Maisons d’écrivain : où en est la Belgique?

L’e­space muséal Emile Ver­haeren au Cail­lou-qui-bique

Sommaire 

Pour une Europe des patrimoines littéraires ?

« Il faut des résis­tants à l’amnésie cul­turelle ambiante ». C’est par ces mots que Jacques De Deck­er a ter­miné son inter­ven­tion lors de la journée d’étude inti­t­ulée « Pour une Europe des pat­ri­moines lit­téraires » organ­isée à Bourges du 15 au 17 novem­bre 2018 par la Fédéra­tion des maisons d’écrivain à l’occasion de son vingtième anniver­saire. Il soulig­nait ain­si le rôle cru­cial des maisons d’écrivain et des musées lit­téraires pour faire vivre la lit­téra­ture sur le ter­rain, au cœur de la cité. Il affir­mait aus­si sa con­vic­tion que l’Europe serait cul­turelle ou ne serait pas et que sa con­struc­tion, si elle ne repo­sait que sur une union économique, resterait super­fi­cielle et inca­pable de répon­dre aux boule­verse­ments que tra­verse le monde.

La con­clu­sion de cette ren­con­tre, qui réu­nis­sait des représen­tants de huit pays européens, fut un plaidoy­er d’Alain Tourneux, prési­dent de la Fédéra­tion française des maisons d’écrivain, pour la créa­tion de routes lit­téraires européennes et la coopéra­tion entre les dif­férents réseaux nationaux de maisons d’écrivain et de pat­ri­moines lit­téraires. L’objectif serait de bâtir des ponts, de créer des out­ils com­muns de pro­mo­tion et de recherche et d’encourager des jume­lages entre des maisons d’écrivains, des fonds d’archives et des musées lit­téraires de dif­férents pays.

La Bel­gique fran­coph­o­ne peut-elle s’inscrire dans cette dynamique nais­sante ?

Les maisons d’écrivain, un vivier culturel

Les pat­ri­moines lit­téraires présen­tent des enjeux impor­tants du point de vue cul­turel, péd­a­gogique et touris­tique. Avec les maisons d’écrivain, la lit­téra­ture sort de la page, s’ancre dans un ter­ri­toire et, soudain, la com­mu­nauté invis­i­ble qui entoure l’œuvre se matéri­alise et, mieux, s’élargit.

Le lieu lit­téraire per­pétue une mémoire, mais il ne réus­sit sa mis­sion que si, en plus de con­serv­er le passé, il le rend intel­li­gi­ble dans le présent, le met en dia­logue avec l’actualité et en fait un foy­er de créa­tiv­ité et de réflex­ion de nature à nour­rir l’avenir. Une mai­son d’écrivain est un lieu de vie, sa voca­tion est d’accueillir. Des publics très dif­férents ne cessent de s’y crois­er : des spé­cial­istes d’une œuvre, des lecteurs plus ou moins assidus, des enseignants et leur classe, comme de sim­ples curieux, ce qui demande un tra­vail impor­tant de réflex­ion en matière de muséo­gra­phie et d’offre de médi­a­tion.

Une ren­con­tre comme celle de Bourges, réu­nis­sant plus d’une cen­taine de con­ser­va­teurs de maisons d’écrivain, a mis en évi­dence une volon­té très large­ment partagée d’éviter le fige­ment qui ferait de la mai­son un mau­solée. La plu­part des maisons d’écrivain pro­posent en effet des ani­ma­tions péd­a­gogiques, par­ticipent à des pro­jets de recherche, accueil­lent des ren­con­tres, des journées d’études, des expo­si­tions, des spec­ta­cles… Beau­coup d’entre elles organ­isent égale­ment des rési­dences d’écrivain, ce qui témoigne de la volon­té que la mai­son, dont l’essence est d’avoir été un lieu de créa­tion, puisse le rester.

Si l’on regarde la carte des mem­bres de la Fédéra­tion française des maisons d’écrivain, le mail­lage lit­téraire extrême­ment ser­ré de l’ensemble du ter­ri­toire impres­sionne. Les maisons d’écrivains appa­rais­sent ain­si comme un vivi­er cul­turel très dynamique.

La carte littéraire de la Belgique est encore à dessiner

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Carte lit­téraire de la Bel­gique par Paul Del­vaux et Wal­ter Vilain (détail) © AML

La Bel­gique pos­sède une carte lit­téraire. Elle n’est pas géolo­cal­isée comme la carte française, mais peinte à l’huile par Paul Del­vaux et son élève Wal­ter Vilain. Exposée aux Archives et Musée de la Lit­téra­ture, elle donne envie de sil­lon­ner le pays. Hélas, il ne sub­siste que peu de sou­venirs des écrivains dans cha­cun des lieux qui leur sont asso­ciés sur la pein­ture. Il n’existe en out­re aucun réseau belge fran­coph­o­ne ou out­il pro­mo­tion­nel (site inter­net, brochure) pour faire con­naître ce pat­ri­moine.

Il sem­ble, sous réserve d’une enquête plus appro­fondie, que la ques­tion des pat­ri­moines lit­téraires se pose dif­férem­ment dans la par­tie néer­lan­do­phone du pays. La Flan­dre compte en effet plusieurs maisons d’écrivain (Gui­do Gezelle, Her­man Teir­linck, Ernest Claes, René De Cler­cq, André Demedts…), un espace con­sacré à Louis-Paul Boon à Alost, deux musées liés à des écrivains fran­coph­o­nes de Flan­dre (Ver­haeren et Maeter­linck) ain­si qu’une expo­si­tion per­ma­nente à la Let­teren­huis d’Anvers, qui offre une plongée dans l’histoire de la lit­téra­ture fla­mande. Une plate­forme appelée « Plat­form Lit­eraire Erf­goed­be­heerders in Vlaan­deren » a vu le jour en 2006. Elle pub­li­ait une brochure recen­sant 11 musées lit­téraires. Elle ne sem­ble toute­fois plus en activ­ité.

S’il faut recon­naître que la Bel­gique fran­coph­o­ne ne compte pas un grand nom­bre de maisons d’écrivain par rap­port à d’autres régions d’Europe, elle présente cepen­dant d’incontestables réus­sites, des ini­tia­tives courageuses et de très grandes poten­tial­ités qui n’attendent qu’à être dévelop­pées. L’exploration du pat­ri­moine lit­téraire belge réserve ain­si de belles décou­vertes pour le spé­cial­iste comme pour le grand pub­lic.

