Jacques De Decker (1945-2020)

…Ou comment une personnalité éclectique et puissante, figure tutélaire des Lettres belges francophones, a voilé un grand auteur, humaniste et engagé, moderne et inventif, fidèle en ses tréfonds et au-delà des apparences à son Thyl Ulenspiegel fondateur. 

Jacques de Decker

Jacques De Decker, JDD

Durant des décennies, il a épaté par son écriture ou son élocution, sa culture et ses analyses, comme critique, modérateur, préfacier, conférencier… À l’apercevoir de loin, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale (de langue et de littérature françaises de Belgique) ou frère d’un politique éminent, on pouvait lui attribuer un smoking de statue du Commandeur. Il suffisait d’amenuiser la distance, d’oser se rapprocher pour renverser la perception, rencontrer un homme passionnant et attachant, espiègle et généreux.

Le pilier sinon l’âme du microcosme des Lettres belges francophones. Un géant, qui a exploré mille voies, consacré une part immense de son temps, de son énergie, de ses talents aux auteurs et aux autrices d’hier et d’aujourd’hui, au point d’en tamiser[1] un peu/beaucoup/à la folie sa propre création. Une œuvre! Protéiforme et intense. Émancipée des modes et des prétentions. Tendant à l’intemporalité, à l’universalité.

Oublions sa précocité et sa durée, ses dons multiples ou l’intégrité de ses engagements, tout ce qui nous l’a rendu familier et admirable. Explorons une trajectoire créative dont la discrétion masque une magie de conte de fées.

Notre portrait

Il s’articulera autour de trois étapes : théâtre, roman et sillons littéraires divers (nouvelles, biographie, essai/guide). Des étapes qui élargiront progressivement la perspective, inégales parce qu’arcboutées à la thèse d’un parcours romanesque hors normes. 

Un dramaturge irrésistible!

Albert-André Lheureux

Dès 18 ans, JDD est déjà entré dans l’Histoire, en fondant avec son ami Albert-André Lheureux le Théâtre de l’Esprit Frappeur, qui va marquer une époque. Le sillon théâtre n’aura de cesse de s’approfondir, JDD étant tour à tour comédien, metteur en scène, adaptateur et traducteur[2], dramaturge enfin, et même historien du genre, professeur de son histoire. Le théâtre, donc, mais les langues (germaniste, il maîtrise les trois langues nationales) aussi, chevillées. A 26 ans, son premier livre publié n’est-il pas un mémoire en néerlandais consacré au théâtre de l’écrivain flamand Hugo Claus ? JDD est un cas exceptionnel. Assimilé à une caisse de résonance de notre microcosme, il échappe au confinement communautaire, c’est un homme du monde, forgé par la pratique des plus grands auteurs universels, de Shakespeare à Brecht, en passant par Goethe, Tchekhov, Strindberg, etc.


Lire aussi : Albert-André Lheureux, la magie du théâtre (C.I. 204)


Ayant beaucoup travaillé sur les textes de ses collègues, JDD a écrit peu de pièces originales, mais leur création, a contrario, a bénéficié d’un background exceptionnel. Nous en avons compté six en compagnie de l’auteur lui-même.

Par ordre d’édition :
  • Jeu d’intérieur, précédée de Petit Matin, Bruxelles, éditions Jacques Antoine, 1979, 74p.
  • Épiphanie, Bruxelles, Le Cri, 1982. Rééd. sous le titre Tranches de dimanche, Paris et Arles, Actes Sud, 1987, 57p.
  • Fitness, illustrée par Roland Breucker, Bruxelles, L’Ambedui, 1994, 50p.
  • Petit matin, Grand soir, avec des illustrations d’Emile Lanc, Bruxelles, L’Ambedui, 1997, 101 p.
  • Le magnolia, ou Le veau-de-ville et le veau-des-champs, Carnières, Lansman, 1998, 71p.

Affiche de la saison 1976-1977 du Rideau de Bruxelles

Sa première création fictionnelle, Petit matin, a été jouée pour la première fois en 1976. JDD avait 31 ans. C’est une très belle pièce, en un acte et trois scènes. Dans un chalet montagnard, spacieux et cossu, un peu à l’écart d’une station de ski, quatre personnes, deux hommes et deux femmes, émergent d’une nuit festive et devisent au petit matin. Qui sont-ils ? Un couple (Yvan et Ingrid), mûr et solidement installé dans l’échelle sociale, a-t-il happé dans ses filets deux proies (Carole et Charles) pour meubler son oisiveté ? Les rapports sont ambigus :

Ingrid : (…) je pourrais te regarder toute la vie comme ça, que j’aurais l’impression de l’avoir gagnée, ma vie.
Yvan : Moi aussi. Je ne me suis pas ennuyé une seconde avec toi. Tu es le non-ennui. Tu es la vie pleine, le temps rempli à ras-bords. Au point que j’ai parfois l’impression que tu vas m’étouffer. 

Les dialogues sont enlevés mais la pièce est brève, une esquisse aux allures de bulles de champagne. Esquisse de rencontres, esquisse des vies devinées derrière les indices… Avec une interrogation sur la communication. La difficulté/nécessité du vivre-ensemble. Et un flux continu de phrases/sentences, résumant une observation, incitant à une réflexion.

Thèmes

Deux thématiques annoncent Le ventre de la baleine : une condamnation de certaines pratiques politiques, inspirée par l’actualité du moment (qui prend plus de résonance aujourd’hui avec un Trump à la place de Reagan) ; une métaphore fondée sur un animal (Yvan compare son couple à des hérissons, à leur tactique face au froid) :

(…) ils se rapprochent les uns des autres, deux par deux. Ils se serrent l’un contre l’autre. Mais comme ils ont oublié qu’ils avaient des piquants, ils se blessent et sont obligés de garder leurs distances. Ils se retrouvent dans le froid. 

