Dans nos archives : littérature et folie

Le 27 octo­bre 2019 mar­que le 550e anniver­saire de la nais­sance de l’hu­man­iste Erasme de Rot­ter­dam (1469–1536). Com­mé­mora­tion du séjour ander­lech­tois de l’homme de Let­tres, la mai­son Erasme est l’une des maisons d’écrivain à vis­iter en Bel­gique.


Lire aus­si : Maisons d’écrivain : où en est la Bel­gique? (C.I. 203)


L’hu­man­iste laisse une oeu­vre d’am­pleur, qui a durable­ment influ­encé l’Oc­ci­dent. On en retient aujour­d’hui le plus sou­vent un ouvrage majeur : L’éloge de la folie. L’an­niver­saire d’Erasme est pour nous l’oc­ca­sion de repub­li­er un arti­cle de Daniel Laroche paru dans Le Car­net et les Instants n° 158 (octo­bre-novem­bre 2009), évo­quant les liens qui peu­vent se nouer entre lit­téra­ture et folie, et d’évo­quer quelques exem­ples de “fous lit­téraires” belges. 

Aux lisières de la folie

Image par Dim­itris Vet­sikas

D’une épineuse com­plex­ité, l’histoire des rela­tions entre la lit­téra­ture et la folie ne relève nulle­ment de l’anecdotique, comme on pour­rait le croire à pre­mière vue, mais au con­traire d’une col­lu­sion étroite et con­stante à tra­vers les siè­cles. Col­lu­sion dis­crète, sans aucun doute, et dont les ouvrages académiques ne pipent mot, hormis quelques remar­ques cir­con­stan­cielles à pro­pos d’écrivains comme Hölder­lin, Ner­val ou Mau­pas­sant.

Au risque de sur­pren­dre, posons sans ambages l’hypothèse que toute œuvre lit­téraire prend inéluctable­ment et implicite­ment une cer­taine posi­tion par rap­port à la dérai­son, ne serait-ce que pour con­jur­er ou refouler celle-ci en faisant éta­lage de « bon sens », de « logique » ou de « cohérence ». Cette fonc­tion d’exorcisme, para­doxale­ment, se dévoile en par­ti­c­uli­er dans les réc­its, les pièces de théâtre, les poèmes qui pren­nent la folie pour thème ou met­tent en scène un per­son­nage de fou.

Cepen­dant, cer­tains textes offrent un témoignage plus explicite, soit qu’ils présen­tent un car­ac­tère entière­ment extrav­a­gant ou déli­rant, soit qu’ils aient été pro­duits dans un cadre psy­chi­a­trique, soit qu’ils man­i­fes­tent sur un fond rationnel quelque forme de ver­tige ou de déra­page. Toute hâtive qu’elle soit, cette tri­par­ti­tion nous servi­ra d’itinéraire général, dans une explo­ration focal­isée pour l’essentiel sur la lit­téra­ture française de Bel­gique, le mot « lit­téra­ture » étant enten­du, comme on le ver­ra, au sens le plus large.

Les « fous littéraires »

André Blavier

Le pre­mier à s’être penché sur la ques­tion est l’écrivain français Charles Nodi­er, qui pub­lie en 1835 dans le Bul­letin du bib­lio­phile un arti­cle inti­t­ulé Bib­li­ogra­phie des fous – De quelques livres excen­triques. On note ensuite l’His­toire lit­téraire des fous (1860), essai du philo­logue belge Octave Delepierre, ou encore Les fous lit­téraires, bib­li­ogra­phie cri­tique que Gus­tave Brunet pub­lie à Brux­elles en 1880 sous le pseu­do­nyme de Philomneste Junior. Dans les années 1930, Ray­mond Que­neau conçoit le pro­jet d’une antholo­gie des fous lit­téraires français du 19e siè­cle, qui n’aboutira pas, mais dont il exploite abon­dam­ment le man­u­scrit pour écrire son roman Les enfants du limon. Or, par­mi les chercheurs qu’inspire Que­neau, fig­ure à un titre émi­nent le Vervié­tois André Blavier, qui pub­lie dans la revue Bizarre en avril 1956 Cinq siè­cles de pen­sée nationale – Essai de bib­li­ogra­phie des fous lit­téraires d’expression française, belges ou pub­liés en Bel­gique de 1500 à 1940. Sa mon­u­men­tale antholo­gie Les fous lit­téraires parait chez Veyri­er en 1982, suiv­ie d’une réédi­tion « revue, cor­rigée et con­sid­érable­ment aug­men­tée » aux édi­tions des Cen­dres en 2000 ; on y trou­ve bon nom­bre de Belges – par­faite­ment incon­nus de l’histoire lit­téraire offi­cielle, cela s’entend.