Les maisons d’écrivain

Une mai­son d’écrivain est un musée à part, un musée au plus près du fan­tasme. Peu importe que la mai­son soit con­servée intacte ou qu’elle soit par­tielle­ment ou com­plète­ment recon­sti­tuée – il y a tou­jours une part de mise en scène ou de recon­sti­tu­tion –, l’essentiel est que le vis­i­teur ait la sen­sa­tion que la mai­son est habitée et que l’écrivain pour­rait sur­gir à chaque instant, franchir le seuil de la pièce et l’accueillir. La muséo­gra­phie doit ain­si savoir se faire oubli­er pour que se crée l’illusion d’une intim­ité dans laque­lle le vis­i­teur est l’invité ou peut-être le clan­des­tin entré par effrac­tion. La vis­ite d’une mai­son d’écrivain com­prend en effet les pièces de récep­tions, mais aus­si des lieux plus secrets. La cham­bre, la salle de bain, la cui­sine sus­ci­tent la curiosité comme si ces pièces et les objets du quo­ti­di­en qu’elles con­ti­en­nent pou­vaient per­me­t­tre de saisir l’homme au-delà de l’image qu’il donne de lui-même ou qui a été figée par l’Histoire lit­téraire, de com­pren­dre le créa­teur au plus près de sa vérité.

Comme tout musée lit­téraire, la mai­son d’écrivain doit en out­re répon­dre au défi de ren­dre visuel ce qui est de l’ordre du texte. Ce lieu doit égale­ment être pleine­ment com­préhen­si­ble et appré­cia­ble au-delà d’un petit cer­cle d’initiés. La muséo­gra­phie et la médi­a­tion doivent par­venir « à faire par­ler le lieu », à plonger le vis­i­teur au cœur de l’imaginaire de l’écrivain, même s’il n’a jamais lu un seul de ses textes, en créant un dia­logue entre les pier­res et l’œuvre.

Enfin, ces habi­ta­tions n’ont pas été conçues pour accueil­lir un grand nom­bre de vis­i­teurs, ce qui pose des ques­tions de con­ser­va­tion, d’accessibilité et de préven­tion des vols, puisqu’un intérieur est générale­ment com­posé de beau­coup de petits objets. L’expression mai­son-musée porte en elle une ten­sion. Chaque con­ser­va­teur devra trou­ver le juste équili­bre sur un axe dont les ter­mes mai­son et musée con­stituent les extrémités, ce qui implique d’inventer des solu­tions adap­tées aux con­traintes spé­ci­fiques du lieu et de son envi­ron­nement.

Les musées Verhaeren

L’histoire com­plexe des musées Ver­haeren illus­tre la dif­fi­culté de con­stru­ire des pro­jets muséaux autour d’un écrivain en coor­don­nant dif­férentes ini­tia­tives privées et publiques autour de mul­ti­ples fonds. Quelques ten­sions com­mu­nau­taires vin­rent même com­pli­quer la donne au milieu des années 1960 à Sint-Amands, provo­quant des scis­sions. De cette mul­ti­pli­ca­tion de musées, il reste aujourd’hui trois lieux acces­si­bles au pub­lic.

Les Archives et Musée de la Lit­téra­ture con­ser­vent le cab­i­net de Ver­haeren tel qu’il se trou­vait dans sa mai­son de Saint-Cloud. Lau­rence Boudart, direc­trice des AML, souligne qu’il s’agit d’une repro­duc­tion aus­si exacte que pos­si­ble, même si les dimen­sions ne sont pas respec­tées. Elle a été réal­isée à par­tir de pho­togra­phies et de cro­quis de Marthe Ver­haeren, qui avait légué l’ensemble en 1930 à la Bib­lio­thèque nationale. Dans l’atmosphère chaude des meubles d’acajou, le vis­i­teur a la sen­sa­tion que le poète vient de s’absenter. Son matériel d’écriture est posé sur le bureau prêt à l’emploi, ses pipes et sa canne sem­blent atten­dre son retour, un cra­paud de bronze veille sur un man­u­scrit. L’œil décou­vre aus­si une pro­fu­sion d’œuvres d’art excep­tion­nelles, par­mi lesquelles les por­traits de Marthe et d’Émile Ver­haeren par Théo Van Rys­sel­berghe.

À Roisin, où l’écrivain aimait à se retir­er, sa mai­son a été détru­ite en 1918, mais elle fut recon­stru­ite sur l’initiative de ses amis qui con­sti­tuèrent une col­lec­tion d’une grande richesse. Cette col­lec­tion n’est plus exposée pour des raisons de sécu­rité et a lais­sé la place à un espace didac­tique com­posé de pan­neaux expli­cat­ifs et de repro­duc­tions. Sa vis­ite pré­pare la prom­e­nade dans les pas de Ver­haeren vers le mythique Cail­lou-qui-bique.

Musée Verhaeren - Saint Amand

Musée Ver­haeren — Saint Amand

Enfin, à Sint-Amands, isolée au milieu d’une boucle sauvage de l’Escaut, la tombe de Ver­haeren s’avance tel un bateau fen­dant le fleuve. Dans ce décor à la mesure du poète, un musée a été créé dans les années 1950, dans une petite mai­son pit­toresque, la « Mai­son du passeur d’eau ». Depuis la fin des années 1990, le musée s’est instal­lé dans un bâti­ment mod­erne situé juste à côté de la mai­son natale de Ver­haeren, qui n’est pas ouverte au pub­lic. Dès l’entrée dans les salles d’exposition, le buste de Ver­haeren par Zatkine capte le regard. Les œuvres exposées per­me­t­tent de se plonger dans sa poésie, mais aus­si dans le monde cul­turel qui entourait l’écrivain grâce à des dessins et des pein­tures de Con­stant Mon­tald, Degou­ve de Nun­ques, Léon Spilli­aert, Con­stan­tin Meu­nier, Théo Van Rys­sel­berghe et, bien sûr, Marthe Ver­haeren, dont le pinceau saisit l’intimité de l’écrivain durant son petit déje­uner. Le musée pro­pose égale­ment, sous la houlette de son con­ser­va­teur Rik Hem­mer­i­jckx, des expo­si­tions tem­po­raires, comme celle qui est actuelle­ment con­sacrée au recueil Belle chair.


Lire aus­si : une haute dis­tinc­tion française pour le Musée Ver­haeren


Ain­si, bien qu’il n’y ait pas de mai­son Ver­haeren stric­to sen­su, c’est-à-dire un lieu repro­duisant le cadre de vie de l’écrivain, il n’en a pas moins le priv­ilège d’être mis à l’honneur dans cha­cune des régions du pays. 