D’autres thèmes parcourent l’œuvre de JDD : la gémellité (les enfants d’Ingrid renvoient aux Pierre/Anne de Tranches de dimanche/Épiphanie comme au faux couple Astrid/Gilbert de Parades amoureuses) ; un certain abandon des enfants/adolescents par les parents modernes. Ce qui pourrait renvoyer à la solitude intrinsèque de l’être humain, chacun parlant une langue différente, et au besoin compensatoire d’une âme-sœur, du partage, de la symbiose. D’où l’émouvant « Oui, mais je vous ai reconnue. » Reconnue, au sens le plus fort. Celui d’un individu signé, donc en correspondance.

En surplomb

Les trois scènes sont quasi indépendantes et pourraient s’apparenter à des nouvelles. La pièce est ludique mais possède une dimension sociologique sinon philosophique. Ainsi, à la lecture d’entrefilets de journaux, Yvan se fige devant la secondarisation d’un penseur important, ce qu’on en retient post-mortem en confondant le contingent et l’essentiel :

(…) le mot-clé de toute son œuvre n’avait jamais été convenablement traduit en français. 

Le drame de la plupart des créateurs ? L’ouverture d’un abîme entre deux sourires ?

Jacques De Decker n’a jamais cessé de brouiller les cartes…

Dès cette première édition. Deux pièces sont couplées. La deuxième, Jeu d’intérieur, est mise à l’avant-plan. Une histoire d’amour qui dérape vers un huis-clos assez sombre avec des rebondissements, un parfum de thriller. Nous savons que notre auteur y était très attaché, il lui avait donné une seconde vie sur les planches en 1994, soit quinze ans après sa création, et voulait y revenir après sa dernière mission pour l’Académie royale (JDD avait démissionné fin 2019 pour préparer l’anniversaire de ladite Académie, qui aurait coïncidé avec ses 75 ans).


Lire aussi : Jacques De Decker : «L’Académie, un espace hors des lois du matérialisme» (C.I. 205)


Pourtant… JDD donne une suite à Petit matin près de vingt ans plus tard, transformant la pièce initiale en premier acte d’une pièce nouvelle en deux volets, autour du même quatuor. Dès le départ de Grand soir, on s’interroge. Que s’est-il passé il y a dix-neuf ans lors de la brève rencontre de Petit matin pour que… ? Yvan a eu un accident, qui l’a laissé en fauteuil roulant. Ingrid a appelé Charles, elle se lance en politique, il lui conseille d’enrôler Carole. En filigrane des retrouvailles, la thématique des affinités électives, le sens des engagements, la montée en puissance de la gent féminine et une crise en corollaire chez les hommes, etc.

Le point de vue de Julien-Paul Remy

Au fil de nos lectures, une idée s’affirme : les pièces de JDD reflètent la réalité du théâtre lui-même. Petit matin, Grand soir plus que toute autre ? On y retrouve de manière omniprésente une dimension essentielle : la fragilité. À l’image de la vie, le théâtre n’existe pleinement que dans l’acte (théâtral). En dehors de la scène, le théâtre n’est pas. C’est l’art de l’instant présent, de la fragilité du ici et maintenant exposé aux aléas du réel (problème technique, défaillance du comédien, réaction du public…). Avec pour conséquence l’ombre d’un danger : la rupture. Comme un tissu déchiré dans un geste brusque, un château de cartes s’écroulant après son point culminant d’harmonie, une corde instrumentale se brisant en pleine symphonie.

Chaque scène de Petit matin (le deuxième acte, Grand soir, offre plutôt une résolution de ce qui précède) reproduit un moment de rupture, de violence, d’arrêt, de basculement, de dévoilement dans l’ordre naturel des choses. L’harmonie du présent est rompue par l’irruption d’informations funestes sur le passé des protagonistes : événement fondateur dans l’enfance de Charles (le viol) ; volonté de suicide, autrefois, de la part d’Ingrid ; regrets de Carole face à son incapacité à se réaliser ; mort de la femme de Charles des suites d’un cancer… D’où un écho saisissant entre cette pièce et la citation mise en exergue au début d’une autre, Épiphanie/Tranches de dimanche : « Nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes. » (Emil Cioran). Autrement dit : notre présent survit à notre passé.

La rupture se mue en révélation. En moment de vérité, double : par rapport à un événement, un fait tragique dans la vie de l’un des personnages, par rapport à la relation entre la personne qui parle et celle à qui la parole est adressée. La révélation est ici confession. Chaque personnage reçoit la vérité de l’autre et lui donne la sienne. La tristesse de la chose révélée n’a d’égale que la beauté et la joie d’être entendu, compris, aimé pour soi-même par quelqu’un d’autre.

Alors, pièce inachevée ou, au contraire, reflet de l’inachèvement (de la vie humaine, du théâtre) ?

Un chef-d’œuvre!

Épiphanie, une pièce en deux actes, parue en 1982 mais rééditée en 1987 sous le titre Tranches de dimanche puis rejouée en 2007 sous le nom d’Épiphanie 80.

Irène et Émile, deux notables, sont séparés depuis quinze ans et ont cessé tout contact. Mais leur fille Anne se marie. Voulant éviter une confrontation brutale ou inconfortable entre ses géniteurs, elle organise leurs retrouvailles. Or leur fils Pierre n’approuve nullement cette perspective… Et leur futur beau-fils, Philippe, appréhende l’affaire. Que nous réserve ce dimanche ? Des règlements de comptes à la Festen ou Sonate d’automne ?

Moi, je n’ai remarqué qu’une chose. C’est un peu comme à la boxe : à ma gauche – remarque, c’est la place du cœur -, Irène, quarante-sept ans, chimiste distinguée, collaboratrice de l’illustre professeur Félix, le phénix de notre politique scientifique, un mètre soixante-neuf, soixante kilos dans ses beaux jours, bien sous tous rapports, encore éminemment baisable comme on dit dans les petites annonces de Libération, comportement sexuel discret, même ses propres enfants ne pourront rien vous dire là-dessus… à ma droite, Emile – et quand je dis « à ma droite », je sais ce que je veux dire -, quarante-neuf ans, économiste et homme d’affaires, tennisman plus qu’honorable, un mètre soixante-quinze, quatre-vingts kilos dans ses mauvais jours, pas cavaleur, du moins en apparence, démon de midi toujours au repos, ne crache sûrement pas sur les avantages sexuels de sa situation, mais n’en fait pas un plat… L’un et l’autre ont, paraît-il, vécu ensemble au temps de la préhistoire, des symptômes nous permettent de le penser, puisqu’un fils et une fille leur sont nés (…). 

