La fantastique concordance de deux Dominique

Un coup de cœur du Car­net

Dominique GOBLET, Dominique THÉATE, L’amour domini­cal, Frémok – Knock Out­sider !, 2019, 192 p., 34 €, ISBN : 9782390220152

Dominique Goblet Dominique Theate L'amour dominicalÀ la fois drôle, déchi­rant, sub­lime, rocam­bo­lesque, l’étonnant Amour domini­cal s’est élaboré sur près de douze ans. Dans ce foi­son­nant album réal­isé à qua­tre mains, deux types de réc­its cohab­itent, alter­nant l’un avec l’autre. D’une part, les écrits auto­bi­ographiques de Dominique Théate. Les textes de cet artiste brut, por­teur d’un hand­i­cap men­tal, sont accom­pa­g­nés des dessins de Dominique Gob­let, autrice de bande dess­inée (à qui l’on doit, entre autres, Faire sem­blant c’est men­tir), artiste plas­ti­ci­enne et enseignante. D’autre part, un réc­it fic­tion­nel qu’ils ont réal­isé ensem­ble autour de l’imaginaire et des dessins de Dominique Théate, et qui narre les his­toires de bagarre et d’amour du célèbre catcheur Hulk Hogan et de la séduisante femme à barbe bleue. Fruit d’une longue col­lab­o­ra­tion entre les deux artistes, ce tra­vail au long cours s’inscrit dans le cadre de Knock Out­sider, un pro­jet con­joint du col­lec­tif Frémok (mai­son d’édition de bande dess­inée alter­na­tive) et de la « S » Grand Ate­lier, asso­ci­a­tion cul­turelle pour artistes por­teurs d’un hand­i­cap men­tal.


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Le livre présente une grande sin­gu­lar­ité non seule­ment en rai­son de la démarche qui est à son orig­ine mais aus­si sur le plan formel, puisque qu’il s’affranchit du cadre impar­ti à l’album de bande dess­inée clas­sique pour ten­dre vers les arts plas­tiques et la lit­téra­ture. Les travaux des deux artistes s’y entremê­lent, se répon­dent, pour ne faire qu’une seule œuvre, dou­ble­ment domini­cale.

goblet theate l amour dominical extraitLe livre s’ouvre sur un pre­mier chapitre rap­por­tant les « sou­venirs réels » de Dominique Théate, sorte de retran­scrip­tion minu­tieuse de son quo­ti­di­en sur un vieil ordi­na­teur. Le texte, répéti­tif, presque obses­sion­nel, butte sans cesse sur le même type d’événement et rend compte d’une vie réglée comme une hor­loge, sur un ton abrupt, dans un lan­gage qui s’affranchit des codes de la lit­téra­ture. Dominique Gob­let com­pare très juste­ment l’écriture de son com­parse à des vari­a­tions musi­cales sur un même thème. Elle est tombée sur les classeurs com­prenant des cen­taines de pages de ce jour­nal en 2007, lorsqu’elle et d’autres d’artistes du Frémok font leur pre­mière vis­ite à la « S » Grand Ate­lier. Elle est boulever­sée par la force de ce réc­it hors du com­mun, par le rythme et la musique de son écri­t­ure, mais aus­si l’humour qui se dégage de sa façon de décrire ses journées. Ce sont des extraits de ces pages qui sont repris dans L’amour domini­cal, et accom­pa­g­nés graphique­ment par Dominique Gob­let : ses sub­limes illus­tra­tions con­tem­pla­tives au pas­tel gras se promè­nent le long des routes de Viel­salm. C’est sur une de ces routes qu’eut lieu l’accident de moto de Dominique Théate qui le plongea à l’âge de dix-huit ans dans un long coma et dont il est ressor­ti avec des séquelles. Cet acci­dent, on le com­prend, con­stitue le point d’orgue de sa vie : il y a un avant et un après. Il a égale­ment pour con­séquence une con­fis­ca­tion de nom­bre de ses rêves d’avenir. Par­mi les espoirs irréal­is­ables de l’artiste, celui de con­duire un véhicule, qu’il men­tionne sans cesse, lui est à tout jamais inter­dit.

En alter­nance avec ces sou­venirs, qui sont répar­tis en qua­tre chapitres, un par sai­son, le réc­it improb­a­ble des aven­tures d’Hulk Hogan plonge le lecteur dans une fan­taisie inspirée par les motifs récur­rents qui peu­plent l’imagination de Dominique Théate. À tra­vers ces com­bats du célèbre catcheur avec un ortho­don­tiste ou un cen­tau­re, son mariage et sa nuit de noce, sans oubli­er son voy­age dans l’espace, on décou­vre une incroy­able créa­tiv­ité mais aus­si une grande lib­erté dans la pra­tique de l’artiste. Les réc­its éclairent égale­ment sur ses aspi­ra­tions, ses désirs, sa mytholo­gie per­son­nelle.

Tout au long du livre se des­sine l’histoire d’un homme et celle d’une com­plic­ité entre deux artistes qui s’appuient l’un sur l’autre pour créer, ensem­ble, et devenir les « archi­tectes d’eux-mêmes ». Un livre brut, une œuvre d’art en marge, poé­tique et boulever­sante.

Fan­ny Deschamps