Archives et Musée de la Lit­téra­ture
Bib­lio­thèque royale (3e étage)
Boule­vard de l’empereur, 4
1000 Brux­elles
Site inter­net : http://www.aml-cfwb.be/

Espace muséal Emile Ver­haeren
Rue Emile Ver­haeren, 23
7387 Roisin (Hon­nelles)
Site inter­net : http://www.emileverhaeren.be/fr/visite/le-caillou-qui-bique

Emile Ver­haeren muse­um
Emile Ver­haeren­straat, 71
2890 Sint-Amands
Site inter­net : http://www.emileverhaeren.be/fr

La maison de Maurice Carême

Si le charme d’une mai­son d’écrivain réside dans la sen­sa­tion d’une présence qui trans­forme le vis­i­teur en hôte, la mai­son de Mau­rice Carême à Ander­lecht en est un bel exem­ple. Avec la vil­la Petite-Plai­sance de Mar­guerite Yource­nar dans le Maine, elle est l’un des rares cas de mai­son d’écrivain pen­sée par un auteur de son vivant. En 1975, Mau­rice Carême créa en effet une fon­da­tion qui héri­ta de la mai­son « con­tenu et con­tenant » avec pour mis­sion, entre autres, d’en faire un musée à sa mort, qui survint en 1978. Ce fut Jean­nine Burny qui réal­isa cette volon­té et qui con­tin­ue aujourd’hui à porter la mémoire de l’écrivain.

Maison Maurice Carême

Mai­son Mau­rice Carême

Mau­rice Carême fit con­stru­ire la « Mai­son blanche » en 1933 dans un style qui rap­pelle celui des béguinages fla­mands. Cette mai­son, il lui con­sacra un recueil dans lequel il explique com­bi­en il avait rêvé de ce lieu de calme et de con­vivi­al­ité :

Notre mai­son était debout sous nos paupières
Avant que le maçon n’eût la tru­elle en main,
Et ses pignons chaulés lui­saient dans un matin
Dont nous avions créé la pais­i­ble lumière. […]

Dans cette petite mai­son d’instituteur, le vis­i­teur est plongé dans l’intimité de l’écriture. Il décou­vre l’univers dans lequel le poète a écrit, les lieux qui l’ont inspiré, le long tra­vail qui mène du pre­mier brouil­lon au livre pub­lié. Le musée Mau­rice Carême con­serve en effet l’ensemble de la bib­lio­thèque et des man­u­scrits de l’auteur. Chaque objet sem­ble porter une his­toire qui ne demande qu’à être déployée, comme le lus­tre offert par Géo Norge qui se trou­ve au-dessus du bureau de l’écrivain. Dans le jardin, on peut imag­in­er Carême et Ghelderode pas­sant l’après-midi dans des transat­lan­tiques sous l’œil du per­ro­quet. Aux murs, fig­urent des pein­tures et des dessins d’artistes qui furent les amis du poète, comme Paul Del­vaux, Felix De Boeck, Hen­ri-Vic­tor Wol­vens, Luc De Deck­er, Mar­cel Del­motte, Roger Somville, Jules Lis­monde…

Mai­son Mau­rice Carême
Avenue Nel­lie Mel­ba, 14
1070 Brux­elles
Site inter­net : http://www.mauricecareme.be/fondation.php

La maison d’Adolphe Hardy

Adolphe Hardy

Pour qu’une mai­son d’écrivain voie le jour, il est plus sim­ple que le bâti­ment et son mobili­er soient restés dans la famille. L’ouverture, qui ne con­cerne au départ sou­vent qu’un nom­bre restreint de pièces, peut d’abord se faire ponctuelle­ment, puis de manière pro­gres­sive­ment plus grande alors que la mai­son reste habitée. Le stade final de ce proces­sus de muséi­fi­ca­tion de l’habitation est le moment où la mai­son devient un musée exclu­sive­ment et à temps plein. Cette con­ti­nu­ité n’est pas tou­jours le cas et, sou­vent, un long délai s’écoule entre la mort de l’écrivain et l’ouverture de la mai­son-musée, qui a con­nu entretemps plusieurs pro­prié­taires, ce qui demande un tra­vail préal­able, de la part de lecteurs pas­sion­nés, sou­vent réu­nis dans une asso­ci­a­tion d’amis de l’écrivain, de rassem­ble­ment et de restau­ra­tion d’un pat­ri­moine dis­per­sé. Cette his­toire est celle de la mai­son natale d’Adolphe Hardy (1868–1954) située à Dison.

Poète et jour­nal­iste, Adolphe Hardy est l’auteur notam­ment de La route enchan­tée et de Brévi­aire des jours, recueil pour lequel il fut le pre­mier auteur belge à recevoir le Grand Prix de la langue française. Chantre de l’Ardenne, son œuvre invite à décou­vrir les paysages de sa région.

Un cou­ple, Joseph Gélis et Mary Coll­eye, déci­da d’inscrire le sou­venir de l’écrivain au cœur de sa ville. Après avoir emmé­nagé dans sa mai­son en 1978, l’idée leur vint de la ren­dre à son pro­prié­taire orig­inel en y ouvrant un musée. C’est ain­si que fut créée la Fon­da­tion Adolphe Hardy en 1984 et que le musée vit le jour, sous l’impulsion notam­ment du bourgmestre de Dison, Yvan Yli­eff. Grâce à la veuve d’Adolphe Hardy et à des mem­bres de sa famille qui don­nèrent des meubles, des objets fam­i­liers, de la vais­selle, des tableaux et des man­u­scrits la mai­son a retrou­vé son âme d’autrefois et est aujourd’hui un lieu de cul­ture ani­mé par une ASBL qui met égale­ment en évi­dence le pat­ri­moine et l’histoire de la région.

Mai­son d’Adolphe Hardy
Place du Sablon, 79
4820 Dison
Site inter­net : https://www.maisondadolphehardy.be/

La maison d’Érasme

Maison d'Erasme

La mai­son d’Erasme

Par­fois une mai­son d’écrivain voit le jour 400 ans plus tard et sur­git presque ex nihi­lo.

Le sou­venir du séjour d’Érasme durant 5 mois à Ander­lecht en 1521 pour­rait ne plus être qu’une note de bas de page per­due dans les tomes des œuvres com­plètes si deux hommes, le bourgmestre Félix Paulsen et Daniel Van Damme, n’avaient décidé de se lancer dans la folle aven­ture de créer une mai­son d’Érasme.