Les tirades balancées par la jeune génération aux parents percutent (et leur arc-en-ciel de degrés), ce faussement paradoxal refus de voir les aînés réinventer leurs vies. Fuse un besoin d’ancrage qui fonde mais fige.

Le point de vue de Julien-Paul Remy

JDD livre un huis clos familial où se mêlent tragique, comique et espoir de renouveau à l’image des trois états de l’eau, indissociables et intimement reliés. L’état solide reflète ici la force et le poids du contenu de la pièce, la substance des enjeux existentiels, familiaux, et sociétaux esquissés (la rédemption, l’incapacité/capacité à aimer, la réalisation de soi, le mariage et l’éducation). L’état liquide renvoie à l’espoir, à la perspective d’un futur libéré des chaînes du passé, le fluide évoquant le changement et le mouvement de la vie. L’état gazeux correspond, lui, à la forme, au ton et au langage employés, légers, humoristiques et subtils.

Cette œuvre marie à merveille les opposés. Alliant culture classique, à travers la quête de l’esthétique verbale et spirituelle, et culture populaire, dans le sujet (la famille) mis en scène et l’humanisme qui le sous-tend. Elle procède en puisant aux sources mêmes du théâtre, fondant sa structure sur la règle classique des trois unités (lieu, temps, action) : la pièce ne quitte jamais les murs de la maison familiale, elle se déroule du matin au soir d’une unique journée, elle s’articule autour d’un événement, les retrouvailles au grand complet d’une famille séparée depuis quinze ans.

L’auteur puise dans d’autres spécificités théâtrales pour arriver à ses fins : l’alternance parfois saccadée des personnages (aucun d’entre eux n’apparaît tout le temps) et de leurs apartés dégage un parfum de vaudeville ; le caractère cinglant et savoureux des répliques, des dialogues ; l’amplification excessive d’une scène de la vie quotidienne ; enfin, la dimension cathartique pour le spectateur, témoin d’une libération inédite de la parole, de moments de vérité violents, purificateurs dans des domaines qui touchent à son intimité la plus profonde. Le burlesque et le surréalisme se mettent néanmoins au service de ce qu’ils nient/cachent pour finalement les projeter dans la lumière et les affirmer : l’humanisme et l’amour.

Jacques De Decker se renouvelle sans cesse

Il passe d’un genre à un autre, varie les traitements à l’intérieur d’un même genre. Après quatre pièces (trois, vu le cas Petit matin, Grand soir), nous avons croisé, déjà, un quatuor, un duo et un quintette de personnages. Fitness sera une comédie-solo, un texte drôle et ludique, qui décline les différentes parties du corps féminin au fil des scènes/séances de fitness. Le magnolia (sous-titré Le veau-de-ville et le veau-des-champs) nous offrira… un trio. Une jeune femme se partage (à leur insu) entre deux jeunes hommes a priori très différents. Mais ces derniers ont une passion commune : le waterpolo. Et ils deviennent amis. Comment va-t-elle échapper à la confrontation ou aux impasses de sa vie ?

Le dernier texte pour le théâtre

Dans Le magnolia, paru en 1998, JDD, ce « sociologue tendre et cruel » (dixit Pierre Mertens dans la page de garde), réussit à parler avec légèreté et tonicité d’un sujet qui pourrait, en d’autres mains, se complaire dans la tragédie. Il y a un parfum de Rohmer dans l’air, mais un Rohmer au meilleur de sa forme (Conte d’été, Pauline à la plage, la deuxième partie de La Femme de l’aviateur) :

– Qu’est-ce qui ne va pas ?
– Je suis trop heureuse.
– Ben alors… c’est que tout va bien.
– Tout va trop bien. J’ai tout ce que je veux. Je suis exaucée au-delà de mes espérances.
– Tu l’as trouvé, l’oiseau rare ?
– … J’ai deux volières. 

JDD conclut sa trajectoire de dramaturge en beauté. On est emporté par la comédie de mœurs mais on savoure, au coin des pages, de petites éclaircies poétiques (« J’aime la façon dont tu me cueilles »), des saillies philosophiques (« on dit souvent certaines choses pour en dire d’autres, ou pour en cacher d’autres… »), humoristiques (« Un cerveau qui ne s’intéresse qu’aux histoires de cul, précisons-le quand même ») ou de théorie artistique (« les bonnes pièces, elles sont réglées comme du papier à musique, mais le spectateur ne s’en rend pas compte »). In fine, le plaisir est majuscule en compagnie de ce vaudeville, qui n’a de cesse de jouer sur les degrés, les clins d’œil. Ainsi, vaudeville et veau-de-ville… et Vaudeville, le restaurant où se joue une page importante du récit.

Une comparaison de Julien-Paul Remy

Si le théâtre de JDD s’apparentait à une toile, celle-ci emprunterait à la peinture de genre le souci du réel et de la fresque populaire, elle puiserait dans l’impressionnisme l’art de saisir la fugacité du présent et la douceur d’une sensation, elle saurait aussi épouser la forme d’un tableau de nature morte, d’où surgiraient de manière intermittente des moments de vie, lumineux et éternels, accentuant la couleur de tel fruit, déplaçant furtivement tel objet, avant de disparaître, laissant derrière eux un tableau un peu moins mort et tragique, un peu plus vivant et éclairé.

Conclusion et prospective

Nous avons affaire à un dramaturge irrésistible. Mais celui-ci, selon nous – à l’insu de son plein gré ? – a façonné l’avènement d’un romancier majeur.

Un grand romancier!

JDD n’a écrit que trois romans, assez courts en sus, durant une carrière artistique et intellectuelle qui couvre plus de cinquante-cinq ans.  À la loupe, il les a écrits sur une période bien plus compacte, les publiant en l’espace de neuf années (1985, 1990 et 1996).

On sait la prédilection de JDD pour le contact humain, la scène et l’on pourrait regretter l’étroitesse du sillon solitaire si… notre auteur n’avait accompli en trois livres, pour ainsi dire, le tour du genre romanesque. 

