De la complexité des relations fusionnelles

Eve­lyne HESPEL, Le petit tsar, Acro­dacro­livres, 2018, 276 p., 18 €, ISBN : 978–2930956350

Nous entrons dans le quo­ti­di­en de Nan­cy, une biol­o­giste de quar­ante-cinq ans qui vit avec son fils Corentin et Adam, un psy­chi­a­tre renom­mé. Nan­cy est habitée par de nom­breuses angoiss­es (peur des microbes, des ascenseurs, de la foule…), mais elle est aus­si et surtout très anx­ieuse vis-à-vis de son fils qui a raté le bac et fume des joints. Elle a une rela­tion fusion­nelle avec lui et même si elle est con­sciente de son prob­lème, elle reste enfer­mée dans l’ambivalence de son com­porte­ment.

Je sais ! Tu vas me dire qu’il est grand temps de couper le cor­don ombil­i­cal, l’interrompit Nan­cy. Mais je n’en ai pas envie, je ne suis pas encore prête. Même s’il fait sou­vent des choses stu­pides, Corentin reste le plus beau cadeau que la vie m’ait don­né ; je l’ai désiré si fort et atten­du si longtemps. J’ai même pen­sé que je ne méri­tais pas de vivre un événe­ment aus­si extra­or­di­naire que la nais­sance d’un enfant. Et main­tenant, à force de lui avoir tout passé par trop plein d’amour, il finit par désir­er fuir la vie que j’ai tant bien que mal ten­té de l’aider à con­stru­ire.

La rela­tion entre Adam et Corentin n’est pas sim­ple. D’un côté, Adam reproche à Nan­cy de laiss­er tout pass­er à son fils (qu’il surnomme le « Petit Tsar ») et entre régulière­ment en con­fronta­tion avec lui. D’un autre côté, Corentin ne sup­porte pas les cri­tiques inces­santes de son beau-père à l’égard de sa mère. Et puis, il y a Nan­cy, écartelée entre les deux hommes de sa vie (« Être la com­pagne d’un psy­chi­a­tre se révélait, dans la pra­tique, bien plus déli­cat à gér­er qu’on ne pour­rait le croire… »). Bref, une rela­tion tri­an­gu­laire bien ten­due, qui mène à une impasse…

Par­al­lèle­ment à cet imbroglio anx­iogène, Nan­cy entame la lec­ture du car­net intime de sa mère morte envoyé anonymement il y a peu de temps, après le décès de son père. Elle décou­vre alors que sa mère a vécu une pas­sion dévo­rante étant jeune. Mais avec qui ?

Un jour, Corentin claque la porte suite à une vio­lente dis­pute avec Adam et annonce son départ immi­nent pour l’Inde. Il a besoin d’un break. Nan­cy se fait vio­lence pour le laiss­er men­er sa bar­que et faire ses choix, mais quand elle a de moins en moins de nou­velles de son fils deux mois après son départ, elle décide de le rejoin­dre pour calmer son inquié­tude, après avoir cepen­dant fait un détour par le Sri Lan­ka, afin de trou­ver des répons­es aux ques­tions sus­citées par le car­net de sa mère. Le voy­age a com­mencé pour Nan­cy et Corentin. Où va-t-il les men­er ? Se trou­veront-ils ? Se retrou­veront-ils ?

L’entrée en matière du réc­it d’Evelyne Hes­pel est un peu lente, voire laborieuse, mais au fur et à mesure de la lec­ture, l’histoire devient plus dense. Nous plon­geons dans la sys­témique com­plexe du trio, nous com­prenons cha­cun des héros, leurs frus­tra­tions, leurs raisons d’agir, mais nous com­prenons aus­si les réguliers clashs entre eux. Les rela­tions humaines ne sont pas sim­ples, en voilà un bel exem­ple…

Séver­ine Radoux