Que­neau et Blavier, il n’est pas vain de le soulign­er, met­tent un soin extra­or­di­naire à définir la notion même de « fou lit­téraire ». Plus rigoureux que leurs prédécesseurs, ils écar­tent notam­ment les mys­tiques « car leur mode de pen­sée théologique les éloigne con­sid­érable­ment de notre com­préhen­sion », les occultistes, « dont la plu­part sont indemnes de tout déséquili­bre men­tal », les spirites, ou encore – nous revien­drons à ce point, pour nous névral­gique – « les écrivains qui dev­in­rent à un moment quel­conque de leur vie la proie des psy­chi­a­tres : Mau­pas­sant, Ner­val, Niet­zsche, etc.  Cela ne com­pro­met en rien leur pen­sée antérieure » (Que­neau, Com­pren­dre la folie, Cen­dres, 2001). Dans Les enfants du limon, le héros Cham­bernac donne cette déf­i­ni­tion : « la folie est l’autodéification d’un indi­vidu­el dans lequel ne se recon­nait aucun col­lec­tif ». « Le fou reste indi­vidu­el et mécon­nu », écrit Blavier, qui insiste sur les critères de l’isolement social, mais aus­si du lan­gage employé, de la pré­ten­tion et de l’arrogance du dis­cours. « Ces fous ont tou­jours trou­vé la for­mule uni­verselle, résolu le prob­lème que per­son­ne n’avait jamais pu résoudre, ils ont des solu­tions pour tout : l’abolition du paupérisme, le bon­heur sur la terre, etc. » (À pro­pos des fous lit­téraires, Cen­dres, 2001).

Dans son antholo­gie, Blavier dis­tingue treize caté­gories d’auteurs :

  • Myth(étym)ologie, à savoir les écrits trai­tant de la langue orig­inelle de l’humanité ou de la langue uni­verselle ;
  • Cos­mogones, Philosophes de la « Nature », dont un cer­tain Aimé Halewi­jck, qui pub­lie à Charleroi en 1883 des Preuves matérielles de l’existence de Dieu, tirées de la physique et des phénomènes de la nature ; ou encore Jacques-Joseph Del­va et son Principe de lég­is­la­tion de la loi naturelle (Neufchâteau, 1863) ;
  • Prophètes, Vision­naires et Messies, par­mi lesquels Désiré Borceux : Les hal­lu­ci­na­tions (Niv­elles, 1862) ;
  • Les Quadra­teurs, soit ceux qui s’attaquent au prob­lème de la quad­ra­ture du cer­cle, de façon soi-dis­ant vic­to­rieuse ;
  • Astronomes et Météorol­o­gistes, dont l’un pose la ques­tion « Dieu pour­rait-il se sui­cider ? » ;
  • Per­sé­cutés, Per­sé­cu­teurs et Faiseurs d’Histoire(s), où fig­ure F.A.J. Ami­able, qui fut au 19e siè­cle Insti­tu­teur en chef de l’École publique de Namur ; une sous-caté­gorie regroupe Plaideurs, Récrim­i­nants, Auto­jus­ti­fi­ants et Pre­neurs d’opinion à témoin ;
  • Les Savants, pré­ten­dus experts en physique, en élec­tro­mag­nétisme, en pesan­teur, en chimie, en minéralo­gie ;
  • Médecins et Hygiénistes, ain­si cet Émile Gielkens qui en 1896 adresse à l’Académie royale de Médecine de Bel­gique un mémoire sur l’abus de l’électricité ;
  • Inven­teurs et Bricoleurs, qui se sont attachés tan­tôt au mou­ve­ment per­pétuel, tan­tôt à la nav­i­ga­tion aéri­enne, sans oubli­er les brevets inso­lites ;
  • Can­di­dats, soit les auteurs qui sont per­suadés d’être investis d’une mis­sion his­torique ;
  • Phil­an­thropes, Soci­o­logues et Casse-pieds, entre autres un sieur Arthur Cabuy : L’artscientisme et le lim­i­tarisme (Brux­elles, 1900) ;
  • Romanciers et Poètes, dont émer­gent l’autobiographie van­i­teuse­ment déli­rante du Mon­tois Antoine-Joseph Bécart (1808–1871) ou Hyacinthe Danse, « le libraire libidineux, le maitre-chanteur lié­geois de Nanesse, dont Georges Simenon a fait l’un des héros deLes trois crimes de mes amis » ;
  • La Con­di­tion asi­laire, dénon­cée par ceux qui s’en dis­ent vic­times.