La grande roue, Paris, Grasset, 1985, 218p., rééd. Bruxelles, Labor, coll. « Espace Nord », 1993

Dans l’édition Labor, le roman se conclut à la page 151, mais pas le livre, qui en compte plus de 200, la fiction étant suivie d’un dossier iconographique, d’une lecture de Paul Emond, de mises en parallèle avec des œuvres-modèles (La ronde de Schnitzler, Gens de Dublin de James Joyce, La forme d’une ville de Julien Gracq), d’informations biographiques ou bibliographiques. Une préface de Jean Tordeur (le grand critique du Soir avant JDD, son mentor aussi) s’avère très éclairante, mettant en exergue les audaces de l’auteur : le défi du plaisir en des temps où la littérature (francophone, aurait-il dû préciser) était « trop souvent génératrice d’ennui » ; oser Bruxelles comme décor (« décriée dans son propre pays ») et Schnitzler comme modèle revendiqué.

Le premier chapitre, Elisabeth et Sabine, nous raconte de singulières retrouvailles. Deux amies, fort proches adolescentes, se sont perdues de vue durant des décennies puis soudain… un coup de fil, une envie pressante de l’une d’elles. Un petit suspense colore les flux de sensations charriés par le retour/rebours. Que cache Elisabeth derrière son impatience, ses évocations idylliques du père de Sabine, des huit jours passés jadis au sein de la famille de son ex-condisciple ?

Dans Sabine et Patrick, une héroïne des premières pages apparaît en situation professionnelle. Agent des impôts, elle est apostrophée en fin de journée par un jeune contrôlé, elle ne comprend pas qu’il puisse conjuguer recettes nulles et frais professionnels faramineux. Le vendeur de disques de seconde main, aussi entreprenant que farfelu (ou courageux, original, vivant ?), renverse le rapport de force. Jusqu’où ira cet embryon de relation ?

Le troisième chapitre ? Sabine et… ? Oui.

Le livre se décompose en dix sous-ensembles, qui portent tous un titre renvoyant à deux personnages. Dix nouvelles plutôt qu’un roman ? Oui et non. Ces textes pourraient tous se lire indépendamment les uns des autres, ils ne poursuivent pas une intrigue majuscule de chapitre en chapitre, ils possèdent une percussion, une intensité, un ton propres. Mais un frémissement centripète les traverse : un personnage prend le lecteur par la main et l’accompagne dans un récit nouveau qui prolonge sa rencontre avec ledit protagoniste. Il y a du Max Ophuls dans l’air, avec sa caméra voltigeant de scène en scène. Et du Schnitzler aussi, un hommage à La ronde, c’est-à-dire au théâtre, dans la vivacité des scènes, des dialogues :

– Je ne dormais pas, je faisais comme si.
– Ça change tout, tu me déçois.
– Toi aussi, c’est ce qui m’empêche de dormir, d’ailleurs… »

Romanouvelles (terme avancé par Gérard Adam pour un livre hybride des éditions M.E.O.) ? Romanouvellescènes ? Tant le prototype romanesque reste ancré dans les prédilections théâtrales de départ.

La matière JDD!
Jean Tordeur a anticipé notre théorie : la réussite de la structuration horlogère est transcendée par une « jubilation », un « ton » qui a beaucoup à voir avec la pratique des arts du vivant. La grande roue… de la foire (écho à sa prestigieuse consœur du Prater et donc au Viennois Schnitzler) ne métaphorise-telle pas l’art (dramatique) ou la vie, dans la lignée du Funambule de Genêt ? Notre auteur ne possède-t-il pas le talent (ou le génie ?) de rendre « ces effractions imperceptibles que l’insolite opère dans la banalité des vies ordinaires » ? Cette touche de singularité accomplit le miracle. Ces tranches de vie ne débouchent pas sur le morose ou l’académique. Le lecteur est ému et happé. Tout, soudain, interpelle et fait sens. Tout peut arriver. Un couple, sous nos yeux, se fait ou se défait, ou s’esquisse pour l’un mais pas pour l’autre, etc. Hitchcock et Fenêtre sur cour! Nous, lecteurs, sommes renvoyés à ce qui se cache sous le vernis de notre activité apparemment si sage et intellectuelle. Comme James Stewart derrière sa fenêtre, nous sommes des voyeurs, nous nous immisçons dans la vie privée, intime de nos semblables. En attente d’étreintes, de crimes peut-être ? Ou alors nous sommes des apprentis ès existence et nous cherchons à comprendre comment mieux faire ?

La matière JDD!
Une langue de qualité qui s’interdit la surenchère, toute d’élégance et d’efficacité sobre, mais pas la réplique animée :

Un peintre, ça ne s’encroûte jamais. Sauf ceux qui se laissent piéger par les marchands, et qui se mettent à s’imiter eux-mêmes… (…) Je crois seulement qu’il faut pouvoir tourner la page, un jour ou l’autre, qu’il y a des étapes dans la vie, et qu’il ne faut pas s’y attarder indéfiniment. (…) Ces choses-là, si on ne trace pas une croix dessus, on s’y enlise à perpétuité. 

Le fond n’est pas en reste et laisse peu de place au glauque, à la monstruosité, ces prédilections du temps qui ont envahi livres et écrans, remplacé le rose hollywoodien lénifiant par un noir absolu tout aussi trompeur (et corrupteur). On est dans le doux/amer et un réel dédramatisé… qui ménage pourtant mille aventures ou mille ouvertures d’aventures.

Une entorse : une échappée belle, courte et inattendue vers l’utopie. L’un des tableaux nous narre les retrouvailles d’une mère et de son fils hors du temps et de l’espace, en apesanteur, trente-six heures arrachées à la semaine et à la marche aveugle du quotidien, dans un hôtel, avec piscine, le long d’un fleuve, etc. Une micro-utopie, confinée dans le domaine privé, qui annonce les utopies élargies des prochains romans. Un invariant donc, qui rappelle la nécessité de la construction, de l’engagement, de la sympathie/empathie. Hic et nunc.