Toute créa­tion demande des vision­naires et un peu de hasard. Daniel Van Damme, qui s’occupait de la restau­ra­tion du béguinage d’Anderlecht, iden­ti­fia la mai­son où Érasme avait résidé. Elle aurait pu ne plus exis­ter. Un pro­jet de perce­ment d’une rue avait fail­li entraîn­er sa destruc­tion et n’avait été arrêté que par la guerre. La com­mune acheta le bâti­ment, le fit restau­r­er et, en sep­tem­bre 1932, le bref séjour d’Érasme à Ander­lecht fut immor­tal­isé par l’inauguration du musée par le futur Léopold III. Les let­tres de Daniel Van Damme mon­trent l’ampleur du défi relevé en moins de deux ans. À quelques mois de l’ouverture, le con­ser­va­teur ne savait pas encore quelle œuvre il pour­rait présen­ter. Toute son énergie était tournée vers la con­sti­tu­tion d’un écrin que lui-même et ceux qui lui ont suc­cédé ont empli peu à peu grâce à des dons de par­ti­c­uliers, à beau­coup d’ingéniosité et de recherch­es patientes.

Si la mai­son d’Érasme est une recon­sti­tu­tion, la réus­site est écla­tante. Entre les murs cou­verts de cuir de Cor­doue, les bois­eries et les impres­sion­nantes reli­ures des livres, les siè­cles sem­blent ne pas être passés. La mai­son d’Érasme est un îlot de paix, où survit l’humanisme, un lieu presque irréel au milieu de l’agitation de la ville. Out­re la richesse de la bib­lio­thèque, les tableaux exposés offrent un panora­ma de la pein­ture fla­mande dont l’une des pièces maîtress­es est l’adoration des mages de Jérôme Bosch. Enfin, le jardin invite à la médi­ta­tion, notam­ment grâce à des « cham­bres philosophiques » réal­isées par des artistes con­tem­po­rains.

Mai­son d’Erasme
Rue de For­manoir, 31
1070 Ander­lecht
Site inter­net : http://www.erasmushouse.museum/

Sur les traces du groupe surréaliste de Bruxelles

maison magritte jette

La Mai­son de René Magritte à Jette

L’apparte­ment de Magritte à Jette n’est générale­ment pas cité par­mi les maisons d’écrivain en Bel­gique. À tort. Le mou­ve­ment sur­réal­iste refu­sait le cloi­son­nement des arts. Magritte a ain­si écrit des tracts, des apho­rismes, des pen­sées sur l’art, par­ticipé à des revues et son apparte­ment fut le quarti­er général du groupe.

Comme l’ont mon­tré les exem­ples précé­dents, la mai­son d’un artiste est un lieu qui catal­yse l’imaginaire et sus­cite les pas­sions. Elle racon­te l’histoire de celui qui y a habité, mais aus­si des hommes qui ont voulu invers­er le cours du temps et ressus­citer le passé. Pour le musée Magritte, cette per­son­ne fut André Garitte. Ami de Geor­gette Magritte, il souhaitait déjà dans les années 1980 réalis­er un musée autour de Magritte dans la dernière mai­son du cou­ple, rue des Mimosas à Schaer­beek, mais il ne parvint pas à la con­va­in­cre et à sa mort le mobili­er fut dis­per­sé en vente publique. Toute autre per­son­ne aurait con­sid­éré que réalis­er une mai­son Magritte était devenu impos­si­ble. Roger Garitte cher­cha d’autres demeures du pein­tre et décou­vrit la mai­son de la rue Esseghem dans laque­lle le cou­ple avait loué de 1930 à 1954 et où Magritte avait peint la moitié de son œuvre. Il put l’acheter en 1992 et com­mença à la remet­tre dans son état d’origine. Il ne pou­vait, à ce stade, mon­tr­er que des murs nus et des pièces vides. Pour recon­stituer l’intérieur, il se basa sur des pho­togra­phies et les sou­venirs de Jacque­line Nonkels et con­tac­ta, un par un, cha­cun des col­lec­tion­neurs qui avaient acheté les meubles qui se trou­vaient dans l’appartement pour les con­va­in­cre de les prêter. Lorsqu’obtenir l’objet orig­i­nal s’avérait impos­si­ble, il cher­chait un objet le plus sem­blable pos­si­ble.

Dès que le vis­i­teur passe la porte de cette petite mai­son typ­ique­ment brux­el­loise, il est immergé dans la péri­ode des vach­es mai­gres de Magritte, après son retour de Paris. Il ne peut man­quer d’être frap­pé par le con­traste entre un intérieur mod­este de la petite bour­geoisie et le car­ac­tère révo­lu­tion­naire de l’œuvre qui s’y crée. En regar­dant les pièces au tra­vers d’une vit­re, il s’amusera à décou­vrir la manière dont le pein­tre détourne les objets de son quo­ti­di­en pour les inté­gr­er dans son œuvre et imag­in­era Nougé, Scute­naire, Mesens, Lecomte et Goe­mans entourant Magritte pour chercher le titre de son nou­veau tableau dans la petite pièce qui mène à la cui­sine.

La par­tie lit­téraire de la vie de Magritte est évo­quée dans les vit­rines des deux étages supérieurs, qui ser­vent de cen­tre d’explication. On y voit des exem­plaires de la revue Marie, des tracts, des écrits de Magritte, dont des let­tres illus­trées, des livres de Nougé, Élu­ard ou Lautréa­mont, égale­ment illus­trés par lui. Par­mi les objets trou­blants, qui témoignent de l’activité du groupe, il ne faut surtout pas man­quer le tapis-poème réal­isé par Geor­gette sur un texte de Nougé et un car­ton de Magritte.

Pour pro­longer cette plongée dans l’atmosphère du groupe sur­réal­iste, il est pos­si­ble de voir, sur demande, le bureau de Mar­cel Mar­iën qui est con­servé dans la Réserve pré­cieuse de la Bib­lio­thèque de l’ULB et de se ren­dre dans l’un des cafés que fréquen­tait le groupe, La fleur en papi­er doré, dont le cadre est par­faite­ment con­servé. Enfin, le livre de Pas­cale Tou­s­saint, J’habite la mai­son de Louis Scute­naire (Weyrich, 2013), fait sen­tir l’âme et la mémoire d’une mai­son dans laque­lle elle organ­ise avec son mari Jacques Richard des ren­con­tres lit­téraires appelées « Les ren­dez-vous de la Luzerne ».