Les « écrits bruts »

Le thème de la con­di­tion asi­laire nous mène tout droit vers une nou­velle caté­gorie, proche des « fous lit­téraires » mais sans leur être assim­i­l­able en aucune manière : les auteurs d’« écrits bruts ». Cette dernière for­mule est née par analo­gie avec celle d’« Art brut », inven­tée par Jean Dubuf­fet vers 1945 pour désign­er « des ouvrages exé­cutés par des per­son­nes indemnes de cul­ture artis­tique ». C’est le Suisse Michel Thévoz qui, le pre­mier, recueille en milieu psy­chi­a­trique ce type de textes, tout en définis­sant leurs trois car­ac­tères essen­tiels : « les auteurs sont, sociale­ment et men­tale­ment, des mar­gin­aux ; ils sont totale­ment étrangers à l’institution artis­tique ou cul­turelle et aux cir­cuits de pro­mo­tion et de dif­fu­sion des œuvres ; ils réin­ven­tent à leur pro­pre usage un mode d’écriture aus­si peu que pos­si­ble débi­teur de la tra­di­tion ou des ten­dances en vigueur » (Écrits bruts, P.U.F., 1979). Ce qu’on sait moins, c’est qu’à la fin de 1968, sous l’égide de Dubuf­fet et avec la col­lab­o­ra­tion d’Anne Bey­ers, le dra­maturge Frédéric Baal entame des recherch­es d’écrits bruts dans divers hôpi­taux psy­chi­a­triques en Bel­gique, puis en France, afin de con­stituer une col­lec­tion de textes, de con­cert avec la Com­pag­nie de l’Art brut à Lau­sanne.

Ces textes ont un statut bien par­ti­c­uli­er. À pre­mière vue, on pour­rait les con­sid­ér­er comme inté­grant une caté­gorie plus vaste, celle des pro­pos tenus par des malades en insti­tu­tion psy­chi­a­trique et recueil­lis par des per­son­nes chargées de les soign­er, comme le firent dans les années 1960 et 70 Luce Iri­garay, psy­ch­an­a­lyste d’origine belge, ou plus mod­este­ment l’auteur de ces lignes. Mais il s’agit ici de bien autre chose, à savoir d’internés qui ont pris l’initiative d’écrire, de noir­cir un cer­tain nom­bre de pages, en y con­sacrant une énergie sinon une ambi­tion par­fois con­sid­érables. C’est ce car­ac­tère de pro­duc­tion écrite per­son­nelle qui doit nous retenir. Ain­si cet éton­nant « Feuil­leton de la qon­est­sans » [de la con­nais­sance, ndlr], ensem­ble de qua­tre petits feuil­lets écrits au cray­on par une patiente brux­el­loise, et qu’Anne Bey­ers mit près d’une cen­taine d’heures à déchiffr­er et à tran­scrire (Écrits bruts, p. 41–54). De plus, dans de tels man­u­scrits, on con­state que l’écriture alterne fréquem­ment avec le dessin, comme si elle ne suff­i­sait pas à la tâche, accen­tu­ant ain­si l’impression d’un intense investisse­ment graphique. « Il est un autre trait car­ac­téris­tique des écrits bruts en général : ils ne se détachent jamais tout à fait d’une impul­sion graphique qui peut tout aus­si bien s’appliquer à une expres­sion fig­u­ra­tive » (Écrits bruts, p. 9).

Pas plus que Thévoz, Baal n’emploie à pro­pos des écrits bruts l’appellation « lit­téra­ture » ou même « par­alit­téra­ture ». Au con­traire, il souligne que leur intérêt sin­guli­er est pré­cisé­ment d’échapper à toute norme ou con­ven­tion cul­turelle, leur car­ac­tère obscur – sinon franche­ment inin­tel­li­gi­ble – étant la rançon de leur incroy­able lib­erté par rap­port aux codes dom­i­nants. L’époque n’est évidem­ment pas étrangère à une telle démarche, le courant de l’antipsychiatrie ayant pro­fondé­ment remis en cause dans les années 1960 nom­bre de con­vic­tions médi­cales tra­di­tion­nelles. « Fin de non-recevoir, soli­tude, vacances de l’esprit comme de la con­duite sig­na­lent l’auteur d’art brut à une société oppres­sive, et qui attend de lui qu’il n’en soit que trop sou­vent la vic­time » (Frédéric Baal, “Sur l’écrire brut et alen­tour”, dans Écrits bruts). Les chercheurs espèrent donc, en explo­rant ce champ chao­tique et mécon­nu, met­tre en évi­dence a con­trario les mul­ti­ples codes qui brident la lit­téra­ture et le théâtre offi­ciels, et ain­si ouvrir à l’écriture des per­spec­tives nou­velles. « L’art, l’écrire brut nous sont une ouver­ture sur l’avenir. À qui sait les inter­roger, ils sug­gèrent com­ment sub­ver­tir l’héritage cul­turel » (Frédéric Baal).

La fréquen­ta­tion des écrits bruts a‑t-elle sus­cité un renou­velle­ment de l’écriture lit­téraire ?  Pour ce qui est de Frédéric Baal, elle a cer­taine­ment influ­encé l’orientation avant-gardiste don­née aux spec­ta­cles du Théâtre Lab­o­ra­toire Vic­i­nal : Saboo (1970), Real Reel (1971), I (1975), etc.  Sans doute a‑t-elle déclenché, d’autre part l’émergence de textes par­ti­c­ulière­ment rebelles aux clas­si­fi­ca­tions. Ain­si, Marc Dachy (Tran­sédi­tion) pub­lie en 1979 Le pays où tout est per­mis de Sophie Podol­s­ki. Ce livre, qui ne ressem­ble à aucun autre, est le fac-sim­i­le d’un man­u­scrit non pag­iné où s’entremêlent étroite­ment lignes d’écriture irrégulière et dessins de style bâclé. Éton­nant tout-venant de pro­pos à pre­mière vue décousus, d’allusions à la drogue, à l’hôpital, aux amis, à la sex­u­al­ité, à cer­tains livres ou films, le tout émail­lé de nom­breuses cita­tions en anglais. « C’est ta matière grise qui porte ton nom car on s’en sert – J’écoute dieu je porte son secret – Dieu est dans le speed – Why a speed WAY ? Nous ne somme (sic) pas des anges… What your name – te faire l’amour ton som­meil – tes rêves ».

