Boutique des jours perdus

Francesco PITTAU, La quin­caille des jours, Car­nets du dessert de lune, 2018, 110 p., 14 €,
ISBN : 978–2‑93060–747‑4

Les jours passent comme un bou­quet de sen­sa­tions hétéro­clites, une mosaïque d’instants. Francesco Pit­tau tente de cap­tur­er ces sur­gisse­ments, ces révéla­tions fugi­tives, ces presque rien ; de les piquer dans un mot, dans quelques lignes, dans un poème.

Il y a l’émerveillement d’un réveil, un émer­veille­ment dont on ne sait la cause, seule­ment qu’il vous emplit : 

Je me suis levé
réveil­lé par le soleil
la sieste est ter­minée
L’odeur du savon
à l’olive
embaume la ter­rasse.

Des sou­venirs loin­tains – une odeur, un touch­er – revi­en­nent à l’improviste et sem­blent arrêter le temps. Le poète a alors la sen­sa­tion de sur­plomber sa vie, comme si toutes ses par­ties deve­naient soudain simul­tanées.

Sur la grande table
en bois de chêne
les boules de pâte
à pain
fer­men­taient
en répan­dant une petite
odeur acide.

Une réflex­ion grave ou amusée sur­git au détour d’un geste, de la vision d’un objet ordi­naire devenu, par on ne sait quel mys­tère, à cet instant, inso­lite. Ain­si le poète se perd-il dans la con­tem­pla­tion d’un bol de limon­ade où flotte « un morceau de soleil acide ». Il n’ose chas­s­er la mouche posée sur son papi­er de peur de trou­bler ses rêves. Il voit se super­pos­er la muraille de Chine et un champ de maïs, se laisse brûler le bout des doigts par la flamme d’une allumette et regarde pass­er les nuages, « saoulé d’azur et de lumière ».

Dans l’éclat de ces instants figés, le poète tente de retrou­ver la « galax­ie de l’enfance », ses jeux mali­cieux, la naïveté de ses joies. Partout, il décèle cepen­dant les traces d’un drame latent.

J’ai suivi la ligne
Ondu­lante des four­mis
Qui m’a con­duit
Jusqu’à la grosse sauterelle
Ago­nisante.

La mort pose les signes infimes de sa présence. Devant la fuite con­tin­ue des jours, des joies et des mal­heurs, le poète se voit en spec­ta­teur un peu détaché. Il est un étranger attablé à la ter­rasse du café de la vie.

J’aime les ter­rass­es
d’où je vois pass­er
avec non­cha­lance
ou empresse­ment
avec colère
ou bien­veil­lance
j’aime les ter­rass­es
d’où je vois dis­paraître
au coin de la rue
en me lais­sant
un tout petit bout de votre vie.

Lui, qui avoue préfér­er regarder pass­er les camions de pom­piers de son enfance que les cor­bil­lards, ne sait s’il doit renon­cer ou ignor­er le temps. Il tente d’esquiver et de sourire, puis revient à l’évidence.

Tu espères que tout cela
n’est qu’une blague de potache mal élevé
tu espères que tout cela va trou­ver une bonne fin
et je me retiens de te répon­dre
que tout cela n’existe pas.

De nou­velles déam­bu­la­tions, des rêver­ies, des bifur­ca­tions offertes au gré des sou­venirs fugi­tifs entraî­nent toute­fois le poète.

Pour cette poésie du quo­ti­di­en, Francesco Pit­tau a choisi une écri­t­ure sobre, con­cise, par­fois prosaïque. Le recueil garde la trace de ces instants frag­iles, graves ou légers, qui vien­nent s’épingler dans la quin­caille des jours.

Françoix-Xavier Lavenne