Lire aus­si : Portes et livres ouverts, les ren­dez-vous de la Luzerne (C.I. 203)


Musée René Magritte
Rue Esseghem, 137
1090 Brux­elles
Site inter­net : http://www.magrittemuseum.be/

Réserve pré­cieuse de la bib­lio­thèque de l’ULB
Avenue Paul Héger, 1
1000 Brux­elles
Site inter­net : https://bib.ulb.be/reserve-precieuse

La fleur en papi­er doré
rue des Alex­iens, 53–55
1000 Brux­elles
Site inter­net: https://lafleurenpapierdore.be/

Les ren­dez-vous de la Luzerne
rue de la Luzerne, 20
1030 Brux­elles
Site inter­net : https://www.facebook.com/rendezvousluzerne/

Les bureaux reconstitués

L’une des par­tic­u­lar­ités de la Bel­gique est l’existence d’un grand nom­bre de cab­i­nets d’écrivains recon­sti­tués qui sont exposés dans des bib­lio­thèques, des uni­ver­sités, des musées… Un tel don est une alter­na­tive plus sim­ple à la créa­tion et à l’animation d’une mai­son d’écrivain.

Les Archives et Musée de la Littérature

Lorsqu’il est ques­tion de cab­i­nets recon­sti­tués, les Archives et Musée de la Lit­téra­ture vien­nent d’emblée à l’esprit. Cette insti­tu­tion, créée en 1958, est l’aboutissement d’un rêve qui exis­tait depuis la fin du XIXsiè­cle, celui de créer un musée de la lit­téra­ture. Les pre­miers fonds déposés furent les fonds Ver­haeren, Eeck­houd et Elskamp. Depuis lors, les col­lec­tions ne cessent de s’enrichir pour con­stituer, non seule­ment un con­ser­va­toire des Let­tres belges, mais aus­si un cen­tre qui les fait vivre et ray­on­ner par des pro­jets sci­en­tifiques, des expo­si­tions, des journées d’études, des édi­tions cri­tiques…

Un tel lieu aurait pu n’être cen­tré que sur les archives papi­er et les bib­lio­thèques, mais dès le départ, les Archives et Musée de la Lit­téra­ture ont reçu égale­ment des bureaux d’écrivain. Il a déjà été ques­tion du cab­i­net Ver­haeren, mais les AML abri­tent d’autres tré­sors. Ain­si, en 1968, la veuve de Michel de Ghelderode don­na-t-elle des objets qui se trou­vaient dans leur domi­cile de la rue Lefrancq. Il ne s’agit pas, con­traire­ment au cab­i­net Ver­haeren, d’une repro­duc­tion aus­si exacte que pos­si­ble, mais de la recréa­tion d’une atmo­sphère à par­tir d’objets authen­tiques. L’amoncellement hétéro­clite fascine. On y dis­tingue pêle-mêle des chais­es d’église, des stat­ues de la Vierge et de saints, des épées, des mar­i­on­nettes en bois, des masques de car­naval, un petit dia­ble tirant la langue, des affich­es, des man­nequins et un cheval de bois échap­pé d’une fête foraine. À la lec­ture de l’œuvre, peut-on imag­in­er l’écrivain dans un cadre dif­férent ? Le plus trou­blant est qu’il existe un autre cab­i­net Ghelderode recon­sti­tué dans la Réserve pré­cieuse de la bib­lio­thèque de l’ULB grâce à des dons des héri­tiers de Jeanne de Ghelderode. On y retrou­ve le même genre de décor baroque et bur­lesque auquel s’ajoute la bib­lio­thèque de l’écrivain. Ce jeu de miroir, qui con­vient par­faite­ment à l’œuvre du dra­maturge, con­firme qu’en Bel­gique, la logique est tou­jours déjouée.

Dominique Rolin

Aux Archives et Musée de la lit­téra­ture, le vis­i­teur peut égale­ment décou­vrir le cab­i­net de Dominique Rolin don­né par sa fille en 2012 et recon­sti­tué en s’inspirant de pho­togra­phies et d’un dessin réal­isé par l’écrivaine elle-même.

La dernière de ces recon­sti­tu­tions est la plus éloignée de la réal­ité. Il s’agit du cab­i­net de Max Elskamp et d’Hen­ry Van de Velde, qui est plutôt une évo­ca­tion au tra­vers d’un décor fic­tif rap­prochant les deux œuvres. Cette vis­ite pour­ra une nou­velle fois se pro­longer par celle de la réserve pré­cieuse de l’ULB où se trou­ve un cab­i­net de Max Elskamp.

Dans leurs réserves, les Archives et Musée de la Lit­téra­ture pos­sè­dent, en plus des man­u­scrits et des cor­re­spon­dances, bien d’autres objets intimes, et par­fois inso­lites, ayant appartenus à des écrivains : des machines à écrire, mais aus­si de la vais­selle, des mèch­es de cheveux, un cos­tume de Thomas Owen, les pan­tou­fles et la valise de Chris­t­ian Dotremont ou le panier à chat de Jacque­line Harp­man, pour ne citer que quelques exem­ples. Faute d’infrastructure muséale suff­isante, ces col­lec­tions sont mis­es en valeur par des expo­si­tions tem­po­raires, comme celle qui a récem­ment ressus­cité la vie dans le domaine de Mis­sem­bourg autour de Marie Gev­ers et de Paul Willems. Avec la réno­va­tion de la Bib­lio­thèque nationale, les Archives et Musée de la Lit­téra­ture ne dis­poseront cepen­dant plus d’un espace d’exposition per­ma­nent. Les futures expo­si­tions devront donc être mon­tées à l’extérieur ou sous forme d’expositions virtuelles. Cette exploita­tion des pos­si­bil­ités qu’offre le numérique illus­tre la volon­té de la direc­trice des AML, Lau­rence Boudart, de créer des canaux var­iés pour touch­er dif­férents publics.

Archives et Musée de la lit­téra­ture
Bib­lio­thèque royale (3e étage)
Boule­vard de l’Em­pereur, 4
1000 Brux­elles
Site inter­net : http://www.aml-cfwb.be/

Le musée Camille Lemonnier

La mai­son Camille Lemon­nier, siège de l’AEB

Cette plongée dans l’Histoire de la lit­téra­ture belge peut se pour­suiv­re au pre­mier étage du siège de l’Association des écrivains belges qui abrite le musée Camille Lemon­nier. En 1946, la fille du romanci­er con­fia à l’association la ges­tion et la con­ser­va­tion de sa col­lec­tion d’objets ayant appartenu à son père.