Le seul fait qu’un tel man­u­scrit ait été pub­lié empêche de le ranger dans les « écrits bruts », d’autant plus qu’il a béné­fi­cié d’une cer­taine notoriété – dans un cer­cle certes restreint – au point que, l’année suiv­ante, le même édi­teur con­sacre à l’auteur un numéro spé­cial de la revue Luna-Park : Sophie Podol­s­ki Snow Queen. Il présente pour­tant, avec les textes récoltés par Thévoz et Baal, des analo­gies frap­pantes, ne serait-ce que dans son car­ac­tère forte­ment dis­con­tinu, dans sa dés­in­vol­ture entière à l’égard des formes con­v­enues, ou encore dans l’entrelacs per­ma­nent de phras­es et de dessins.

La maladie mentale selon André Baillon

On l’a noté, la for­mule « fou lit­téraire » met Blavier un peu mal à l’aise, de sorte qu’il lui est arrivé, pour éviter toute ambigüité, de sug­gér­er les appel­la­tions « fou scrip­turaire » ou « fou lit­téra­teur ». Comme Que­neau, il se refuse en effet à englober dans son cor­pus les écrivains qui assuré­ment ont eu maille à par­tir avec le déséquili­bre men­tal, ou même avec l’enfermement psy­chi­a­trique, mais dont les livres ont béné­fi­cié d’une recon­nais­sance publique et même quelque­fois offi­cielle. Par­mi ceux-ci, qui nous occu­per­ont désor­mais, une place toute par­ti­c­ulière doit être faite au romanci­er André Bail­lon (1875–1932). Souf­frant de neurasthénie dès sa jeunesse, Bail­lon con­nait une exis­tence dif­fi­cile, mar­quée par la gêne matérielle, l’instabilité affec­tive et la frus­tra­tion pro­fes­sion­nelle. À la suite d’un épisode où se mêlent com­porte­ments extrav­a­gants, anorex­ie, délire et avances incon­venantes à sa belle-fille, il doit être hos­pi­tal­isé en 1923 à la Salpêtrière, deux mois durant ; un sec­ond séjour, plus bref, aura lieu en aout 1924. Soins et som­nifères restent sans grand effet les années suiv­antes et, après plus d’une ten­ta­tive, l’auteur se sui­cide à l’âge de 57 ans. Sur la douzaine de livres qu’il a pub­liés, qua­tre met­tent en scène, d’une manière ou d’une autre, son expéri­ence de la mal­adie men­tale : Un homme si sim­ple (1925) ; Chalet 1 (1926) ; Délires, ou du moins la pre­mière par­tie inti­t­ulée Des mots (pub­liée en 1927 mais écrite pen­dant la guerre) ; et enfin Le perce-oreille du Lux­em­bourg (1928).

Ces qua­tre réc­its, il est vrai, n’abordent pas la folie sous le même angle, parce que les faits racon­tés ne sont pas les mêmes, et surtout parce que l’auteur n’adopte pas, à l’égard de ces faits, la même posi­tion struc­turelle. Le Jean Mar­tin d’Un homme si sim­ple est un patient qui se racon­te en cinq « con­fes­sions » suc­ces­sives, sem­blant vouloir se jus­ti­fi­er de l’attirance qu’il éprou­ve pour la jeune fille de sa com­pagne, et glis­sant dans des rati­o­ci­na­tions déli­rantes. Chalet 1, de style plus anec­do­tique et moins douloureux, évoque la vie quo­ti­di­enne du même Jean Mar­tin à la Salpêtrière ; notons au pas­sage que son « Doc­teur Delpierre » évoque curieuse­ment cet Octave Delepierre qui pub­lia en 1860 l’His­toire lit­téraire des fous…  Dans Délires, le nar­ra­teur-héros est un écrivain en butte à la rébel­lion du lan­gage, vic­time d’hallucinations douloureuses, par exem­ple quand les mots se trans­for­ment en insectes grif­fus pour lui ronger le cerveau ; Bail­lon, en ceci, se rat­tache à une tra­di­tion déjà anci­enne : « le taon (…), puis la mouche, l’araignée, le han­neton, le rat enfin furent ren­dus respon­s­ables, par leurs grig­note­ments de la cervelle, de la folie » (Blavier). Le perce-oreille du Lux­em­bourg, réputé le moins auto­bi­ographique des qua­tre, met en scène un jeune homme prénom­mé Mar­cel, à qui sa fragilité men­tale et ses com­pul­sions irré­press­ibles vau­dront finale­ment l’internement, et dont Bail­lon a trou­vé le mod­èle chez un malade de la Salpêtrière.

