À la poursuite de l’enfant-diamant

Alain LALLEMAND, L’homme qui dépe­u­plait les collines, Lat­tès, 2020, 347 p., 20,90 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑7096–6614‑5

L’aventure est grande, dense, jules-verni­enne : c’est un roman d’exploration où l’on course le dia­mant, le coltan, l’uranium, l’enfance, la fil­i­a­tion, l’amour. Il y a dans L’homme qui dépe­u­plait les collines un luxe d’humanité dont on se doute que la réal­ité est beau­coup plus dure sur place, au Con­go, Sud-Kivu, en pleine jun­gle rongée par l’avidité des uns et la survie des autres.

Bien­tôt, la val­lée offrit au regard une mul­ti­tude de petites alvéoles de boue, autant de bassins de décan­ta­tion, guère plus grands qu’une baig­noire, dans lesquels s’affairaient des tach­es rouge, bleu, jaune ou blanc, les couleurs des tee-shirts et chemis­es des enfants occupés à tri­er le min­erai d’or dans leurs batées.

La nar­ra­tion est très réfléchie, bien ficelée, fer­me­ment con­stru­ite, par exem­ple à la Dan Brown, menant ain­si par chapitres incisifs d’un point à un autre du globe, toute l’attention étant con­cen­trée sur une incon­nue ten­ant dans la poche d’un gamin plein de méfi­ance et de colère ; à lui seul un dan­ger poten­tiel et immi­nent pour toute la région.

Depuis bien­tôt deux jours, plus rien ne ralen­tis­sait la marche de Jean de Dieu. Pour­tant, son pas devenu léger butait sur une réal­ité plus som­bre. Par­venu en ter­ri­toire plat, il pre­nait con­science de s’être éloigné de papa Archange, de son enfance.

Alain Lalle­mand est jour­nal­iste au Soir et son réc­it est jour­nal­is­tique, au sens le plus lent et le plus noble. Il expose autant d’angles et de points de vue que d’acteurs, d’interlocuteurs et d’intérêts ; ce qui remet en mémoire le grand reporter qu’était Albert Lon­dres. L’auteur actu­alise ici le méti­er en exposant au lecteur l’investigation, la fuite de doc­u­ments par mil­lions, la col­lab­o­ra­tion inter­na­tionale entre rédac­tions, la stratégie de sor­tie et de dif­fu­sion des scan­dales financiers, poli­tiques, d’États.

Avant de gag­n­er le fau­teuil Louis XVI qu’il s’était réservé, Éric Mal­ta se con­tem­pla dans le miroir du salon. Se com­pos­er un masque n’était que la moitié de l’exercice. (…) Mal­ta prit le temps d’ajouter à ce masque juste l’ombre d’un sourire, pas davan­tage, une pointe de bien­veil­lance dans le port de tête. Voilà. Admirable.

L’homme qui dépe­u­plait les collines est un texte-tor­rent quant aux don­nées traitées, aux sen­ti­ments exposés, aux réal­ités partagées, selon une maîtrise qua­si physique de l’écriture, des lieux, du temps nar­ratif, des infos et des mes­sages, nom­breux, lancés par l’auteur qui sem­ble sor­tir ici toutes ses tripes d’écrivain, de jour­nal­iste au long cours et, tout au bout, d’homme debout : vivant, de son siè­cle et au présent. Un présent rad­i­cal : celui qui ques­tionne le réel immé­di­at à la lumière de l’expérience, du ter­rain, des sens et des moyens à dis­po­si­tion.

Le Soir de Brux­elles n’échappait pas à la règle. Chaque ser­vice ressem­blait à un con­ti­nent en repli, une posi­tion assiégée qui peinait à gér­er l’instant, ne le traitait que parce qu’il évac­uait d’autres instan­ta­nés jamais analysés en pro­fondeur. Qu’importe d’ailleurs, puisque ces moments incar­n­eraient bien­tôt le passé.

Le men­songe fait ce qu’il veut, la vérité fait ce qu’elle peut. Dont la fic­tion est l’un des out­ils de trans­mis­sion. Ce roman n’est donc pas seule­ment une his­toire, il est aus­si un doc­u­ment, un témoignage, peut-être même un tes­ta­ment pro­fes­sion­nel. Il con­tient en effet les con­nais­sances et sen­si­bil­ités acquis­es par l’auteur pen­dant vingt années de voca­tion, voire d’abnégation au jour­nal­isme ; un méti­er au front. Celui de la démoc­ra­tie.

À quar­ante ans, quand on a survécu à dix années de cor­re­spon­dance de guerre, on n’a plus rien à per­dre, se dit-il. Si le méti­er est foutu, autant l’exercer à fond.

Plus loin :

— Hugo… Toi aus­si, motus. Ce que tu vas voir, je ne veux jamais le retrou­ver ni dans un arti­cle, ni dans un livre. Nous sommes d’accord ?
— Pas même dans un roman ?
Jamais un jour­nal­iste n’avait emprun­té le couloir dans lequel deux sil­hou­ettes s’engouffrèrent ce soir-là, peu avant 22 heures.

Le roman, le voici.

Tito Dupret