L’émotion est immense lorsqu’on pénètre dans ces lieux et que l’on décou­vre le bureau sur lequel les objets, les livres, les let­tres et les cartes sont dis­posés exacte­ment comme ils l’étaient au moment de la mort de l’écrivain. Sur le buvard, on devine même la trace des derniers mots qu’il a écrits. Dans la salle con­tiguë sont exposées des œuvres qui lui ont appartenu, notam­ment son por­trait par Van Stry­don­ck, son buste par Jef Lam­beaux, L’éternel print­emps de Rodin, des tableaux de Van Rys­sel­berghe, de Jean Delville… Une bib­lio­thèque et un cen­tre de doc­u­men­ta­tion sont ouverts aux chercheurs.

Mai­son Camille Lemon­nier
Chaussée de Wavre, 150
1050 Brux­elles
Site inter­net : https://www.ecrivainsbelges.be/

Georges Rodenbach à Tournai

Après avoir ren­du vis­ite à Camille Lemon­nier, l’amateur de lit­téra­ture belge aura prob­a­ble­ment l’envie de décou­vrir les traces matérielles qui sub­sis­tent du mou­ve­ment sym­bol­iste et, notam­ment, des lieux de tra­vail de Maeter­linck et de Roden­bach.

Dans l’esprit du pub­lic, Georges Roden­bach est asso­cié à Bruges, ville dont il saisit l’ambiance étrange dans son roman Bruges-la-morte. Il est pour­tant né à Tour­nai où est con­servé son cab­i­net de tra­vail. Celui-ci fut don­né par son fils après la Sec­onde Guerre mon­di­ale et fut exposé au musée du Folk­lore, où il res­ta vis­i­ble jusqu’à l’année dernière. Dans le cadre de la réor­gan­i­sa­tion des musées tour­naisiens, Jacky Legge a jugé qu’il était plus logique de le mon­tr­er au Musée des Beaux-Arts, dans le bâti­ment con­stru­it par Vic­tor Hor­ta qui abrite, notam­ment, de très belles œuvres d’artistes belges de la fin du xixe siè­cle. Si le cab­i­net n’est pas encore remon­té, il est déjà pos­si­ble d’y voir cer­taines des pein­tures qui s’y trou­vaient et qui ont été restau­rées, notam­ment des œuvres de Van Stry­don­ck et de Rops.

La mise en valeur du pat­ri­moine lit­téraire tour­naisien s’est en out­re enrichie par la créa­tion, au sein du musée du Folk­lore, d’un espace dédié à Hen­ri Vernes, l’auteur qui a fait décou­vrir à la fois le monde et le plaisir de la lec­ture à des généra­tions d’adolescents avec sa série Bob Morane.

Musée des Beaux-Arts de Tour­nai
Rue de l’En­c­los Saint-Mar­tin, 3
7500 Tour­nai
Site inter­net : https://mba.tournai.be/

Le cabinet Maeterlinck à Gand

Mau­rice Maeter­linck

Si pour vis­iter une mai­son où Maeter­linck a vécu, il faut se ren­dre en France, à Médan, où son château est ouvert sur ren­dez-vous, le Prix Nobel de lit­téra­ture n’est pas oublié dans sa ville natale. Un hôtel par­ti­c­uli­er, la mai­son Van­der Haeghen, abrite en effet son bureau, qui fut offert en 1973 par sa famille. Les meubles qui se trou­vaient dans la vil­la Orla­m­onde à Nice, où Maeter­linck est décédé en 1949, s’intègrent par­faite­ment dans le cadre de cette ample demeure. Der­rière la façade blanche du XVIIIe siè­cle, le vis­i­teur est plongé dans l’ambiance de la fin du siè­cle et de la Belle Époque et peut notam­ment décou­vrir un salon chi­nois aux soieries écla­tantes. À côté du cab­i­net de Maeter­linck, une petite expo­si­tion retrace sa car­rière et présente quelques édi­tions remar­quables de ses livres.

Musée Arnold Van­der Haeghen
Veld­straat, 82
9000 Gent
Site inter­net : https://historischehuizen.stad.gent/fr/palais-de-la-ville

Le bureau de Valère-Gille à la Bibliotheca Wittockiana

L’un des foy­ers de l’essor des Let­tres belges à la fin du xixe siè­cle fut la revue La jeune Bel­gique. Le sou­venir de ce mou­ve­ment est con­servé dans la Bib­lio­the­ca Wit­tock­iana à Woluwe-Saint-Pierre. Ce musée, dédié aux arts du livre, est né de la pas­sion de Michel Wit­tock qui le créa en 1983 pour expos­er la col­lec­tion excep­tion­nelle qu’il avait réu­nie. Il y inté­gra le bureau de son grand-père Valère-Gille, qui fut le col­lab­o­ra­teur de la revue puis son directeur. Entre les lignes épurées du bâti­ment mod­erne et le mobili­er Art nou­veau dess­iné par l’architecte Paul Han­kar, l’harmonie est totale. Dans la vit­rine de la bib­lio­thèque s’alignent des ouvrages dont la plu­part sont dédi­cacés par leurs auteurs, ain­si que des let­tres échangées avec des artistes plas­ti­ciens, des écrivains et des per­son­nal­ités comme le Roi Albert Ier. Le musée con­serve égale­ment de nom­breux autres fonds et présente des expo­si­tions qui s’intéressent aus­si bien à la reli­ure anci­enne, aux livres d’art, aux col­lec­tions privées qu’aux développe­ments de la lit­téra­ture numérique.

Bib­lio­the­ca Wit­tock­iana
rue de Bemel, 23
1150 Brux­elles
Site inter­net : https://wittockiana.org/musee/

Le bureau de Charles Plisnier à la maison Losseau

Intérieur de la mai­son Losseau

Si Mau­rice Maeter­linck a reçu le Prix Nobel en 1911, il fal­lut atten­dre 1937 pour qu’un écrivain belge, en l’occurrence Charles Plis­nier, reçoive le prix Goncourt. Sur la mai­son de la place Morichar à Saint-Gilles, où il avait l’habitude de réu­nir un groupe d’intellectuels et d’artistes, fig­ure une plaque qui rap­pelle qu’il y écriv­it les deux livres primés par l’Académie Goncourt, Mariages et Faux passe­ports. Son bureau se trou­ve par con­tre à la mai­son Losseau dans la ville où l’écrivain pas­sa sa jeunesse, Mons. Il n’est cepen­dant actuelle­ment pas acces­si­ble en rai­son de travaux de restau­ra­tion.