Cer­tains com­men­ta­teurs ont émis l’hypothèse que Bail­lon aurait simulé la folie, pour échap­per à ses ennuis d’argent ou attir­er l’attention du pub­lic. Ont-ils réelle­ment lu Un homme si sim­ple ou Le perce-oreille du Lux­em­bourg ?  Quelles qu’aient été l’imagination de l’auteur ou sa doc­u­men­ta­tion médi­cale (pour l’essentiel, sem­ble-t-il, des con­ver­sa­tions à la Salpêtrière), il est patent qu’il n’aurait pu évo­quer de telles dérives psy­chopathologiques s’il n’en avait eu lui-même l’expérience au moins par­tielle. Spé­cial­iste des rela­tions entre psy­ch­analyse et lit­téra­ture, Ginette Michaux a don­né d’Un homme si sim­ple une étude péné­trante, qui mon­tre com­ment la logique déli­rante per­met au héros, aux pris­es avec les fig­ures incon­scientes du désir et du père, de « résoudre » les insur­monta­bles con­tra­dic­tions aux­quelles il est con­fron­té ; dans un entre­tien avec l’auteur de ces lignes, elle esti­mait que le roman peut être inter­prété comme une ten­ta­tive d’élaboration d’une psy­chose mélan­col­ique. Quant au Mar­cel du Perce-oreille, il présente d’incontestables symp­tômes de névrose obses­sion­nelle ; mais, tou­jours selon G. Michaux, de tels symp­tômes peu­vent mas­quer une struc­ture psy­cho­tique, dont les épisodes d’hallucination audi­tive don­nent d’ailleurs un signe révéla­teur – d’où le « perce-oreille » du titre.

Question de définition

L’œuvre de Bail­lon est l’occasion de le remar­quer, une réflex­ion sur les rap­ports entre « la lit­téra­ture » et « la folie » a for­cé­ment quelque chose de téméraire, ces deux ter­mes n’ayant pas fait au préal­able l’objet d’une déf­i­ni­tion pré­cise. Pour ce qui est de la lit­téra­ture, ou plus exacte­ment du partage entre le « lit­téraire » et le « non-lit­téraire », les études soci­ologiques sur le proces­sus de légiti­ma­tion et ses instances ont beau­coup con­tribué à clar­i­fi­er la ques­tion, en mon­trant l’importance des fac­teurs externes au con­tenu de l’oeuvre. Quant à la « folie », la sig­ni­fi­ca­tion du mot a beau­coup var­ié au fil des siè­cles pour se pré­cis­er au 19e avec l’invention de la psy­chi­a­trie et au 20e avec la psy­ch­analyse. Aujourd’hui, l’on réserve générale­ment le voca­ble aux psy­choses, soit essen­tielle­ment la schiz­o­phrénie, la para­noïa, la mélan­col­ie et la psy­chose mani­a­co-dépres­sive ; en sont donc exclues, entre autres, les névros­es et les per­ver­sions. Ain­si s’explique notre titre « Aux lisières de la folie », puisque, on l’aura com­pris, il n’est pas ques­tion de nous lim­iter au seul domaine psy­cho­tique. À quoi il faut ajouter que ce sont les textes qui nous intéressent au pre­mier chef, non tant leurs auteurs, et moins encore l’utilisation des textes comme symp­tômes en vue d’un quel­conque diag­nos­tic.

Désolation et mort chez de Boschère

Jean de Boschère

Le cas de Jean de Boschère, qui n’a pas con­nu per­son­nelle­ment de traite­ment ou d’internement psy­chi­a­trique, ne saurait être assim­ilé à celui d’André Bail­lon. Il suf­fit pour­tant de con­sid­ér­er des romans large­ment auto­bi­ographiques tels que Marthe et l’enragé (1927), Satan l’Obscur (1933) ou L’Obscur à Paris (1937) pour décou­vrir un écrivain-per­son­nage pro­fondé­ment mar­qué, lui aus­si, par l’angoisse, la soli­tude et l’exaspération. Ces mêmes traits appa­rais­sent, sous forme épis­to­laire cette fois, dans les Let­tres de la Châtre à André Lebois (Denoël, 1969), où l’auteur évoque la ten­ta­tion du sui­cide, s’autodésignant dans des ter­mes élo­quents : « seul de son espèce », « il n’y a pas dans l’histoire d’homme plus séparé », « insecte », « héré­tique », « obscur », « paria », « dia­ble », « sar­cas­tique et intran­sigeant », « enfant démo­ni­aque »…  Les débuts de Jean de Boschère dans l’existence, on s’en doute, ne sont pas étrangers au car­ac­tère sin­guli­er de sa per­son­nal­ité. Entre une mère chimérique et un père moins soucieux de sa progéni­ture que de ses études botaniques, l’enfant fut pro­fondé­ment mar­qué par l’isolement répro­ba­teur qui fut le lot de sa famille dans la petite ville fla­mande de Lierre ; et ceci d’autant plus que, défig­urée par un bec-de-lièvre, sa sœur ainée eut à subir les cru­elles moqueries des autres enfants, puis une ado­les­cence douloureuse qui s’acheva sur son sui­cide à dix-huit ans.