Hic et nunc ? JDD est d’une cohérence absolue. Il a beaucoup voyagé, il parle diverses langues étrangères ? Qu’importe. Ses récits ne se dérouleront pas à Rome ou devant les Chutes du Niagara, au cœur de ruines mayas ou des neiges de l’Himalaya. Non, il choisira Liège dans son troisième roman, ses héros évoqueront Ostende dans le deuxième, le premier ose planter ses décors à Bruxelles.  À Bruxelles ? Comme le dit Jean Tordeur, « le meilleur moyen d’être de partout, c’est d’abord d’être solidement de quelque part ». Et JDD, dès 1985, le comprenait, anticipant, comme avec Le ventre, des réalités qui allaient renverser un paysage, des habitudes.

Parades amoureuses, Paris, Grasset, 1990, 192p.

Le deuxième roman de JDD tourne autour d’un personnage central, Gilbert. Il est professeur dans le secondaire et va franchir le cap des quarante-trois ans, il sent la bascule au fond de son être, d’autant qu’il avance libre (ou solitaire), célibataire et sans enfant.

Si le début précipite dans la modernité et le quotidien (un cours de littérature française dispensé à une classe d’adolescents dans un collège technique), le roman s’en dégage rapidement ou, plutôt, il juxtapose à sa première atmosphère une seconde, qui renvoie aux grands romans du 19e siècle. Oui, ces romans sublimes, qui, dans la foulée du courant romantique, faisaient palpiter l’ego, créaient des figures inoubliables : Julien Sorel, Lucien de Rubempré ou Rastignac, Adolphe, etc.

Adolphe! Comment ne pas songer au roman introspectif de Benjamin Constant ? Gilbert, lui aussi, interroge la frontière entre amour et aliénation, liberté et solitude, ces compromis et ces renonciations, ces frustrations dont se tisse toute vie. Mais Gilbert ne se focalise pas sur un rapport, une posture, nous le lisons connecté à plusieurs situations, diverses personnes… dont des figures féminines… d’où le nom du récit. Anne Larmé, la collègue en (apparente) déperdition qui se raccroche à Gilbert avec Harry meets Sally en filigrane ; Thérèse, la femme de ménage dont il ne peut se passer ; Véronique, l’élève en décrochage ; une congressiste qui lui offre une nuit (et une adéquation ?) tombée du ciel ; Rosalia, la comédienne et ex-élève ; Cécile, son homéopathe ; Astrid, l’amour d’enfance qui s’insinue comme une mélodie dans le récit, jusqu’à devenir obsédante… Les hommes ne sont pas oubliés : Éric, le directeur ; Édouard, l’ex-condisciple passé au Ministère (et à l’ennemi ?) ; Jeanlet le syndicaliste amer ; Walter, le père démissionnaire de Véronique ; Youssef, le locataire marocain dont la famille pourrait être de substitution et tuteur de résilience, des émigrés chaleureux pour ainsi dire épris de leur propriétaire.

Cet opus superpose les niveaux.

Au premier abord, un roman de mœurs, psychologique et intimiste, nous raconte le quotidien des écoles, les tracas des élèves et des enseignants, le trou noir de la salle des profs, les amours des célibataires quadragénaires ou des adolescents en construction/démolition, mille péripéties de la vie moyenne qui est nôtre, entre vivacité et émotion :

– J’ai deux heures à perdre. Tu parles d’un horaire!
– Consentirais-tu à les perdre avec moi?
– Et toi, tu reprends quand?
– Je ne reprends pas. Je suis hors course. Ils ont revu les normes d’encadrement. Rationalisation. Économie. Tu n’as pas davantage lu les journaux que moi cet été, je vois. 

Au deuxième abord, un Bildungsroman tend vers la réflexion/interrogation. Morale : que doit-on avant tout inculquer, partager? Sociologique : le manque de perspectives et le chômage guettent, en amont et en aval ; les parents n’ont plus le temps de comprendre leurs enfants ; les médias ont abandonné la formation éthique des citoyens. Politique : l’éducation confiée à des cyniques, des exécutants dociles, des profils inadéquats ; le recul de l’État providence. Artistique : de nombreuses analyses portées sur l’enseignement, le non rentable ou quantifiable… à court terme, renvoient à une interprétation possible de la nécessité de l’Art, de la Culture pour mieux vivre avec soi et avec l’autre, hisser la hauteur des aspirations.

Les cours de Gilbert conjuguent scènes enlevées et contenus engagés. Une philosophie pédagogique s’esquisse :

Gilbert n’avait pas consulté ses notes. (…) trouver la clé, le principe d’harmonie de ces êtres (…) entraînant les élèves au-delà de la littérature française (…) il leur projetait des films inspirés des grandes œuvres, romançait les biographies, épinglait, lorsqu’il y avait lieu, les anecdotes pittoresques. Il avait le sentiment d’être un contrebandier (…) L’essentiel est de s’intéresser. 

Une philosophie qui n’entrave pas l’exigence. Un micro-essai se dessine lors des dits cours, sur la nature du roman :

Le roman est avant tout une forme avec la particularité de ne pas en avoir. Le roman invente sa forme à chaque fois, sauf lorsqu’il s’impose, au préalable, des règles, des codes préétablis, comme dans le genre policier, ou la science-fiction. Remarquez que l’on ne reconnaît la valeur littéraire d’ouvrages de ce genre que s’ils font éclater ces conventions… (…) C’est cela aussi, le roman : un trou de serrure, qui permet de percer l’intimité des personnages (…) il sert à démultiplier les significations (…) 

Ce micro-essai a beau être distillé de manière ludique et éparse, en situation, et faire écho à l’esthétique du discontinu chère à Jacques le Fataliste (retrouvée dans le fil Astrid), il finit par constituer un corpus performant sinon interpellant. Le romancier s’interroge-t-il en cours de construction sur le genre qu’il pratique?

