Une vie de prof, côté coeur

Alain DANTINNE, 68, rue des écoles, Acad­e­mia, 2019, 192 p., 18 €, ISBN : 978–2‑8061–0479‑3

« Plongez dans le par­cours d’un enseignant libre et rétif à toute dis­ci­pline imposée, imag­i­natif, fou de poésie et de théâtre ! Un prof philosophe qui voy­age et aime partager ses décou­vertes, n’hési­tant pas à trans­former sa classe en ago­ra et à pouss­er chaque élève au bout de lui-même. »

Alain Dan­tinne est poète, romanci­er et cri­tique. Il vient de pub­li­er un tout récent 68 rue des Écoles qui est véri­ta­ble­ment rob­o­ratif.

Les qua­trièmes de cou­ver­ture d’éditeurs se lais­sent écrire et l’auteur sou­vent écrase en le minéral­isant, son texte dans ces quelques lignes de pro­mo-vente… Heureuse­ment, ces phras­es de « com » sont sou­vent con­testées par l‘œuvre elle-même. En l’occurrence, Alain Dan­tinne, dans 68, rue des écoles ne livre pas un texte aus­si érup­tif que celui annon­cé, au con­traire, nous décou­vrons un réc­it amoureux sub­til et engagé, une tra­ver­sée d’une époque, celle de l’École qui vécut sans cesse les con­di­tions du raidisse­ment après les fauss­es lib­ertés du tout venant péd­a­gogique… C’est un livre de con­fes­sions, de joies partagées, de mag­nifiques batailles pour l’intelligence et la poésie de cha­cune et cha­cun, d’illuminations et de rébel­lion… que nous pro­pose l’éditeur. Com­ment faire de cette École un lieu de joie et de partage, c’est ce que nous racon­te Alain Dan­tinne  avec verve.

La poésie, l’écri­t­ure, le voy­age et l’en­seigne­ment sont les grands axes de la vie active de l’auteur après avoir été pro­fesseur de français et de philoso­phie. Alain Dan­tinne fut un pro­fesseur mar­qué par la péd­a­gogie de la lib­erté, alors que le temps (68 et surtout après) venait vite de resser­rer les vis, invis­i­bles apparem­ment, d’une École en Haute Sur­veil­lance. Les glisse­ments se sont opérés d’année en année, sous toute les idéolo­gies, vers un Man­age­ment d’une école-entre­prise enflée de dis­cours et face à une évi­dence : la souf­france de toutes et de tous devient écla­tante de vérité dans ce lieu sou­vent de con­fine­ment et d’injustice.

Les pro­fesseurs, les élèves, les direc­tions, les par­ents, tout ce monde de la « com­mu­nauté éduca­tive » se déclare en panne, jusqu’à l’abandon (ou la mort) de cer­tains.
L’auteur sait, sent, com­prend cela dès le début de sa car­rière et, à tra­vers son pro­tag­o­niste-dou­ble, Achille, il nous mène, dans une cav­al­cade de sou­venirs, de réflex­ions en sit­u­a­tions pas­sion­nantes autour de la ques­tion essen­tielle de l’École : com­ment don­ner le goût d’apprendre en artic­u­lant les iné­gal­ités d’arrivée en inven­tions d’apprentissage, autrement dit, com­ment faire encore et encore de l’École, une arche de répa­ra­tion ?

L’École est une sorte de Con­fédéra­tion des class­es qui se jouait sou­vent, dans un beau déni démoc­ra­tique, de la sépa­ra­tion des pou­voirs. Les pou­voirs lég­is­latif, exé­cu­tif et judi­ci­aire repo­saient dans les mêmes mains. Cette his­toire est vieille comme l’École mais elle ne sem­ble plus « tenir en place » ses actri­ces et acteurs majeurs.

Alain Dan­tinne est vite décidé à faire des choix rela­tion­nels, éthiques et  pra­tiques avec ses parte­naires-élèves. Il nous racon­te com­ment il lui impor­tait de préserv­er in-situ ce qui est enseigné par ailleurs dans la philoso­phie de l’autonomie : le désir d’ap­pren­dre, le sens de cette appren­tis­sage et la néces­saire égal­ité de traite­ment entre chaque élève. Cette égal­ité n’a rien à voir évidem­ment avec le lis­sage des com­pé­tences ou la braderie des résul­tats.

L’auteur  se pose ces ques­tions essen­tielles dès son entrée en action péd­a­gogique et nous parta­geons avec lui, dans ce réc­it d’énergie, cette belle puis­sance de l’in­cer­ti­tude et de l’engagement où se con­firme la néces­sité d’une maïeu­tique sans cesse ravivée.

Daniel Simon