De l’aphorisme au fragment

Har­ry SZPILMANN, À pro­pos de tout et surtout de rien, Let­tre volée, coll. « Poiesis », 2019, 123 p., 18 €, ISBN 978–2‑87317–545‑0

Il existe dans l’ensemble des lit­téra­tures une tra­di­tion de l’écrit apho­ris­tique qui tra­verse les temps et les modes. Les théoriciens sont nom­breux à s’être penchés sur ce genre, cher­chant à en délim­iter les con­tours, en définir les car­ac­téris­tiques, à clar­i­fi­er les ter­mes en dis­tin­guant notam­ment maxime, sen­tence, pen­sée ou apho­risme. Blan­chot, Barthes ou Valéry par exem­ples ont inter­rogé les œuvres de Jou­bert, de La Rochefou­cauld, de Licht­en­berg, de Schlegel. Sans évo­quer ici les dif­férents enjeux ter­mi­nologiques qui ont pu ani­mer ces débats, il est bon de rap­pel­er néan­moins l’intérêt accru, depuis plusieurs décen­nies, pour l’écriture du frag­ment comme genre ayant ses pro­pres codes.

L’interrogation porte donc bien sur le côté frag­men­té de l’aphorisme. Ce dernier peut-il être rangé dans cette nébuleuse que con­stituent les écri­t­ures frag­men­tées, éclatées ? La ques­tion a fait l’objet de nom­breux essais et col­lo­ques pour ten­ter de cern­er ce « phénomène frag­men­taire »[1] dont la doxa s’est emparée en mul­ti­pli­ant les approches, les glos­es et les com­men­taires sou­vent d’ailleurs à l’envi. Il sem­ble néan­moins pos­si­ble de s’accorder sur la par­ti­tion établie, pour en balis­er les con­tours, entre écri­t­ure ouverte et fer­mée. Dans cette optique, le frag­ment par­ticiperait d’une démarche scrip­turale ouverte, volon­taire­ment morcelée lais­sant au lecteur une lib­erté com­bi­na­toire et en quelque sorte extrap­o­la­toire. Quant à l’aphorisme, qu’il soit moral­isa­teur ou ironique, il se rap­procherait plutôt de la fer­me­ture, de l’écrit clos sur lui-même, étant d’une cer­taine façon défini­tif et asser­tif.

Mais l’un n’empêche pas for­cé­ment l’autre et c’est ce que réus­sit Har­ry Szpil­mann dans À pro­pos de tout et surtout de rien, recueil récem­ment paru aux édi­tions de La let­tre volée. À l’ancrage dans une fil­i­a­tion clas­sique assurée et assumée, l’auteur oppose un désor­dre jubi­la­toire dans la présen­ta­tion et l’organisation interne de ces apho­rismes. Dès lors, c’est bien l’absence de struc­tura­tion thé­ma­tique des énon­cés apho­ris­tiques qui donne au recueil son aspect frag­men­taire. De même pour le titre qui agrège au « tout », c’est-à-dire à l’idée de com­plé­tude, la notion de « rien », de ces petits riens éclatés au tra­vers desquels le lecteur seul peut décider de s’orienter en recom­posant son pro­pre itinéraire. En somme, la rigueur qua­si sci­en­tifique de l’aphorisme con­tre­bal­ancée par le désor­dre de la nomen­cla­ture et que définit l’auteur lui-même.

Les dif­fi­cultés de l’aphorisme s’apparentent de très près à celles de la chimie : tout qui échoue à trou­ver l’exacte for­mule, n’obtiendra pour tout résul­tat qu’un piètre ersatz fre­laté.

Par­mi les thèmes abor­dés, et ils sont légion, on épin­glera les réflex­ions sur l’écriture, le statut de l’écrivain, de l’œuvre d’art, la célébrité, la vérité, le men­songe …

Un livre que ses lecteurs pour­raient allé­gre­ment boire du pre­mier au dernier mot, est un livre qui aurait indé­ni­able­ment raté sa cible. La lit­téra­ture, plus qu’étancher la soif, se doit de l’attiser.

Les thèmes du silence, de la lenteur aus­si qui occu­pent une place impor­tante dans le recueil.

            Nul silence qui ne soit pour nous d’ordre lan­gagi­er.

            Il n’y a que dans la lenteur infinie que la pen­sée puisse attein­dre à sa vitesse absolue.

On ne peut donc que con­seiller la lente décan­ta­tion de ce vin apho­ris­tique aux sen­tences sou­ples et fortes qui ravi­ront assuré­ment curieux et ama­teurs. Une bien belle amphore d’aphorismes à déguster con­finés !

                                                                                                                      Rony Demae­se­neer


[1] Terme évo­qué et retenu entre autres par Françoise Susi­ni-Anastopou­los dans L’écriture frag­men­taire : déf­i­ni­tions et enjeux, PUF, 1997.