Plusieurs cordes à leur arc : six écrivains belges paroliers

Écrire des textes de chan­sons, écrire des romans ou de la poésie : un même méti­er? Même s’il existe, dans la chan­son française et fran­coph­o­ne, une longue tra­di­tion d’auteurs(-compositeurs-)interprètes, beau­coup de chanteurs font appel à des paroliers. Et par­mi ceux-ci, les écrivains ont sou­vent eu la cote. Et non des moin­dres : Patrick Modi­ano him­self n’a-t-il pas écrit plusieurs chan­sons pour Françoise Hardy?

L’ex­er­ci­ce n’est pour­tant pas sim­ple, comme le résumait Lau­rent Chalumeau à L’Ex­press : «Écrire une chan­son, ce n’est pas de la tarte. L’er­reur à ne pas com­met­tre, c’est de vouloir rester écrivain avec de beaux mots imprononçables plein la bouche. Il faut sus­pendre les critères artis­tiques, se débar­rass­er de tous les résidus de ten­ta­tion poé­tique, accepter de ne plus être le patron. Il faut laiss­er de la place aux autres, ne pas tout con­fis­quer avec le texte. La chan­son, c’est la forme ultime de l’art car à par­tir d’un texte elle fait inter­venir la voix humaine, c’est-à-dire la dra­maturgie. Comme elle est courte, on ne peut pas bluffer… Plus une chan­son est bête en apparence, plus elle exprime le sub­lime. Que je sache, on n’a pas besoin d’ad­jec­tif pour par­ler de Dieu, dans la Bible il est écrit: ”Et la lumière fut.” C’est tout.»

Plusieurs auteurs belges ont eux aus­si plusieurs cordes à leur arc, écrivant, à côté de leurs pro­pres romans ou poèmes, des paroles pour des chanteurs belges ou français. Voici une sélec­tion de six écrivains paroliers, par ordre chronologique de leur nais­sance.

1 — Robert Montal

Robert Mon­tal

Robert Frickx a con­nu une dou­ble car­rière d’écrivain. Essay­iste, spé­cial­iste de Rim­baud, il signe ses ouvrages de recherche de son vrai nom, Robert Frickx. C’est d’ailleurs cet aspect de son tra­vail qui lui vau­dra une place à l’A­cadémie royale, où il a suc­cédé à Joseph Hanse au siège 19, en qual­ité de “mem­bre belge philo­logue”. Il crée le pseu­do­nyme de Robert Mon­tal pour son autre car­rière, de romanci­er, poète, nou­vel­liste, auteur pour la jeunesse … et paroli­er. Dans ce reg­istre, on lui doit notam­ment des chan­sons qui ont représen­té la Bel­gique au con­cours Euro­vi­sion de la chan­son.

L’ex­trait. Inter­prété par Fud Leclerc, Messieurs les noyés de la Seine est la chan­son qui représen­tait la Bel­gique au con­cours Euro­vi­sion 1956, c’est-à-dire lors de la toute pre­mière édi­tion. Écrite par Robert Mon­tal, com­posée par Jean Miray et Jacques Say, la chan­son n’a pas rem­porté le con­cours.

2- Françoise Mallet-Joris

Françoise Mal­let-Joris

Fille de Suzanne Lilar, Françoise Mal­let-Joris entre avec fra­cas sur la scène lit­téraire en 1951 avec son roman Le rem­part des béguines. Par la suite, elle écrira de nom­breux livres, avec une prédilec­tion pour des des­tins de femmes excep­tion­nelles, comme Marie Manci­ni (1965) ou Jeanne Guy­on (1978). Sa car­rière de parolière court de 1973 à 1989, péri­ode pen­dant laque­lle elle a écrit, avec Michel Griso­lia puis en solo, les chan­sons de celle qui était aus­si sa com­pagne : Marie-Paule Belle. Une col­lab­o­ra­tion artis­tique de 10 albums, dont on retient sou­vent le suc­cès facétieux de La Parisi­enne, mais qui com­porte aus­si des chan­sons à la tonal­ité plus mélan­col­ique.

L’ex­trait. Quand nous serons amis, une chan­son de 1976, qui évoque avec sim­plic­ité un amour qui se finit dans la tiédeur d’une ami­tié.

3 — Juan d’Oultremont

Juan d’Oul­tremont

S’il est un auteur qui a plusieurs cordes à son arc, c’est cer­taine­ment Juan d’Oul­tremont. Non con­tent d’être écrivain et paroli­er, il est aus­si plas­ti­cien, scé­nar­iste de bande dess­inée et homme de radio. Il pub­lie un pre­mier roman chez Albin Michel en 1980, Vil­la Math­iasPlus récem­ment, son roman Compte à rebours, paru chez ONLiT, a été final­iste du prix Rossel 2015.

