« L’amour physique est sans issue… »

Liliane SCHRAÛWEN, Exquises petites morts, M.E.O., 2020, 148 p., 15 €, ISBN : 978-2-8070-0239-5

Frissons nerveux, étourdissements, syncope. Tels étaient les manifestations du mal appelé « petite mort » à l’époque d’Ambroise Paré. Celle-ci donnait en quelque sorte un aperçu de l’absence totale dans laquelle plonge la « grande », elle définitive (du moins, officiellement). Cette disjonction neuronale a par la suite été pénétrée par le langage érotique pour n’envelopper que la rupture de conscience, le hiatus de contrôle, l’électricité disruptive qu’est l’orgasme.

Les nouvelles d’Exquises petites morts explorent ce moment, parfois délicieusement douloureux ou douloureusement délicieux : « C’est si bon quelquefois […] de laisser grandir en soi la douleur en même temps que le vertige, de les faire naître l’une de l’autre, ensemble, au même rythme, […] sans que l’on sache, de la douleur ou de la volupté, ce qui l’emporte au plus fort de la jouissance. » Mais, en vérité, ce n’est pas un recueil où se bousculent onze mille verges ni des femmes égarées dans des nuances de gris. Ce que nous propose Liliane Schraûwen est moins cru et goulu que de l’Apollinaire, et moins tristement cliché et insipide que de l’E. L. James. L’auteure s’intéresse en effet surtout à ce qui fait naître, venir, monter ces « exquises petites morts » ; le désir : « Quelque chose s’était éveillé en un lieu mystérieux de mon être, quelque chose de physique et d’émotionnel à fois. Comme un tremblement, une fièvre légère, un manque, une faim, un besoin, un vide à combler. »

Le désir incompréhensible et foudroyant né d’un simple contact en société ou dans un transport en commun ; celui méticuleusement anticipé et orchestré, dans la volonté d’une conquête ; celui gonflé autour d’une femme qui « doit rester mirage, donner chair et consistance à un aussi merveilleux fantasme, cela peut être dangereux » ; celui fétichisé, sensuel, qui se dégoupille à la vue, au toucher, à l’odeur, au goût, au bruit de l’objet du fantasme ; celui moins avouable, se renflant de voyeurisme, d’exhibitionnisme ou de sauvagerie ; celui délirant de l’érotomane, finalement tout aussi mortifère que celui animant la vengeresse ; celui désespéré et vain des âmes solitaires, endormies ou quittées.

Dans ces nouvelles, Schraûwen s’attache à la description des corps, précisément, et de leur mise en contact qui bouleverse, rien n’ayant changé depuis Racine : « Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais plus parler ; Je sentis tout mon corps et transir et brûler. » Mais elle injecte également au sein de ses textes une dimension plus profonde, avec humour et cruauté, à travers des mises en situation et des réflexions plus dures concernant la vieillesse, la fragilité, l’inanité, le désespoir, l’insatisfaction, le monde moderne, et la Mort. Éros et Thanatos, plus que jamais liés.

Samia Hammami