Ces évène­ments sont relatés en détail dans Marthe et l’enragé, réc­it d’une âpreté hors du com­mun, tout de colère et de haine, avec l’inceste et le crime pour parox­ysmes. Pierre, le héros, « se con­sid­ère d’ailleurs comme un fou », note Chris­t­ian Berg (Jean de Boschère ou le mou­ve­ment de l’attente, Brux­elles, A.R.L.L.F.B., 1978). « J’étais né pour une vie anor­male de fautes con­tre la morale, peut-être de crimes du même ordre », déclare-t-il, tout le livre baig­nant dans un « étrange cli­mat de cru­auté et de per­ver­sion » (Berg). Dans un ton dif­férent, Satan l’Obscur racon­te com­ment Pierre, au car­ac­tère tou­jours ombrageux et révolté mal­gré les années qui ont passé, fait d’une Lon­doni­enne sa maitresse, et com­ment celle-ci lui demande ensuite d’initier sa fille ado­les­cente aux choses de l’amour. Ce ménage à trois – qui n’est pas sans évo­quer Un homme si sim­ple de Bail­lon, mais dans une atmo­sphère moins pitoy­able, plus malé­fique – débouchera finale­ment sur la perdi­tion et la soli­tude : « le héros boschérien laisse der­rière lui un sil­lage de déso­la­tion et de mort », con­clut Berg .

de Boschère et Artaud : une parenté revendiquée

S’agissant des rela­tions entre lit­téra­ture et folie, il n’est pas sans intérêt de soulign­er l’amitié qui, dès la fin de 1926, lia de Boschère et Antonin Artaud. En sep­tem­bre 1927, ce dernier pub­lie dans La nou­velle revue française, mal­gré la réti­cence de Jean Paul­han, une recen­sion de Marthe et l’enragé : « écrite comme une tor­ture », l’œuvre « prend une vigueur et une force qui la met­tent bien au-dessus de tant de romans auto­bi­ographiques écrits ces dernières années ». Au vrai, de Boschère, à la fin de 1926, avait peint le por­trait d’Artaud sous le titre L’automate per­son­nel, titre repris ensuite par le mod­èle pour un long texte dédié à son pein­tre : « la pein­ture de Jean de Boss­chère est un monde à vif, un monde à nu, plein de fil­a­ments et de lanières, où la force irri­tante d’un fer lacère le fir­ma­ment intérieur, le déchire­ment de l’intelligence (…). Jean de Boss­chère m’a fait. Je veux dire qu’il m’a mon­tré com­bi­en lui et moi nous nous ressem­blions et nous étions proches, et cette preuve au moment où je suis m’est plus pré­cieuse que tout le reste. Il a établi l’unité trem­blante, cen­trale de ma vie et de mon intel­li­gence » (Cahiers d’art, 2e année, n°3, 1927). Ce sen­ti­ment d’une par­en­té pro­fonde entre les deux écrivains con­stitue, on en con­vien­dra, un témoignage des plus pré­cieux.

L’image du corps chez Henri Michaux

Depuis son emmé­nage­ment à Paris début 1926, Jean de Boschère accueille une fois par semaine quelques amis, artistes ou écrivains, par­mi lesquels celui qui était alors le secré­taire de Jules Super­vielle et dont il con­vient main­tenant de nous occu­per : Hen­ri Michaux. Du début à la fin, sans relâche, l’œuvre écrite et pic­turale de Michaux est en effet un ques­tion­nement d’une orig­i­nal­ité aigüe sur le fonc­tion­nement et les fron­tières de la sub­jec­tiv­ité. Si elle rode, plus que toute autre, « aux lisières de la folie », c’est de divers­es façons. Notam­ment, l’un des aspects les plus cru­ci­aux de cette oeu­vre, comme l’ont d’ailleurs exposé plusieurs com­men­ta­teurs, est le rôle qu’y joue l’image incon­sciente du corps pro­pre, cette struc­ture men­tale très pré­coce dans l’histoire de chaque sujet, et qui sert de socle à l’instance du moi. Les travaux de Gisela Pankow (L’homme et sa psy­chose), de Paul Schilder ou de Françoise Dolto (L’image incon­sciente du corps), mon­trent que, dans de nom­breux cas d’autisme infan­tile ou de psy­chose, l’analyse per­met de dis­cern­er chez le patient une image du corps « dis­so­ciée », avec tout ce qui en résulte : impos­si­bil­ité du sujet de se percevoir lui-même en tant que total­ité cor­porelle, appréhen­sion boi­teuse du corps d’autrui, angoisse de muti­la­tion, agres­siv­ité physique tournée vers soi-même ou vers l’autre, etc.

