Archives par étiquette : Luc Dellisse (auteur de la recension)

Dans la maison vide

Jan BAETENS, Après, depuis, Impressions nouvelles, 2021, 96 p., 12 €, ISBN : 978-2-87449-879-4

baetens apres depuisLes poètes ne manquent pas, dans ce pays sans étoiles. Mais tous n’ont pas le même pouvoir d’évocation. Il ne suffit pas de mettre en musique une expérience ou un souvenir. Il faut d’abord les réinventer, pour faire surgir leur caractère unique et irremplaçable. Cette règle est la condition même de la poésie. Continuer la lecture

Le destin est un jeu

Armel JOB, Sa dernière chance, Robert Laffont, 2021, 330 p., 20 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782221251539

job sa derniere chanceLes romans véritables sont plus rares qu’on ne croit. La plupart des ouvrages qu’on publie sous ce nom sont des abus de langage. Il faut changer le sens des mots pour admettre qu’un récit sans intrigues construites, sans personnages autonomes, sans milieu identifiable, sans évolution des conduites et des situations, appartient pourtant à la famille romanesque. On en viendrait à oublier l’incroyable liberté de l’invention narrative, le qui-perd-gagne d’une trajectoire fictive qui jusqu’au dernier moment, peut s’accomplir ou se briser. On finirait par croire que n’importe quelle forme d’écriture faisant sa part à l’imaginaire peut bien être, après tout, roman. Continuer la lecture

Jacques De Decker sur le devant de la scène

Jacques DE DECKER, Théâtre, Édition établie et présentée par Paul Emond, Académie royale de langue et de littérature françaises, 2020, 432 p., 20 €, ISBN : 9-782803-200559

de decker theatre

Une œuvre ne se laisse pas réduire à l’effet immédiat qu’elle a produit lors de sa première apparition : ni dans l’espace sociologique, ni dans la mémoire de ceux qui l’ont côtoyée. Il faut y ajouter la lumière qui naît d’une entreprise créatrice quand elle échappe aux circonstances originelles et qu’elle entre dans la durée. S’agissant de Jacques De Decker, se souvenir de son talent de chroniqueur, de romancier, de débatteur – et d’incomparable ami pour ceux qui ont pu jouir de sa fréquentation régulière – ne suffit pas. On risque de manquer le cœur du personnage, le centre de sa pensée, et de rester aveugle à l’essentiel. Continuer la lecture

Comment ne pas être ferenczien ?

Un coup de cœur du Carnet

Benoît PEETERS, Sandor Ferenczi. L’enfant terrible de la psychanalyse, Flammarion, 2020, 384 p, 23,90 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-08-134727-4

benoit peeters sandor ferenczi l'enfant terrible de la psychanalyse flammarion1. Enfant terrible de la psychanalyse : l’expression qui fournit le sous-titre de l’ouvrage est révélatrice. Dès qu’on s’intéresse à lui, Ferenczi frappe par son sérieux, sa sagesse, sa profondeur, ses scrupules. Il est vraiment le contraire d’un fantaisiste ou d’un provocateur. S’il peut être qualifié d’enfant terrible, c’est à cause de son aura de dissidence. Ce terme a servi, on le sait, à réprimer la liberté de pensée et le jugement critique, en Union soviétique. Il garde tout son pouvoir réducteur encore aujourd’hui. Ainsi le nom de Ferenczi, en 2020, reste méconnu et même occulté. Ce n’est pas que l’idéologie contemporaine ait vraiment cherché à étouffer ce nom. C’est qu’il nous parvient à travers un brouillage des cartes analogue aux perturbations hertziennes qui visaient à entraver les émissions de radio Londres. Continuer la lecture

Plus vrai que le vrai

Christopher GÉRARD, Maugis, Pierre-Guillaume de Roux, 2020, 256 p. 18 €, ISBN : 978-2-36371-338-4

christopher gerard maugis couvertureTout commence par une guerre très semblable à celle qui nous hante encore : cet interminable conflit qui a traversé presque tout le 20e siècle, coupant l’Histoire en deux parties inégales, et qui continue à alimenter les idéologies totalitaires, les fantasmes et les remords. Mais cette guerre de 1914-1945 est abordée ici sous l’angle de l’épopée, où s’affrontent les belligérants à l’onomastique inconnue, et où les principaux compagnons d’armes du héros sont évoqués comme des personnages homériques, y compris dans leurs qualificatifs flamboyants. Continuer la lecture