Joy­aux de l’Art nou­veau, la mai­son Losseau est à jamais asso­ciée, pour les amoureux de lit­téra­ture, au recueil d’Arthur Rim­baud, Une sai­son en enfer. C’est en effet Léon Losseau qui décou­vrit les exem­plaires de l’édition orig­i­nale que l’on croy­ait détru­its. L’émotion est grande de pou­voir con­tem­pler ces minces pla­que­ttes jau­nies, tirées à compte d’auteur. La mai­son Losseau abrite égale­ment le Cen­tre de Lit­téra­ture hain­uyère, qui, out­re une bib­lio­thèque, con­serve de nom­breux fonds comme le fonds Plis­nier, le fonds Claire Leje­une et le fonds Mar­cel More­au.

Mai­son Losseau
rue de Nimy, 37–39
7000 Mons
Site inter­net : https://www.maisonlosseau.be/

Marcel Thiry à la Bibliothèque Ulysse Capitaine à Liège

 « Toi qui pâlis au nom de Van­cou­ver,  / Tu n’as pour­tant fait qu’un banal voy­age », qui n’a lais­sé voguer son imag­i­na­tion vers des ailleurs loin­tains et mys­térieux en lisant ces vers de Mar­cel Thiry ? Le cab­i­net de l’écrivain et mil­i­tant wal­lon, auteur du sur­prenant Échec au temps où il met en scène un monde où Napoléon aurait gag­né la bataille de Water­loo, est con­servé à la Bib­lio­thèque Ulysse Cap­i­taine à Liège. Cette insti­tu­tion pos­sède égale­ment d’importantes col­lec­tions de livres pré­cieux datant du XIIIe siè­cle à nos jours, des fonds lit­téraires, dont le fonds Georges Linze, ain­si que la bib­lio­thèque du poète et essay­iste Jacques Izoard.

Bib­lio­thèque Ulysse Cap­i­taine
Féron­strée, 118
4000 Liège

Simenon, des rues de Liège au château de Colonster

Georges Simenon

S’il est un auteur belge uni­verselle­ment con­nu, il s’agit de Georges Simenon. Dans sa ville natale, Liège, le promeneur peut met­tre ses pas dans ceux de l’écrivain grâce à des plaques et une brochure disponible sur inter­net. Elles l’entraînent à la décou­verte des lieux où il a vécu et qu’il a décrits, de la place du com­mis­saire Mai­gret, où trône une stat­ue en bronze de son per­son­nage emblé­ma­tique et où se trou­ve sa mai­son natale, à la place Saint-Lam­bert, où il a acheté sa pre­mière pipe, en pas­sant par l’école pri­maire qu’il a fréquen­tée et bien sûr la Caque, lieu de réu­nion d’artistes au fond d’une impasse, où l’on se croit plongé au cœur du Pen­du de Saint-Pholien. Pour pro­longer cette balade, on aurait rêvé que l’exposition Tout Simenon soit dev­enue per­ma­nente, mais le pro­jet d’une mai­son Simenon ou d’un musée con­sacré à son œuvre, qui a été porté par son fils, John Simenon, sem­ble, pour l’heure, aban­don­né.


À télécharg­er : la brochure Sur les traces de Simenon


La ville de Liège recèle cepen­dant un tré­sor ines­timable : le bureau de Simenon con­servé au château de Colon­ster. De son vivant, l’écrivain a don­né à l’université de Liège des meubles et des objets qui se trou­vaient dans sa mai­son en Suisse. Lau­rent Demoulin, qui est con­ser­va­teur du fonds Simenon, pré­cise que la volon­té de l’écrivain n’était pas de créer un espace muséal, mais un cen­tre de recherche. Con­for­mé­ment à cette volon­té, le cab­i­net n’est acces­si­ble qu’aux étu­di­ants, aux chercheurs et à ceux qui tra­vail­lent sur l’œuvre. Toute autre ouver­ture au pub­lic doit faire l’objet d’une autori­sa­tion des ayants droit. Par­mi les objets remar­quables que peu­vent décou­vrir ces priv­ilégiés, fig­urent les por­traits faits par Jean Cocteau, Mau­rice de Vlam­inck ou Bernard Buf­fet ain­si que Tiki, le singe, dieu des éléphants, qui placé sur le bureau, à côté de la machine à écrire, fut le témoin des cam­pagnes d’écriture de Simenon. Le fonds con­serve surtout des man­u­scrits, les enveloppes jaunes sur lesquelles Simenon écrivait ses idées et les cal­en­dri­ers sur lesquels il consignait les jours d’écriture de ses romans.

Fonds Simenon — Château de Colon­ster
Allée des Erables, B25
4000 Liège
Site inter­net : http://www.colonster.ulg.ac.be/simenon.html

L’espace Jacques Brel, le Centre belge de la bande dessinée et le musée Hergé

fondation jacques brel

La fon­da­tion Jacques Brel

L’une des car­ac­téris­tiques de la lit­téra­ture belge est qu’un grand nom­bre d’auteurs se sont exprimés dans des gen­res pop­u­laires comme le roman polici­er, le fan­tas­tique ou la bande dess­inée et les ont révo­lu­tion­nés. Les chan­sons de Brel comme les per­son­nages d’Hergé, de Peyo, de Fran­quin… font par­tie du pat­ri­moine cul­turel mon­di­al.

Brux­elles pour­rait-elle un jour con­naître l’essor que Liv­er­pool a con­nu grâce au tourisme engen­dré par les Bea­t­les ? Au bord de la Mersey, le musée qui leur est con­sacré, les maisons natales restau­rées et ouvertes au pub­lic ain­si que des lieux mythiques comme le Cav­ern attirent les foules du monde entier.

À Brux­elles, on ne peut pas vis­iter la mai­son natale de Jacques Brel, mais un espace d’exposition lui est dédié à deux pas de la Grand-Place. Une mise en scène mul­ti­mé­dia per­met de s’immerger dans la vie et l’œuvre du chanteur-poète. Une prom­e­nade dans Brux­elles avec un audio­gu­ide pro­posant des chan­sons, des extraits d’interviews et de témoignages pro­longe la vis­ite.

L’amateur de ban­des dess­inées pour­ra, quant à lui, décou­vrir Brux­elles autrement en zigza­guant de rues en rues à la décou­verte des fresques où l’imaginaire des auteurs prend pos­ses­sion de la ville et la trans­forme en une gigan­tesque bib­lio­thèque à ciel ouvert. La balade se ter­min­era naturelle­ment sous les ver­rières du bâti­ment conçu par Vic­tor Hor­ta qui abrite le Cen­tre belge de la bande dess­inée. S’il présente une remar­quable col­lec­tion de planch­es orig­i­nales, on n’y trou­ve cepen­dant pas d’objets per­son­nels, de crayons, de pinceaux, ni de tables de dessin.