La pre­mière œuvre pub­liée de Michaux s’intitule Les rêves et la jambe (1923) : « la jambe est intel­li­gente. Toute chose l’est. Mais elle ne réflé­chit pas comme un homme. Elle réflé­chit comme une jambe ». D’ores et déjà, il s’agit d’une par­tie du corps, d’un mem­bre qui aurait en quelque sorte con­quis son autonomie. Citons Ecuador : « je suis né troué / Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine, / mais il y souf­fle un vent ter­ri­ble ». Épreuves, exor­cismes : « je me retrou­vais creusé d’espaces vides et ouvert abom­inable­ment de toutes parts à ces petits hommes en fil tou­jours prêts à pass­er ». La vie dans les plis : « une guerre passe (…). Il est donc naturel qu’elle écrase par-ci par-là quelques crânes. C’est ce que le tré­pané se dit. Il ne veut pas de pitié. Il voudrait seule­ment ren­tr­er dans sa tête ». L’on n’en fini­rait pas, au vrai, d’accumuler les cita­tions où se pressent les images cor­porelles, qu’il s’agisse d’organes externes ou internes, sous le signe du mor­celle­ment, de l’éventration, de l’intrusion, de la chute, de l’amollissement. Faut-il en con­clure que nous avons ici affaire à un tableau psy­cho­tique ?  Tel n’est pas l’avis de Robert Sma­j­da, dans Poé­tique du corps – l’image du corps chez Baude­laire et Hen­ri Michaux (Peter Lang, 1988) : « aus­si dis­per­sé, aus­si mutilé qu’il paraisse, jamais pour­tant le corps chez Michaux ne se dis­so­cie selon le proces­sus décrit par G. Pankow dans la psy­chose. Au comble du déchire­ment, il retient tou­jours le sen­ti­ment de son unité, d’une unité sans cesse remise en ques­tion, mais jamais réelle­ment abolie ».

L’expérience de la folie par les drogues

S’agissant des con­fins de la folie, un autre aspect de l’œuvre de Michaux doit être abor­dé. À par­tir de 1955, en effet, il entre­prend d’expérimenter sys­té­ma­tique­ment sur lui-même les effets de cer­taines drogues hal­lu­cinogènes, dont la mesca­line et la psilo­cy­bine. Cette explo­ration men­tale aux rivages les plus extrêmes et les plus insta­bles de l’esprit donne lieu à qua­tre grands livres : Mis­érable mir­a­cle (1956), L’Infini tur­bu­lent (1957), Con­nais­sance par les gouf­fres (1961 – spé­ciale­ment la 5e par­tie, Sit­u­a­tions-gouf­fres) et Les grandes épreuves de l’esprit (1966), sans compter les « poèmes mescalin­iens » et de nom­breux dessins. Notam­ment, l’on apprend dans Mis­érable mir­a­cle com­ment l’auteur, ayant pris par inad­ver­tance une dose trop forte, a fait mal­gré lui l’expérience de la folie. Ce thème revient dans Sit­u­a­tions-gouf­fres, où sont analysés les dif­férents phénomènes d’aliénation dus à la drogue (perte de la con­science du corps, hal­lu­ci­na­tions, délire de sou­veraineté, etc.), et dans Les grandes épreuves : « la drogue, comme la folie, désor­gan­ise l’univers du sujet et le com­plique à l’infini. Elle lui donne le sen­ti­ment d’être livré à autrui et per­sé­cuté » (Robert Bré­chon, Michaux, NRF Gal­li­mard, 1969). « Dans cette schiz­o­phrénie expéri­men­tale que décrivent les traités sur la mesca­line, on apprend beau­coup sur la folie et sur la drogue, mais on ne peut pas ne pas recon­naitre la folie idio­syn­crasique de Michaux, cette manière per­son­nelle et inim­itable qu’il a d’être au monde, d’être dans l’espace, de penser et de vivre l’espace, et surtout peut-être cette manière per­son­nelle et inim­itable qu’il a de le nom­mer, de le créer par le lan­gage » (R. Bré­chon, “L’espace, le corps, la con­science”, dans Cahi­er de l’Herne – Hen­ri Michaux, 1966).

La folie peut-elle se dire ?

