Le temps de l’exil

Paul DE RÉ, Les secrets du basti­don bleu, Mur­mure des soirs, 2019, 316 p., 20 €, ISBN : 978–2‑930657–53‑0

C’est un bien beau livre que je viens de décou­vrir, Les secrets du basti­don bleu de Paul De Ré…

Revenons d’abord sur le tra­jet lit­téraire de l’auteur… Cer­tains écrivains écrivent à pro­pos du temps, de l’époque, ils se nour­ris­sent des ten­sions, des tor­sions, de  la vio­lence et du grain de la foi, d’autres écrivent sur l’e­space, les lieux, les per­son­nages qui habitent un univers mar­qué d’une pro­fonde sin­gu­lar­ité. Paul De Ré s’est longtemps révélé un « écrivain du ter­roir », un auteur région­al­iste, il le revendi­quait, ses édi­teurs égale­ment. Il a dévelop­pé des réc­its, des romans qui offraient pour ver­tus prin­ci­pales de com­pos­er de sub­tiles rela­tions entre l’e­space et le temps d’un monde dis­paru. C’est comme si un musée se met­tait en mou­ve­ment et rétab­lis­sait, le temps de la lec­ture, une mémoire fugi­tive. Cette mémoire par­ticipe de la mélan­col­ie de la dis­pari­tion et œuvre sou­vent dans le sens des nos­tal­gies iden­ti­taires, local­istes et rurales.

Les écrivains du lieu scru­tent tou­jours dans l’en­vi­ron­nement de l’o­rig­ine des leçons, des héritages, des com­porte­ments, des morales même que la post-moder­nité indus­trielle a presque con­damnés dans sa ver­tig­ineuse recon­ver­sion du monde en un Glob­al soumis à toutes les incer­ti­tudes vio­lentes de l’époque. La lit­téra­ture du ter­roir, c’est aus­si un champ de l’édi­tion et de la lit­téra­ture qui se développe dans toutes les régions d’Eu­rope et trou­ve un pub­lic sou­vent ardent défenseur de cette lit­téra­ture des lieux ancrés. Giono écrivait, se défen­dant du région­al­isme qu’on acco­lait à son œuvre,  qu’il n’y avait pas un son de gril­lon dans ses livres et que la ques­tion du mal et de la fra­ter­nité avait besoin de lieux pour la grande joute de la fic­tion con­tre le temps établi.

Paul De Ré a, depuis quelques livres, vécu un bas­cule­ment dans son univers romanesque, dont son dernier opus, Les secrets du basti­don bleu, mar­que belle­ment cette nou­velle forme.


Lire aus­si : un extrait du Basti­don bleu


L’auteur, Paul Del­ré, plus con­nu sous son nom de chanteur Paul De Ré, est enseignant de for­ma­tion. Né à Spri­mont, il a deux pas­sions : l’écri­t­ure (chan­son d’abord, roman ensuite) et l’his­toire de sa région. Auteur d’une dizaine de livres (surtout des romans), il pub­lie chez Mur­mure des soirs un livre à pro­pos de l’exil, de la fuite, de l’exode…Bref, un sujet éter­nel et cru­cial.

Nous entrons, avec Les secrets du basti­don bleu, dans l’Histoire d’une décen­nie trag­ique pour beau­coup, celle du fas­cisme et de l’effondrement d’un monde. Deux familles de migrants, celle de Sylvestre, paysan des Hautes-Alpes et celle de Giuseppe, fuyant l’Italie fas­ciste. Nous sommes en Provence où nous ren­con­trons égale­ment une fig­ure énig­ma­tique, celle de Nathan qui égrène se sou­venirs au fil du réc­it.

« L’Universel, c’est le local moins les murs » écrivait Miguel Tor­ga et c’est de cette ques­tion qu’il s’agit quand on par­le d’identité (le leit­mo­tiv du temps, sou­vent un leurre). Dans une écri­t­ure qui prend le temps de décrypter les vari­a­tions de ton des per­son­nages et de révéler un regard empathique sur les rup­tures du temps de ses per­son­nages, Paul De Ré embar­que ses lecteurs dans une odyssée d’êtres fra­cassés et avides de vivre.

Com­para­i­son n’est évidem­ment pas rai­son et align­er Les secrets du basti­don bleu sur notre temps de Réfugiés serait à mon sens une erreur : l’idéologie, la vio­lence et les représen­ta­tions poli­tiques et men­tales ont trop changé mais…

Mais, et par ailleurs, ce livre est salu­taire dans le sens où il rap­pelle, dans une langue riche et flu­ide, l’antériorité tou­jours répétée de cette tragédie de l’exil for­cé.

Daniel Simon