À télécharg­er : le par­cours des fresques de bande dess­inée


Enfin, tel un gigan­tesque livre tombé au milieu de Lou­vain-la-Neuve, le musée Hergé célèbre l’œuvre du créa­teur de Tintin et per­met de com­pren­dre la manière dont s’organisait le tra­vail dans les stu­dios Hergé.

Fon­da­tion Jacques Brel
Place de la Vieille Halle aux Blés, 11
1000 Brux­elles
Site inter­net : http://fondationbrel.be/

Cen­tre belge de la bande dess­inée
rue des Sables, 20
1000 Brux­elles
Site inter­net : https://www.cbbd.be/fr/accueil

Musée Hergé
rue du Labrador, 26
1348 Lou­vain-la-Neuve
Site inter­net : https://www.museeherge.com/fr

Sur les pas des écrivains étrangers en Belgique

Le pat­ri­moine lit­téraire en Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles ne se lim­ite toute­fois pas aux traces des auteurs fran­coph­o­nes de Bel­gique. De tout temps, la Bel­gique fut une terre de séjour, de voy­age ou d’exil pour des auteurs étrangers par­mi lesquels fig­urent Vic­tor Hugo, Karl Marx, Baude­laire, Rim­baud, Ver­laine, Lord Byron, les sœurs Bron­të, Paul Claudel, Octave Mir­beau, Marce­line Des­bor­des-Val­more, Alexan­dre Dumas, Vil­liers de L’Isle-Adam, Stéphane Mal­lar­mé, Alexan­dra-David Néel, Mul­tat­uli, Mar­guerite Yource­nar, Guil­laume Apol­li­naire et tant d’autres.

La ville de Stavelot s’enorgueillit ain­si de pos­séder « l’unique musée con­sacré à Guil­laume Apol­li­naire au monde », un musée dont la présen­ta­tion, flu­ide et didac­tique, a été repen­sée en 2018 et auquel s’ajoute un cen­tre de doc­u­men­ta­tion pour les étu­di­ants et les chercheurs.

Musée Guil­laume Apol­li­naire — Abbaye de Stavelot
Cour de l’Ab­baye, 1
4970 Stavelot
Site inter­net : https://www.abbayedestavelot.be/fr/musees/musee-guillaume-apollinaire#.XrpjV1QzZPY

Il s’agit cepen­dant d’une excep­tion. Sur la carte hugoli­enne de l’Europe, des maisons rap­pel­lent le pas­sage de l’écrivain aux qua­tre coins de la France, mais aus­si à Vian­den au Lux­em­bourg, à Guer­ne­sey et, depuis peu, à Pasa­ia en Espagne. Les traces de son séjour à Brux­elles se réduisent à des plaques sur la Grand-Place de Brux­elles et sur la place des Bar­ri­cades. S’il y eut de nom­breuses man­i­fes­ta­tions organ­isées à Brux­elles pour les 150 ans des Mis­érables, rien de per­ma­nent n’en a découlé. De même, le fait que Vic­tor Hugo ait écrit sa let­tre « Aux conci­toyens des États-Unis d’Europe » dans la ville qui est dev­enue la cap­i­tale de l’Europe n’est pas mis en évi­dence.

Des cita­tions de Mar­guerite Yource­nar à l’en­trée du Parc d’Eg­mont

Le séjour mou­ve­men­té de Baude­laire ain­si que celui de Rim­baud et de Ver­laine sont égale­ment de nature à attir­er la curiosité du grand pub­lic, comme en témoigne l’exposition, pleine d’autodérision, con­sacrée au pam­phlet de Baude­laire sur la Bel­gique à la Mai­son du Roi ou l’exposition « Ver­laine, cel­lule 252 » qui s’est tenue à Mons en 2015. En dehors de ces événe­ments, une plaque dis­crète, posée sur la Mai­son des notaires, indique que Baude­laire séjour­na en ce lieu. L’emplacement de l’hôtel « À la Ville de Cour­trai », où logèrent Rim­baud et Ver­laine dans la rue des Brasseurs, est mieux sig­nalé et quelques recherch­es suf­firont pour refaire le par­cours trag­ique de la journée du 10 juil­let 1873 des galeries Saint-Hubert à la place Rouppe. Le promeneur pour­ra aus­si sil­lon­ner le pas­sage Mar­guerite Yource­nar, situé en bor­dure du parc d’Egmont, où sont repro­duites des cita­tions de l’écrivaine née à Brux­elles en 1903. Les deux années passées par Paul Claudel en Bel­gique en tant qu’ambassadeur de France sont, quant à elles, rap­pelées par une stèle dans la rue Royale et une plaque dans l’église du Sablon. De même, le séjour de Lord Byron est sig­nalé sur la façade du 51 de la rue Ducale. Il est, en revanche, peu prob­a­ble que les pas­sants remar­quent la plaque dédiée aux sœurs Bron­të, placée très haut sur le Palais des Beaux-Arts, tan­dis qu’Alexandre Dumas et Marce­line Des­bor­des-Val­more, qui se maria à Brux­elles, sem­blent oubliés. Enfin, un raide banc de bois était présen­té comme celui sur lequel Karl Marx écriv­it le Man­i­feste du par­ti com­mu­niste aux con­vives d’un restau­rant chic de la Grand-Place, aujourd’hui fer­mé.

Brux­elles se prête ain­si à d’étonnantes prom­e­nades lit­téraires qui pour­raient par­ti­c­ulière­ment intéress­er les touristes. Des vis­ites guidées sur ce thème sont ponctuelle­ment organ­isées par divers­es asso­ci­a­tions et il existe un livre de Joël Gof­fin inti­t­ulé Sur les pas des écrivains à Brux­elles (Octo­gone). Mal­heureuse­ment, les infor­ma­tions disponibles sur ce thème sur inter­net et dans les offices du tourisme sont assez dif­fi­cile­ment acces­si­bles et lacu­naires.

Au terme de ce par­cours, qui ne se veut pas exhaus­tif, la place de la Bel­gique sur la carte des pat­ri­moines lit­téraires européens com­mence à s’esquisser : la Bel­gique fran­coph­o­ne appa­raît comme un ter­ri­toire à la fois d’une grande richesse et d’une sur­prenante diver­sité, mais son pat­ri­moine est encore trop mécon­nu et pour­rait être davan­tage mis en valeur.

François-Xavier Lavenne


Ver­sion actu­al­isée de l’ar­ti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°203 (juil­let 2019)