« Mourir, la belle affaire, mais vieillir… »

Vin­cent ENGEL, Les vieux ne par­lent plus, Ker, 2020, 200 p., 18 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑87586–273‑0

vincent engel les vieux ne parlent plus couvertureQue faire de nos aînés ? Alors que la pop­u­la­tion est de plus en plus vieil­lis­sante, que la crise fait rage, que les vieux sem­blent gên­er car ils ne sont pas renta­bles, le gou­verne­ment met en place un sys­tème aux apparences démoc­ra­tiques : les Vil­lages de San­té pour Aînés. Plus besoin de pren­dre en charge les finances et les fins de vie, par­fois dif­fi­ciles, de vos par­ents. On s’en occupe pour vous. Le gou­verne­ment a ain­si créé, un peu partout dans le pays, des étab­lisse­ments à la pointe où l’on prend soin des seniors et de leur pat­ri­moine.

Maître Alexan­dre Geof­froy, avo­cat spé­cial­isé dans la tutelle des per­son­nes âgées, est l’un des con­cep­teurs de ce pro­gramme. Il a dévelop­pé un logi­ciel qu’il a ven­du à l’État et qui per­met d’avoir un pronos­tic vital du senior. Alexan­dre est même devenu le meilleur porte-parole de ces Vil­lages. Il se rend partout pour en faire la pro­mo­tion. Me Geof­froy est un per­son­nage arro­gant qui fréquente les hautes sphères. Il a ses priv­ilèges qu’il entend bien garder. Il aime qu’on respecte son rang et qu’on le flat­te. Ce céli­bataire appré­cie la com­pag­nie des femmes, notam­ment de Lise Char­cot, une présen­ta­trice de la prin­ci­pale chaîne télévisée du pays. Sa plus fidèle com­pagne reste toute­fois sa mère. Il se ne passe pas une journée sans qu’il la voie.

Il se rend dans l’émission de Lise, « Des hauts débats », pour faire la pro­mo­tion des Vil­lages de San­té pour Aînés. Face à lui, l’un des plus grands opposants à cette poli­tique géri­a­trique, Pierre Ram­baud, un mil­i­tant des Droits de l’Homme, qui hurle au scan­dale : selon lui, c’est un meurtre de masse. Mais Me Geof­froy ne se laisse pas désta­bilis­er. Tout sem­ble lui sourire. Pour­tant, les choses com­men­cent à se com­pli­quer avec la mort sus­pecte de l’un de ses clients, Joseph Pat­ty. Le fils de ce dernier, un député ambitieux, est per­suadé que Me Geof­froy a assas­s­iné son père et va tout faire pour le désta­bilis­er. Cette mort est embê­tante, d’autant plus que son ali­bi vole en éclats. La san­té de sa mère lui donne égale­ment du souci. La mémoire de la vieille dame com­mence à lui faire défaut. Alexan­dre imag­ine des plans pour par­tir avec elle dans un par­adis per­du. Il ne faudrait pas qu’elle soit prise en charge par les Vil­lages de San­té car il n’a aucune envie de leur con­fi­er sa pro­pre mère. Pourquoi ? Le pro­gramme et le logi­ciel qu’il a mis sur pied peu­vent-ils se retourn­er con­tre lui ? Ses pro­pres affaires ne font-elles pas de l’ombre à celles du gou­verne­ment ? Ne s’est-il pas jeté lui-même dans la gueule du loup ? Et que cachent réelle­ment ces Vil­lages de San­té : des étab­lisse­ments de soin ou des mouroirs ? Me Geof­froy n’a‑t-il pas don­né nais­sance à une arme puis­sante ?

Les vieux ne par­lent plus, qui relève du roman d’anticipation, est une dystopie met­tant en scène une société som­bre et indi­vid­u­al­iste. Les plus gros ont pris tous les pou­voirs, ont muselé les petits et se débar­rassent des plus faibles. Proche d’un scé­nario et bercé d’ironie, le réc­it donne à voir un monde totale­ment replié sur lui-même, un véri­ta­ble état polici­er, une dic­tature douce. Même si la société imag­inée ici n’est que fic­tion, le roman s’ancre dans des prob­lé­ma­tiques con­tem­po­raines qui réson­nent par­ti­c­ulière­ment en ces temps trou­blés par le coro­n­avirus : crises économiques, pandémies – à not­er toute­fois que le roman a été écrit cinq ans avant la pandémie de Covid-19 –, pop­u­la­tion vieil­lis­sante, migra­tion… La crise de la Covid-19 a mis en lumière cer­taines zones d’ombre de notre civil­i­sa­tion, notam­ment la manière dont nous avons traité nos aînés, totale­ment aban­don­nés à une mort cer­taine. Vin­cent Engel, grand human­iste impliqué dans le débat pub­lic, nous donne à voir un monde glaçant où toute notion de sol­i­dar­ité sem­ble avoir dis­paru. Avec le titre du roman, l’auteur rend hom­mage à Jacques Brel et sa chan­son Les vieux dans laque­lle les per­son­nes âgées sont vues comme des citoyens de sec­onde zone :

Les vieux ne par­lent plus
Ou alors seule­ment par­fois du bout des yeux
[…]
On vit tous en province quand on vit trop longtemps. 

Un roman qui, assuré­ment, fait froid dans le dos.

Auteur pro­lifique, Vin­cent Engel a déjà pub­lié aux Édi­tions Ker plusieurs romans, recueils de nou­velles et un essai.

Émi­lie Gäbele