C’est surtout pour des chanteurs belges que Juan d’Oul­tremont exerce ses tal­ents de paroli­er, puisqu’il a signé plusieurs chan­sons pour Philippe Lafontaine et Mau­rane (Tant c’é­tait bon).

L’ex­trait. Juan d’Oul­tremont est le paroli­er du plus grand suc­cès de Philippe Lafontaine, Coeur de loup. D’abord sor­tie en 1978 sans aucun reten­tisse­ment, la chan­son reparait en 1989 et con­nait un suc­cès fra­cas­sant en Bel­gique et en France.

4 — Jean-Luc Fonck

Jean-Luc Fon­ck

C’est prob­a­ble­ment l’in­trus de cette liste, ou du moins le mem­bre le plus atyp­ique. Con­traire­ment aux cinq autres paroliers men­tion­nés ici, Jean-Luc Fon­ck inter­prète lui-même, au sein de Sttel­l­la, les chan­sons qu’il écrit. Et con­traire­ment aux cinq autres, il était paroli­er avant de devenir écrivain.

Le groupe Sttel­l­la voit le jour en 1978, com­posé de Jean-Luc Fon­ck et Mimi Cro­film, qui quit­tera le navire en 1992. Jean-Luc Fon­ck y assure la triple fonc­tion de chanteur, com­pos­i­teur et paroli­er. Sa recette : l’hu­mour, les jeux de mots et la déri­sion. Des ingré­di­ents que Jean-Luc Fon­ck repren­dra lorsqu’il passera à l’écri­t­ure de textes des­tinés non plus à la chan­son, mais à la lec­ture. En 2003, il pub­lie chez Cast­er­man His­toires à délire debout, vol­ume auquel il don­nera deux suites (Nou­velles his­toires à délire debout et Prochaines his­toires à délire debout). Plus récem­ment, il a écrit deux courts romans pour la col­lec­tion “Romans de gare” de Luc Pire : Arrête arrête tu maitrank (2013) et Les hommes préfèrent les grottes (2016).

L’ex­trait. Le slow du lac : références lit­téraires et jeux de mots potach­es (on appréciera tout par­ti­c­ulière­ment le “gros chêne qui est un peu plié”) pour cet extrait de l’al­bum Fuite au prochain lavabo, sor­ti en 1986.

5 — Thierry Robberecht 

Thier­ry Rob­berecht

En tant qu’écrivain, Thier­ry Rob­berecht pub­lie à la fois des romans de lit­téra­ture dite générale (comme le récent Onnuzel) et des oeu­vres pour la jeunesse, pub­liée en par­tie chez Mijade. Il est aus­si scé­nar­iste de bande dess­inée. En tant que paroli­er, il a écrit plusieurs chan­sons pour Mar­ka (notam­ment l’al­bum Made in Liège, 2010) et Jeff Bodart (pour les albums T’es rien ou t’es quelqu’un, 2003, et Et par­fois c’est comme ça, 2007).

L’ex­trait. Sur l’al­bum T’es rien ou t’es quelqu’un de Jeff Bodart, la chan­son Les idiots ne sont pas des imbé­ciles est signée, pour le texte, Gillet et Rob­berecht. Une chan­son qui évoque avec ten­dresse les mar­gin­aux, les mal-adap­tés — les onnuzels?

6 — Amélie Nothomb

Amélie Nothomb

Roman­cière à suc­cès, pub­liant chaque année un roman (dont le dernier en date : Les prénoms épicènes), nou­vel­liste occa­sion­nelle et chroniqueuse lit­téraire à ses heures, Amélie Nothomb est aus­si l’autrice de quelques chan­sons. En 2002 sort son roman Robert des noms pro­pres, biogra­phie imag­i­naire de la chanteuse française Robert, pour laque­lle elle a écrit plusieurs chan­sons, à la même époque. C’est d’abord L’ap­pel de la suc­cube, inédit adjoint à l’al­bum Princesse de rien pour sa deux­ième édi­tion (2000). Ce sont ensuite, et surtout, six chan­sons pour l’al­bum Celle qui tue (2002).

L’ex­trait. La col­lab­o­ra­tion avec Robert est à ce jour la plus impor­tante incur­sion d’Amélie Nothomb dans le domaine de la chan­son. Mais la roman­cière a aus­si écrit un one-shot pour Juli­ette Gré­co. L’al­bum Ça se tra­verse et c’est beau rassem­ble des chan­sons, écrites par dif­férents auteurs et paroliers, autour du thème des ponts. Amélie Nothomb y signe  Le pont Juli­ette, inter­prété sur l’al­bum par Guil­laume Gal­li­enne.