L’Europe entre dérives identitaires et mépris des peuples

Véronique DE KEYSER, Une démoc­ra­tie approx­i­ma­tive L’Europe face à ses démons, CAL, coll. « Lib­erté, j’écris ton nom », 2018, 100 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87504–030‑5

Plus de soix­ante ans après le Traité de Rome, peut-on dire que l’Europe est démoc­ra­tique ? C’est l’une des ques­tions que pose Véronique De Keyser, anci­enne députée social­iste européenne (de 2001 à 2014) et pro­fesseure émérite de psy­cholo­gie à l’ULiège, dans son livre Une démoc­ra­tie approx­i­ma­tive. L’Europe face à ses démons, lau­réat du Prix du livre poli­tique 2018.

La créa­tion de l’Europe après la Deux­ième guerre mon­di­ale sym­bol­i­sait la réc­on­cil­i­a­tion des peu­ples sur un champ de ruines. Jusqu’au début des années 2000, les crises qu’elle a tra­ver­sées ont été sur­mon­tées et son exis­tence n’a jamais été vrai­ment ques­tion­née. Il n’en est plus de même aujourd’hui (…) L’Europe a encore ses défenseurs, mais ses détracteurs se font de plus en plus nom­breux.

Ces dernières années, la frag­ili­sa­tion des ser­vices publics, l’austérité con­séc­u­tive à la crise finan­cière de 2008, la ques­tion de l’immigration et des réfugiés, l’irruption des atten­tats islamistes sur le con­ti­nent ont trans­for­mé l’Europe de l’ouverture et de la sol­i­dar­ité en une forter­esse frileuse, repliée sur ses états.

Cer­tains signes inter­pel­lent l’autrice : le suc­cès élec­toral des par­tis d’extrême-droite souligne le retour des dis­cours de haine de l’Autre, par­al­lèle­ment à la mon­tée de l’euroscepticisme, fondé sur « une rhé­torique du com­plot ; c’est la faute à l’Europe, l’Europe total­i­taire, l’Europe des tech­nocrates ».

Or, l’UE fait face à des procès infondés : « on reproche sou­vent ‘à l’Europe’ de ne pas faire de social, de ne pas avoir une poli­tique d’immigration com­mune, de favoris­er le dump­ing par manque d’harmonisation fis­cale européenne – mais, il s’agit de domaines sur lesquels, pour l’instant, elle n’a pas de com­pé­tence ».

Dès lors, pour éclair­er ce qui se passe en Europe et l’émergence des « démons » qui la guet­tent, Véronique De Keyser fait appel à des notions définies par le psy­ch­an­a­lyste Jacques Lacan : le sym­bol­ique, l’imaginaire et le réel.

À l’origine, l’Europe s’enracine dans une volon­té de tran­scen­der un réel his­torique trag­ique : pro­pos­er « une réponse à l’horreur de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Mais une réponse sol­idaire, née dans la résis­tance et les camps de con­cen­tra­tion ». Une Europe soucieuse d’altérité, de coopéra­tion entre les peu­ples.

Mais l’Europe n’a pas tenu ses promess­es démoc­ra­tiques : elle a échoué à incar­n­er un pou­voir sym­bol­ique tutélaire. Soumise à l’influence des lob­bys économiques, à la remorque des grandes instances finan­cières (Banque mon­di­ale, Fond moné­taire inter­na­tion­al), guidée par des fonc­tion­naires ultra-libéraux non élus, elle n’apparaît pas garante de l’intérêt général et n’a cure de pro­téger les pop­u­la­tions, ce qu’a claire­ment démon­tré le traite­ment indigne qu’elle a réservé à la ges­tion de la crise grecque.

Pour cors­er le tout, l’Europe ultra-libérale, non con­tente de tor­piller les démoc­ra­ties en dif­fi­culté, a con­tribué à l’essor des « déra­pages de l’imaginaire » réac­ti­vant les démons de l’extrême : « Exploitant le sen­ti­ment d’injustice et de frus­tra­tion de com­mu­nautés ou de groupes objec­tive­ment défa­vorisés, les tri­buns pop­ulistes pro­duisent une rhé­torique qui mobilise exclu­sive­ment l’imaginaire (…) Le pop­ulisme c’est d’abord l’absence de plu­ral­isme. Et donc de con­fronta­tion à l’Autre ».

Suiv­ant Jür­gen Haber­mas, Véronique De Keyser détecte, à tra­vers ces mou­ve­ments con­tra­dic­toires, une « dialec­tique ouverture/fermeture » (Jür­gen Haber­mas, Après l’état-nation) à l’œuvre en Europe : des « réseaux d’échange », économiques et financiers, ouverts tous azimuts face à des « mon­des vécus » par les citoyens, fer­més sur eux-mêmes. En un mot, une Europe qui enchante les cap­i­tal­istes et inquiète les pop­u­la­tions.

Serait-il dès lors pos­si­ble de réc­on­cili­er l’Europe avec les peu­ples qu’elle a si longtemps snobés ? Pour Véronique De Keyser, il n’y a pas quan­tités de solu­tions : « 1) ou l’Europe implose en sauvant les meubles (comme sa zone de libre-échange) et alors chaque état mem­bre est nu par rap­port à ses pro­pres démons nation­al­istes 2) ou l’Europe intè­gre une dimen­sion sociale et citoyenne qui lui manque totale­ment. Il n’y aura pas de troisième voie ».

Pour résoudre cette équa­tion, Véronique De Keyser fait con­fi­ance aux jeunes généra­tions qui, en quelques années, ont appris à maîtris­er effi­cace­ment les out­ils numériques et investi mas­sive­ment les réseaux soci­aux avec une capac­ité de mobil­i­sa­tion poli­tique éten­due, sinon plané­taire. De quoi pro­mou­voir, selon l’autrice, une démoc­ra­tie approx­i­ma­tive, pos­i­tive, bien que dépourvue de fonc­tion­nement insti­tu­tion­nel, à l’image de la « con­nais­sance approx­i­ma­tive », mul­ti­ple, mas­sive, vivante et non hiérar­chisée, qui s’est dévelop­pée sur Inter­net.

René Begon