L’ombre longue de nos épaules

Tim­o­téo SERGOÏ, Tra­vers­er le monde avec un sac de plumes, Mur­mure des soirs, 2019, 168 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930657–48‑6


Pen­dant dix ans j’ai voy­agé, tra­ver­sé quar­ante pays, écrit des cen­taines de feuil­lets. Des textes courts retraçant au jour le jour mon par­cours. C’était au début des années 2000. Je tenais un « blog ». Cela ne s’appelait pas encore comme ça. En route, rien n’était alors tech­no-sim­ple comme aujourd’hui. C’était un car­net de voy­age, un jour­nal de bord en lignes par mil­liers. Je me suis par­fois demandé que faire de tous ces textes intimes et exo­tiques. Faudrait-il les retra­vailler pour pub­li­er ?

Sur la passerelle, un clochard sans prénom me par­le de ma barbe.

Tim­o­téo Ser­goï m’apporte enfin la réponse, dix années ont encore passé, nos men­tons en fouil­lis et c’est non ; sans doute ni regret. Un non de soulage­ment. J’ai trou­vé mon maître. En matière d’impressions de voy­age, de géopoésie, de sen­ti­ments loin­tains emba­gagés, d’aventures à pied, de pen­sées kilo­métriques, il est telle­ment plus fin et flu­ide car moins lit­téraire. Je recon­nais entre ses lignes l’accueil de la T/terre, sa pro­fonde, phénomé­nale, infinie bon­té ; son incon­di­tion­nelle, indif­férente générosité, ingéniosité.

C’est le quarti­er-tapin. Putain de beau méti­er ! Me voici dans la Suisse sale, vivante et érup­tive, rue de Berne, rue des Pâquis, rue des bor­dels et des métèques, quarti­er de nuit et d’impatience, dernier quarti­er avant l’aurore (…)


Lire aus­si : un extrait de Tra­vers­er le monde avec un sac de plumes


Le sous-titre du livre, Voy­ager comme pour jouer, dit le degré d’aisance et d’ingénuïté avec lesquels l’auteur et pol­yartiste se déplace partout au monde. Et l’amour y est tou­jours, comme du soleil qu’il suiv­rait toute l’année, de pays en pays, d’un sol­stice à l’autre, sautant l’équateur à l’envi, s’assurant ain­si un éter­nel été. Et couché sur le dos de la planète, Tim­o­téo Ser­goï respire pleine­ment les étoiles, ferme les yeux ; où fusion­nent l’étincelle de l’entière galax­ie et celle de la vie via Argen­tine… Aus­tralie… Brésil… Fin­lande… Laponie… La Réu­nion… Russie…

C’est car­naval de l’aube. J’aurai marché qua­tre heures. Je m’en vais déje­uner.

Récem­ment, l’hebdomadaire Le Vif repre­nait ces pro­pos élo­gieux de Pas­cal Durand lors d’une inter­view con­sacrée à l’histoire de l’édition en Bel­gique : « Cer­taines maisons actuelles créent des cat­a­logues remar­quables. Je pense par exem­ple à une petite mai­son sur les hau­teurs d’Esneux, Mur­mure des soirs ». Qui pub­lie le présent ouvrage. Remar­quable en effet. Plus que cela. Page 51, Liège (Bel­gique), jour de retour, est un court et bril­lant dia­logue où court l’errance heureuse, libre et inter­rog­a­tive de tout voyageur au long cours :

Que sais-tu des départs ? (…) des voy­ages ? (…) des retours ? Que sais-tu de l’attente ?
Je la con­nais trop bien. Et je sais de sa voix que le souf­fle des jours fait son éro­sion lente.

Tito Dupret