Gilbert est un personnage parfois irritant de par son indécision mais profondément attachant et intéressant. Il questionne le sens de la vie, prend la mesure du temps qui passe, reconsidère ses choix. Face au chaos du monde et à un mal banal, qui n’est pas le Mal absolu combattu dans La peste de Camus mais un mal plus pernicieux qui gangrène les rêves non vécus, l’inadéquation des êtres, le fatalisme ou la lâcheté, la paresse, la médiocrité des uns et des autres, il lutte, modestement mais d’arrache-pied, et distille de l’attention, de l’affection tout autour de lui. Tout en cherchant aussi, pour lui-même, une voie de sortie, un supplément de sens ou d’âme guetté au coin du bois. Et le roman, progressivement, se tend. Gilbert s’enlisera-t-il, variation du Marcelo de La dolce vita? Sombrera-t-il dans un compromis ou l’autre, loin des grands récits fantasmés? A contrario, trouvera-t-il la femme de sa vie ou l’engagement qui redresserait le fil de son être?

SPOILER!

JDD ose à nouveau une brève esquisse d’utopie (voire de double utopie, privée et sociale) vers la fin du livre. Ce qui renvoie à la trajectoire d’un homme qui a trop vécu, vu, lu pour ne pas savoir que… mais qui a résolu, pourtant, une allure de don Quichotte, d’aller affronter les moulins, de croire en l’homme, au Bien, au Bon, au Beau. D’agir, d’offrir, de construire. La réussite est au rendez-vous : il démontre la nécessité de la fraternité, la place primordiale de l’Art et de l’âme ; il conjugue tous les temps (passé, présent et futur) de l’accomplissement.

Un livre emblématique! Dont on souhaiterait retranscrire l’intégralité des pages 53 à 58, qui impriment un extraordinaire retour sur l’intensité lumineuse des complicités adolescentes :

Comme je voudrais, Astrid, retrouver cet élan avec lequel je t’écrivais, tu te souviens, tous les jours, plusieurs fois par jour. (…) Comme je voudrais que cet entretien infini reprenne son cours, cette confidence ininterrompue qui charriait ce qui nous arrivait dans la journée et dont chacun de nous portait témoignage à l’autre. (…) Il fait nuit et je te parle (…) C’est en plein soleil que je nous revois, courant l’un vers l’autre dans cette allée du Parc du Cinquantenaire ; elle est belle, la course des adolescents, cette vie qui les propulse dans les bras l’un de l’autre. (…) Te souviens-tu de ces conflagrations, quand nous nous précipitions vers l’autre, au risque de tomber?  

Le ventre de la baleine, Bruxelles, Labor, 1996. Rééd. Neufchâteau, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2015,  184p. (Réédition agrémentée d’une interview de l’auteur par Jean Jauniaux)

Elles étaient deux. À gauche de l’âtre de théâtre, noire de cheveux, les yeux d’un bleu pervenche, elle avait quelque chose de doux et d’effronté à la fois. Son pendant de droite avait une déferlante chevelure blond vénitien, et des yeux verts comme piquetés d’or.

Les premières pages dégagent des effluves de Balzac ou de Proust, on s’imagine dans un salon parisien, une station thermale, de ces lieux clos où, pourtant, s’invite le voyage. On remonte ensuite vers la modernité mais le style conserve des courbures végétales dignes de l’Art Nouveau, dans un décor de Nautilus :

Avant d’y être tout à fait immergé, il sentit que se transmettait à tout son être une étrange vibration, dont il n’avait pas encore pris conscience jusque-là. Comme lorsque, en vol long-courrier, le voyageur assoupi est réveillé par un incident quelconque – la rumeur des écouteurs du voisin, qu’il vient d’ôter de ses oreilles, et qui diffusent un rock tonitruant, l’appel d’un passager qui réclame une couverture pour la nuit, le brusque cri d’un enfant qu’un cauchemar a surpris -, et ne sait plus où il est.

Le premier chapitre procure un engourdissement onirique, un plaisir de lecture décontenançant. Décontenançant? C’est que la quatrième de couverture et la rumeur évoquent un roman à clés ancré dans la réalité la plus prosaïque : l’assassinat du leader socialiste et ministre d’État André Cools en juillet 1991 à Liège. On pensait plonger dans les magouilles politiques, naviguer entre les travées policées des coulisses du pouvoir et les bistrots glauques hantés par une faune interlope, en quête d’indices menant à un projet criminel, des tueurs à gages, une agression sauvage. Eh bien… il suffit de savourer une sorte de prologue, quelques pages hors du temps qui recevront écho et sens à la fin de l’ouvrage. Dès le deuxième chapitre, qui est, somme toute, le premier, s’ouvre un roman moderne d’une vivacité sidérante. On est emporté! Jusqu’aux dernières lignes. Avec une impression prégnante. Ou un rappel. JDD est un homme de théâtre :

– On a tout le temps.
– Pas du tout, j’appelle l’hôpital, faut qu’ils soient prêts.
– Je voudrais prolonger ce moment.
– Quel moment?
– Nous deux, seuls, dans l’appartement. C’est la dernière fois, tu te rends compte?
– Pas le temps. Il arrive, faut pas qu’il rate son entrée…

Un homme de théâtre! Ce qui laisse des traces profondes, et du meilleur aloi, dans son travail de romancier : ses chapitres sont dégraissés, libérés des digressions et descriptions mornes ou pesantes, la narration elle-même est désentravée des enchaînements obligés, des passages passerelles. JDD balaie tout ça et file droit à l’essentiel, nous offrant des scènes concentrées sur la substantifique moelle du sens et de l’émotion. Bref, on lit avec aisance mais dans l’intensité, envolé par des dialogues percutants :

– J’ai vu ta femme à la télé, dans une émission de l’après-midi. Elle a dit quelque chose de touchant : « Arille et moi, nous sommes des anciens combattants. On se perd de vue de temps en temps, mais on ne rate aucun défilé. » C’était drôle aussi.
– Elle a dit ça? Tu es la première personne qui m’en parle. Je savais que la station locale venait de la rencontrer, j’ai oublié de lui demander quelles questions on lui avait posées. C’est vrai qu’on est des anciens combattants. Ça veut tout dire, c’est bien trouvé…
– Et moi, je suis le repos du guerrier, alors?

Les fils narratifs?

