Les cyclotrons langagiers de Vincent Tholomé

Un coup de cœur du Carnet

Vincent THOLOMÉ, Mon épopée, LansKine, coll. « Poéfilm », 2020, 132 p., 15 €, ISBN : 978-2359630282

Bâtir une épopée à base d’uranium et de dubnium, une chevauchée sauvage dans les steppes de la langue, voilà ce à quoi Vincent Tholomé s’est attelé dans Mon épopée. Une épopée qui n’est pas la sienne mais celle de Konstantin Peterzhak, une épopée qui est la sienne mais insérée dans un dispositif plus large, le texte rythmé par des photographies, le texte connecté à des images, des performances, des sons électroniques (à découvrir sur le site uranium.be). Le livre nous plonge dans l’ère soviétique, au début des années 1970, dans la tête de Konstantin Peterzhak qui, des années durant, tint des propos sur tout, sur rien, à Georgy Fliorov dans une cafétéria du centre atomique de Dubna.  Structuré en vingt-deux chants, Mon épopée. Propos de Konstantin Peterzhak traduits ou transposés de l’arménien par son collègue et ami Georgy Flyorov volume 13, roule la langue dans ses zones interdites, libère les visions de Peterzhak.

La rythmique est celle des reprises, du souffle des récurrences, des répétitions différentielles de syntagmes, de phrases qui reviennent en boucle comme la Volga perçue sous vodka. Aux terres irradiées, aux sols malades qui entourent le centre de recherches nucléaires de Dubna, au nord de Moscou, à ces étendues souillées qui ne permettent aucun voyage, Konstantin Peterzhak oppose une chevauchée dans ses « pelouses et steppes intérieures ». Une chevauchée branchée sur les associations d’idées, d’affects les plus folles, articulée sur les listes de choses qui arrivent et qui n’arrivent pas à l’ère de l’homo sovieticus. Dès le premier chant intitulé « Comment Konstantin Peterzhak a des fois un visage », se déploient les paysages intérieures d’un savant qui s’adresse à Georgy Flyorov.  Vincent Tholomé s’inspire de deux scientifiques de renom, deux physiciens nucléaires russes. Flyorov a travaillé dans le centre atomique de Dubna, Peterzhak au projet soviétique de fabrication de la bombe atomique. Les pensées filent, rase-mottes épileptiques. L’épopée brasse les événements qui percutent les steppes mentales de K. P. Des événements minuscules — la recherche du sourcil de son chien, le goût des biscuits soviétiques — aux effets majuscules. L’épique au 21e siècle est à l’image de l’énergie atomique, d’un bouillonnement d’idées fixes, de théories, de constats, de poésie.

une fois j’ai dit : « je ne diffère ni du crapaud ni de l’oiseau rinrin » / je répète : une fois j’ai dit : « je ne diffère ni du crapaud ni de l’oiseau rinrin » / nos vies sont chétives / georgy flyorov / nos têtes ténues / ce que j’ai dans mon assiette ne figure pas à la carte

Peterzhak pense aux sols souillés par les substances chimiques, aux fromages râpés, à son don inné pour vivre vivant chez les vivants et vivant chez les morts, « aux vaches qui n’existent qu’en morceaux », à son pyjama qui, même bouilli, « gardera le goût du lait ». En vingt-deux chants, il nous livre son curriculum vitae psychique, ses ricochets conceptuels, instinctifs, en vingt-deux haltes, il sème ses réflexions, leurs failles, leurs courts-circuits. Vincent Tholomé libère des chants en roue libre, arrachés à l’ordre de la logique et du nommable. Il avance dans les arrière-cours du langage, décortiquant un monde sans raison, sans cause initiale ni cause finale, qui barbote dans le rien.

(…) dans mes pelouses. dans mes steppes intérieures (…) une vache frottera son museau contre mon front (…) je naîtrai d’un petit tigre qui sortira d’une ampoule qui traînera dans un tiroir qui traînera dans une cave qui n’existera pas. je coudrai des lèvres à une chaise qui poussera le fondement d’une chèvre à sourire dans un pré où luira un tesson de verre blanc

Le verbe de Vincent Tholomé passe dans un cyclotron, est pétri dans un accélérateur et un désaccélérateur de particules qui rend les pensées radioactives, fissiles. Les chants s’emportent dans une transe qui vertige des blocs de sensations illimitant les coutures des phrases. Jubilatoire. Intempestif. Mon épopée dégage un feu aussi éblouissant que tonique dans la taïga des lettres.

On peut écouter les lectures performances et les capsules sonores du duo VKGT (Vincent Tholomé et Gauthier Keyaerts) sur le site uranium.be.

Véronique Bergen