Avant le Verbe

Un coup de cœur du Carnet

Mathieu BURNIAT et Loup MICHIELS, Trap, Dargaud, 2019, 180 p., 13 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2-205-07927-2

Tout le monde se souvient du Mystère du monde quantique, cet album élégant, drôle et dense, qui nous faisait pénétrer dans ce que les sciences ont de plus complexe, et dont le dessein pédagogique ne pouvait faire l’économie de phylactères explicatifs. Bienvenue dans Trap, le nouvel album de Mathieu Burniat (ici avec Loup Michiels) et dans son monde d’avant les explications, d’avant les phylactères, d’avant le Verbe.

Au commencement est le piège. Un bout de viande pendu à une ficelle. Des animaux de tous poils et de toutes plumes défilent. Je passe, je lèche, je tâte, je croque, je m’encours, je saigne. Six premières planches de six cases chacune, cinématographiques, montées comme un gag, où apparaît la seule question importante de cet univers préhistorico-rock n’roll : serai-je celui qui mange ou celui qui sera mangé ? Le piège finit par fonctionner, et l’on découvre les héros de l’histoire, à l’autre bout du fil : un trappeur à demi-nu, et son chien bleu, genre de Bob et Rick (Les mystères du monde quantique) privés de parole, ou de Tintin et Milou au pays des fauves. Ensemble, ils vont pister des monstres, parcourir un monde démentiel et violent, frôler la mort et même l’amour, faire vibrer la ligne claire du dessin et la faire régulièrement exploser, cette ligne formant la frontière entre vivre et survivre. Dans l’univers de Trap, il y a des rites plus ou moins vaudou, des volutes suspectes, des animaux impossibles, et notre trappeur, dès lors qu’il endosse la peau d’un animal qu’il a vaincu, possède sa force, sa vélocité, son acuité sensorielle, jusqu’à son apparence. D’avatar en avatar, il bondit d’une aventure à l’autre, luttant férocement contre son ennemi mortel, un monstre rouge, mi-loup mi-dragon.

Le rythme est endiablé (Burniat confie à Télérama son goût pour les mangas, et l’attention particulière qu’il a accordé au découpage, primordial dans cette histoire) : le choix narratif du mutisme (l’album évite même la pagination) oblige les auteurs à trouver le montage le plus expressif, le dessin le plus percutant – toujours simple, s’adressant à l’enfant, amusé et terrorisé, qui est en nous. Le trappeur au gros nez. Le chien sans pupille. Les flammes crachées par le monstre. Et ça marche. On dévore Trap, on est dévoré par Trap, le récit résout la question du manger ou être mangé pour notre plus grand plaisir de lecture. Il y a plus qu’un exercice de style dans ce pari narratif, dans cette explosion maîtrisée : il y a une forme qui est nécessairement appelée par le contenu, il y a des émotions fondamentales, un grand voyage. Un mot sur les couleurs, sur les contrastes, sur la palette : Burniat confesse préférer le noir et blanc, mais ressentait qu’un récit muet aurait besoin du langage chromatique. Il a eu raison. Ça claque. Ça participe au rythme. Ça embrase les pages.

Trap n’en restera pas à ce coup d’essai. Le site de l’éditeur dévoile la couverture du tome 2. Nous nous léchons déjà les babines.

Nicolas Marchal