Faut-il con­clure que, à l’instar d’autres expéri­ences humaines parox­ys­tiques telles que la pas­sion, le crime ou le deuil, la folie – au sens large – a généreuse­ment nour­ri la lit­téra­ture, et qu’en cela con­siste pour l’essentiel leur inter­re­la­tion ?  Ce serait à l’évidence une car­i­ca­ture. La démence en effet n’est pas une expéri­ence comme les autres. Elle a certes pu con­stituer un thème lit­téraire fer­tile, comme le mon­trent la « trilo­gie noire » de Ver­haeren ou cer­taines nou­velles de Hel­lens. Elle a pu servir à échafaud­er un per­son­nage, plus ou moins con­va­in­cant selon les cas, le moins émou­vant n’étant pas l’Orion de Hen­ry Bauchau, dans L’enfant bleu. La mécanique du devenir-fou a pu don­ner matière à un scé­nario effi­cace sous la plume d’un Roden­bach (Bruges-la-Morte) ou d’un Crom­me­lynck (Le cocu mag­nifique). La démence per­met aus­si, plus banale­ment, de pimenter une his­toire ou de la drama­tis­er, comme on le voit dans maints réc­its fan­tas­tiques ou policiers.

Pour intéres­santes qu’elles soient, ces dif­férentes fonc­tions ne sont cepen­dant qu’un aspect mineur de la rela­tion qui nous occupe : elles ont en com­mun de « con­tenir » la folie, de la plac­er dans une posi­tion d’objet par rap­port à l’écriture lit­téraire, celle-ci util­isant celle-là pour les besoins de son déploiement pro­pre. Or, on a pu s’en con­va­in­cre, ce n’est qu’en sub­ver­tis­sant l’espace lit­téraire exis­tant que la folie peut « se dire » vaille que vaille, faire entrevoir quelque chose de sa vérité. Plus claire­ment encore : asservie à un pro­jet lit­téraire, la folie est fatale­ment mythi­fiée, réduite à un amal­game de clichés que seuls les meilleurs écrivains – l’on pense notam­ment à Franz Hel­lens – parvi­en­nent à renou­vel­er ou à dépass­er.

La tombe de Georges Roden­bach au Père-Lachaise ©bruges-la-morte.net

Comme l’ont bien mon­tré Thévoz et Baal, les « écrits bruts » ne sauraient en aucun cas être con­sid­érés comme une forme lit­téraire ou même par­alit­téraire : bien que rel­e­vant sans con­teste de la pra­tique scrip­turale, ils sont en leur anar­chie intime le déni du code sans lequel la lit­téra­ture est tout sim­ple­ment impos­si­ble. Leur accès à la pub­li­ca­tion se fait unique­ment par le truche­ment de cir­cuits très spé­cial­isés, s’adressant à un pub­lic qui l’est tout autant. Les textes des « fous lit­téraires », quant à eux, posent une ques­tion plus déli­cate, car leurs auteurs écrivent man­i­feste­ment pour être lus, font pour cela tout ce qu’ils peu­vent, et d’ailleurs se pren­nent en général très au sérieux dans ce rôle. Le tirage et la dif­fu­sion restent certes con­fi­den­tiels, sans compter les man­u­scrits et les pro­jets sans lende­main. De tels livres, pour­rait-on dire, cara­co­lent sur la crête entre le lis­i­ble et l’illisible, récoltant sou­vent le fameux ver­dict « ce n’est pas de la lit­téra­ture » qu’on a beau­coup enten­du à pro­pos des dadaïstes ou des sur­réal­istes, pour ne citer qu’eux. Restent alors quelques écrivains atyp­iques qui, comme Bail­lon, de Boschère ou Michaux, sont par­venus en dépit de leur sin­gu­lar­ité à s’imposer dans l’orbe lit­téraire insti­tué – mais, du même coup, en ont écartelé soudaine­ment les règles et les lim­ites.

On serait ten­té de con­clure que la lit­téra­ture en soi n’est guère en mesure de faire pro­gress­er notre con­nais­sance de la folie, mais que, par con­tre, une cer­taine folie coulée en écri­t­ure – comme chez Artaud – est en mesure d’élargir les lim­ites et donc le sens même de la lit­téra­ture. Certes, il faut rap­pel­er que, pour Freud et ses suc­cesseurs, c’est le psy­ch­an­a­lyste qui a tout à appren­dre de l’écrivain, et non l’inverse. Mais, d’abord, rares et excep­tion­nels sont les écrivains aux­quels fut recon­nue une telle fonc­tion prophé­tique : Sopho­cle, Shake­speare, Goethe…  En sec­ond lieu et surtout, ce « savoir » cryp­té dans le texte lit­téraire, et dont la mise à jour exige force sci­ence et patience, c’est à son pro­pre insu que l’écrivain l’y a mis. Car le romanci­er, le poète ou le dra­maturge ne savent pas tout ce qu’ils font en écrivant, tant s’en faut, et c’est dans cette igno­rance seule­ment que peu­vent sur­gir des éclairs de vérité sur la part obscure de l’esprit, part où la folie rôde depuis la nuit des temps.

Daniel Laroche

L’auteur adresse ses vifs remer­ciements à M. Jean-Michel Pochet pour son aide pré­cieuse con­cer­nant les ouvrages de « fous lit­téraires ». Et à Mme Carine Fol, direc­trice de l’association « Art en marge » (qui devien­dra bien­tôt le musée « Art & Marges »), pour les œuvres qu’elle a aimable­ment per­mis de repro­duire.