On suit trois couples : Thomas et Marthe, jeunes et nantis, qui découvrent les joies parentales, lui dans la magistrature, elle professeur de philosophie ; Thierry et Bernadette, des journalistes, nettement plus rock and roll ; Arille Cousin et Thérèse enfin, soit le double de Cools et sa maîtresse, une chanteuse lyrique, en passe de changer de vie. Mais il y a Renaud Dewael aussi (alias Alain Van der Biest?), le dauphin d’Arille, qui a mal tourné, ne parvenant pas à ordonner les dons généreusement distribués par la nature. Et, à l’autre bout du drame, la sinistre bande qui entoure Dewael, encourageant ses faiblesses pour l’exploiter, s’enrichir à bon compte, des mafieux de pacotille : Antonio, Franco, Sergio et Camillo. Qui ont eu vent, via la presse (Bernadette!), du désir d’Arille de nettoyer les écuries d’Augias avant de se retirer. S’en inquiètent.


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Ces fils vont se recouper, converger, leurs acteurs étant appelés à intervenir dans le futur dossier Cools.

Superbe! De l’écriture protéiforme mais toujours pur plaisir à la narration claire et enjouée. Un état de grâce flotte au-dessus du roman, on se passionne pour une machine infernale, une dramaturgie tout en explorant les différentes composantes de l’affaire, leurs vies, leurs aspirations, des plus idéalistes aux plus mesquines. Le roman, court et dynamique, en acquiert une dimension polyphonique mais, plus encore, polysémique. Récit policier ou thriller soft, quand on tente de démêler les responsabilités, d’appréhender le moment fatidique. Leçon d’histoire contemporaine quand on confronte les acquis sociaux du siècle ou la résistance aux sirènes du national-socialisme à la déglingue des idéaux de la gauche. Mise à nu des mécanismes politiques, des motivations initiales aux dérapages et distorsions. Croquis d’un destin. Interactions du privé et du public, réflexions sur les atermoiements ou égarements idéologiques, la rédemption par l’amour, la famille, la construction fléchée. Jeux métaphoriques sur Jonas (le fils de Marthe et Thomas) et le ventre de la baleine, la philosophie qui s’en dégage, entre volontarisme et acceptation face à ce qui ne dépend plus de nous. Ou sur la mort, même, qui engendre la vie, l’enquête sur l’assassinat générant des élans collatéraux qui ensemencent de l’amitié, une naissance, etc.

Superbe! Trois chapitres, au moins, bouleversent : un portrait d’Arille Cousin au bout de sa trajectoire, en quête de rédemption ; une rencontre entre Arille et la mère de ses enfants ; la visite de Louise, l’épouse, à Thérèse, la maîtresse, hospitalisée blessée, après la mort de leur grand amour. Et que dire de l’utopie (à contre-courant des modes) qui se dessine in fine, réponse ontologique aux vicissitudes du monde?

Miracle et paradoxe! En brossant la reconstitution d’un drame sordide orchestré par des minables mais suscité aussi par la prédation d’une certaine presse, JDD nous offre une galerie de personnages (Marthe et Thomas, Louise et Thérèse, Arille…) et d’interactions qui réconcilient avec le genre humain :

Ce que tu chantais, la façon dont tu chantais, tout ton être qui se diffusait dans ta voix m’ont donné, pour la première fois de ma vie, l’impression d’être réconcilié, apaisé. Mon passé n’était plus que le chemin qui m’avait mené à cet instant, mon présent se dilatait à l’infini, englobait mon futur. L’amour est un mot bien galvaudé pour désigner cela. (…) Je crois que j’ai ressenti alors l’impression d’avoir trouvé ma passeuse. Nous ne cherchons jamais rien d’autre, nous, les hommes, qu’une femme qui nous guide vers la mort, et qui soit le relais de celle qui nous a jetés dans la vie.

Mise en abyme?

Conclusions?

JDD a fait l’économie d’une bibliographie romanesque luxuriante, à son corps défendant peut-être, entravé par ses mille activités et talents. Mais il ne s’est jamais répété, chacun de ses romans marque une étape, un rapport au genre, une appropriation. Démarche consciente, inconsciente? Qui fusionnerait le créateur et l’intellectuel?

Le premier roman, La grande roue, part du théâtre. Le deuxième, Parades amoureuses, interroge le roman littéraire en cours d’écriture : « Le roman est au théâtre ce que la radiographie est à la photographie… » Le troisième, Le ventre de la baleine, au terme du cheminement, a intégré tous les paramètres du genre, c’est un modèle de roman moderne et complet, dynamique et compact, un point de référence et de positionnement esthétique et éthique.

En trois romans, JDD a réussi à faire accomplir un tour complet à … la Grande roue du genre! Jusqu’à livrer, en son dernier opus, une pierre angulaire de notre histoire littéraire?

À moins qu’il ne faille voir plus large encore…

Le génial touche-à-tout!

« Un peu de science écarte de Dieu, beaucoup de science y ramène », selon l’adage. Après avoir écarté tout ce qui avait rendu JDD plébiscité et indispensable non pour de mauvaises raisons mais pour des sillons qui se délaveront au fil des décennies, après avoir tenté de dégager un irrésistible dramaturge et un grand romancier, une essence qui passera l’épreuve du temps, on finit, à s’immiscer sur d’autres sentes, par réintégrer la perception d’un artiste global. Démonstration via quelques coups de sonde dans d’autres genres visités par notre auteur?

Modèles réduits, recueil de nouvelles, Bruxelles, La Muette, 2010, 207p.

Sont ici rassemblées vingt-trois nouvelles. Certaines ont été croisées dans d’autres recueils, ce qui ramène à cette sensation singulière éprouvée avec le théâtre : les textes ne sont pas achevés une fois publiés, ils peuvent se réassembler, se compléter au fil de vagues d’inspiration, de réflexion. Qui plus est, cette salve décline une large variété de tons et de gabarits.


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Prenons les trois premières nouvelles. Elles ne font que trois, quatre ou cinq pages. Des modèles bien réduits! Des nouvelles?  Des micronouvelles? Une nouvelle espèce de nouvelles? On a plutôt affaire à des esquisses, à un coup de crayon, comme chez un Guy Gilsoul, la narration attendue après la mise en place est évacuée.


