La mer / la mère / l’amer / l’âme erre

Isabelle BIELECKI et Mar­tine ROUHART, pho­togra­phies de Pierre MOREAU, Miroirs à marée basse, Coudri­er, 2019, 77 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930498–94‑2 — Expo­si­tion des pho­tos sur 100 mètres aux Galeries Royales d’Ostende du 24 juin au 4 août 2019

Trente ans ! C’est le temps qu’il a fal­lu à Isabelle Bielec­ki pour com­pren­dre que ses poèmes adressés à la mer, alors écrits « d’un jet brûlant », par­lent en vérité de sa mère. L’amniotique homo­phonie est restée incon­sciente tout ce temps. Ce sont les pho­tos à grand for­mat de son com­pagnon Pierre More­au qui ont réveil­lé ses textes longtemps enfouis. Ils for­ment aujourd’hui la pre­mière par­tie du recueil Miroirs à marée basse.

La mer / Est telle­ment fière — La mer / File en arrière — La mer / Jusqu’en enfer
La mer / Se dés­espère — La mer / Des jours amers — La mer / Au cœur de pierre

Au cen­tre, un cahi­er soigné de six images très vives lais­sent le ciel pren­dre tout l’espace au-dessus de la plage. La soli­tude y répond à la foul­ti­tude, l’immense y accueille le minus­cule des êtres et leurs traces, et la météo impose ses humeurs changeantes ; lumineuses ou méchantes. Les images sépar­ent les textes d’avant, remon­tés à la sur­face, et ceux de main­tenant, sur mesure. La mère est morte et la mer l’emporte.

La mer / Cette volière — La mer / Enserre — La mer / Paupière
La mer / Den­tel­lière — La mer / Écuyère — La mer / Lisière

En con­tre­point, « les textes en car­ac­tères droits (pages paires) appar­ti­en­nent à Mar­tine Rouhart. » Et si Isabelle Bielec­ki « voit le verre à moitié vide », son amie boit le verre à marée haute. Ain­si, la verve des deux poét­esses fait un flux et un reflux ; la sec­onde par­tant du point d’encre de la pre­mière, que la page a bu comme la plage absorbe une vague mourante. Joëlle Aubev­ert, éditrice pour Le Coudri­er, a ces mots : « La poésie est l’eau de la lit­téra­ture ».

Mes pas vont et vien­nent / dans la pénom­bre — Sur la plage nue / éraflée
La lumière cassée / les ombres élar­gies — Rumeur sourde de la marée mon­tante

Le tra­vail d’écriture à trois miroirs a été poli lors du voy­age lit­téraire du Non-dit en sep­tem­bre 2018 à Berck-sur-mer, sur le thème des « Écrits du Nord ». Ain­si, la lec­ture de cet ouvrage au for­mat paysage prend un chemin fam­i­li­er vers des rivages recon­nus et aimés. Les poèmes et pho­tos ont le don de faire enten­dre et goûter les vapeurs d’embrun. Et de rap­pel­er par l’incessant mou­ve­ment de la lune et du soleil, du jour et de la nuit, de la chaleur et de l’écume, que la mer est l’origine de la vie. Elle reste le lieu notre nais­sance et exige de nous un éter­nel retour annonçant un per­pétuel voy­age.

Il faudrait inven­ter / d’autres saisons — Je regarde la mer / marcher vers moi
Quand le jour / s’enfoncera dans la mer — Par­tir pieds nus / dans le noir

Tito Dupret