Face à face avec l’autre

Paul EMOND, Quarante-neuf têtes dans le miroir, Taillis pré, 2020, 170 p., 18 €, ISBN : 9782874501609

1. Paul Emond revient à la fiction narrative avec des moyens nouveaux et un pouvoir évocatoire plus aigu que jamais. On ne se remet pas si facilement de la lecture de ce monde en facettes, qu’il évoque comme une suite d’éclairs.

2. Son livre a l’apparence d’un recueil de quarante-neuf récits courts, variations sur l’autonomie de notre reflet dans la glace. Ces récits ne proposent pas une intrigue psychologique continue. Ce ne sont pas non plus des fables. L’essence d’une histoire complète y est chaque fois contenue, avec une grande force suggestive. Mais ils vont à l’essentiel, par flashes rapides, sans perdre de temps en faux événements extérieurs. Tout ce qui y est rapporté est fidèle à l’émotion des premières fois. Continuer la lecture

S’engouffrer dans les failles

Luc DELLISSE, Le sas, Traverse, 2019, 160 p., 16 €, ISBN : 978-2-930783-31-4

Dans son dernier opus, Luc Dellisse nous embarque dans vingt voyages entre les mailles du tissu de l’existence. « Parfois la banalité du quotidien se lézarde. Une ouverture se dessine. » Un sas, mais un sas particulier, de ceux qui ne permettent pas de retour : si votre curiosité vous emmène dans cette direction, il n’y aura pas de retour possible. Vous serez happé par l’aventure, et ne serez plus jamais le même. Vingt micro-nouvelles, denses et ramassées jusqu’à l’essentiel, constituent ce recueil, d’une grande cohérence : toutes proposent une échappée, et toutes semblent animées par le même souffle – une narration à la première personne dont il n’est pas impossible de penser qu’il s’agit d’un personnage unique. Un homme, qui a déjà beaucoup vécu, mais qui est toujours prêt à s’étonner. Un séducteur. Un promeneur. Un écrivain. Trois activités qui se confondent et génèrent chez lui une attention minutieuse à son environnement. C’est cette attention qui lui permet d’apercevoir les Sas. Continuer la lecture

Le grand jeu de lire

Daniel SIMON, Positions pour la lecture. Promenades lectures-écritures-ateliers, Couleur livres, 2019, 140 p., 14 €, ISBN : 978-2-87003-901-4

Bien rares sont les auteurs qui sortent tout armés de leur écriture première. La plupart tournent en rond interminablement. Ils effectuent des rites de passages, sacrifient aux idoles du jour, et suivent des pistes qui débouchent sur des sources taries. Soit qu’ils croient que la littérature est de la musique, soient qu’ils pensent qu’elle est un témoignage vécu, ils n’échappent pas aux apparences, c’est-à-dire à la répétition.

Il est pourtant tout simple de remarquer que la littérature est une vision, soutenue par une langue intime, et happée par l’amour de la vérité. Pour en faire l’expérience personnelle, il suffit d’explorer quelques-unes de ces îles au trésor qu’on appelle les chefs d’œuvre. Continuer la lecture

L’espace en regardant devant soi

Jan BAETENS, Ici, mais plus maintenant, photographies de Milan Chlumsky, Impressions nouvelles, 2019, 112 p., 12 €, ISBN : 978-2-87449-686-8

Une des fonctions de la poésie est de trouver le point d’intensité des choses.

La force minérale du monde, et la vivacité fragile des images et des mots, constituent un seul et complexe champ d’investigation.

Le métier unique de Jan Baetens, sa passion et son originalité foncière, consistent à capter et à refléter la diversité irrésistible du monde dans de petits miroirs solaires, des post-it magnétiques, qu’il dispose un par un autour de lui, avec une science d’abeille fouisseuse.

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