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Il y a autre chose. Ce qui est signifié touche à la psychologie, l’enjeu s’avère l’expression, le surgissement d’une idée, d’une observation sur la communication, le rapport à l’autre (l’envie d’en être débarrassé mais de pouvoir y recourir pourtant) ou à soi (vouloir être oublié mais remarqué aussi). Ces textes laissent filtrer à chaque fois un contrepoint, un grain de sable vient contester le système mis en avant par un ou plusieurs protagoniste(s).

Subtil! Et ce recueil n’a pas été élu par hasard dans les Top 10 de la décennie 2010-2019 par nos collègues Jean Jauniaux et Daniel Simon. Un Daniel Simon qui l’avait évoqué avec admiration lors d’une émission en radio et en duo (avec l’un des deux rédacteurs de cet article) consacrée à JDD en juin 2019.

Ibsen, biographie, Paris, Gallimard, 2006

L’une des deux aventures en ce genre de notre prolifique auteur, qui a livré un Wagner aussi. Le récit est très adroitement construit, à la fois complet et court, dynamique et compact. Ce qu’a relevé notre collègue Jean Jauniaux, dans La Faculté des Lettres, premier ouvrage retraçant l’itinéraire de JDD :

On dirait que JDD a appliqué à son personnage central Ibsen, aux personnages constituant son entourage (…) aux personnages fictifs de ses pièces (…) les mécanismes de construction dramatique qu’il analyse et qu’il dévoile chez le dramaturge Ibsen. 

Fascinant! Mais le processus court encore, distribue des éblouissements d’écriture ou de sensibilité. Ainsi, la rencontre d’Ibsen et de sa future épouse faufile des passages du poème À l’Unique :

Son œil révèle une douleur secrète, j’y lis le chagrin et l’ennui, j’y lis maintes pensées de rêve qui se balancent haut et bas, un cœur qui bat avec ardeur, à qui la vie n’a pas donné la paix. 

La reconnaissance de l’âme sœur! Sublime déclaration :

Oh toi, jeune énigme rêveuse, oserais-je t’approfondir, oserais-je hardiment te choisir pour fiancée de mes pensées?


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Bruxelles, Guide intime, micro-essai, Paris, Autrement, 1987, 55p.

Une commande, du contingent? Jean Jauniaux y a vu bien davantage :

Même si vous (NDLR : JDD) vous prétendez insaisissable, il existe déjà un livre qui dresse de vous un portrait à la fois sensible et vrai, même si ce n’était pas son objet. 

En décrivant Bruxelles, JDD se serait inconsciemment décrit :

La Grand-Place est un miracle de la démocratie architecturale, c’est un assemblage de façades qui ont le charme de l’harmonie insoupçonnée du fortuit. 

JDD a transcendé la commande. On trouve bien sûr un défilé de sites remarquables ou de personnages incontournables, de bonnes adresses et d’anecdotes, des citations d’auteurs sur la capitale belge, etc. Mais l’écrivain va plus loin avec une évocation/vision de SA ville, qui fait œuvre :

Bruxelles a une chance rare : elle n’est pas – encore – une ville légendaire. Elle est une ville de passage, un relais (…) Bruxelles n’est un mythe, ou si peu… (…) Ville ignorée, qui ne se livre pas au premier venu, qui ne se donne qu’après une cour assidue, ville aux mystères d’autant mieux gardés qu’ils ne dérangent personne, ville de tolérance (…) Bruxelles confronte les cultures, les ethnies, les curiosités et les époques dans une espèce de propension naturelle à la complexité. (…) Le bonheur, à Bruxelles, tient à cette fluidité, à cette ductibilité, à cette disponibilité. On est à l’écoute et à la disposition de tout le monde quand on ne sait pas très bien qui on est, et qu’on ne se pose, tout compte fait, pas même la question. 

Ces pages magnifiques, effleurées à peine supra, déstabilisent notre ambition de mieux cerner l’auteur, voire de redéfinir une perspective sur son œuvre. Nous voulions dégager un romancier, un dramaturge mais JDD, des allures de Midas, semait l’or au gré de ses pérégrinations en mille registres. Ce qui relève du talent, certes, mais d’une mentalité aussi. L’auteur pratiquait le respect (du lecteur, des autres en général, de lui-même) à un tel point qu’il apposait intensité, investissement, approfondissement à ses entreprises tout en se dispensant d’un sérieux granitique de façade, lui préférant un sourire coulé dans un second degré british.

Notre regard sur le créateur Jacques De Decker?

Jacques De Decker

JDD, auteur émouvant et indépendant, arc-bouté à la simplicité fluide de qui a tout digéré, surplombe nos Lettres. Avec le recul, sa dispersion n’en est plus une, toutes ses activités étaient interconnectées et le nourrissaient, le propulsaient, le regénéraient. Et il en émergeait pour une immersion créative ponctuelle, avant de retourner à sa danse de Protée, ce qui l’a dispensé, sans doute, des affres du créateur (la page blanche, la quête du succès, la hantise de la progression).

Julien-Paul Remy va plus loin encore, ou ailleurs, se demandant si le faux éparpillement de JDD n’est pas une réaction de compensation envers les éparpillements, réels ceux-là, de la pensée humaine en général, du milieu culturel belge en particulier. À le suivre, JDD a peut-être renoncé à sa propre unité, ou à son impression plutôt, pour tenter d’unifier le microcosme littéraire belge francophone (ou belge tout court). Un paradoxe absolu? Une allure d’éparpillement mais, derrière celle-ci, une incarnation de l’unité d’une communauté? Et un autre paradoxe encore : JDD comme reflet mais aussi dépassement de l’identité belge?

Quoi qu’il en soit, JDD a su parler à notre esprit, à notre cœur et à notre âme, ce mot qui terrifie les pusillanimes. Il en acquiert, comme homme, comme citoyen et comme créateur, des allures de modèle, non pas réduit mais géant.

Philippe Remy-Wilkin, avec la collaboration de Julien-Paul Remy


[1] Relativement. En France, les deux premiers romans de JDD ont été retenus dans les présélections du Goncourt et du Renaudot. Ses romans ont fait l’objet de traductions en néerlandais (1, 3), en roumain (1, 2), en espagnol (1, 2, 3).
[2] Les listes de ses adaptations, traductions et transpositions donnent le vertige