Tueurs d’espoirs

André-Joseph DUBOIS, Le sep­tième cer­cle, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2020, 508 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑874896–10‑1

andré-joseph dubois le septieme cercleAndré-Joseph Dubois est décidé­ment un auteur sin­guli­er. Loin des effets de mode, il pra­tique l’écriture au long cours et il accoste de temps à autre un roman à la main, sans tam­bour ni trompettes. Son nou­v­el opus est dou­ble­ment placé sous le signe du chiffre sept, par son titre et son ordre dans son œuvre pub­liée. Le sep­tième cer­cle fait sans doute référence, sans que l’auteur y fasse explicite­ment allu­sion, à l’Enfer de Dante Alighieri, qui clas­si­fie les âmes damnées en neuf zones cir­cu­laires selon la caté­gorie de péché com­mis. La sep­tième con­cerne plus pré­cisé­ment les actes de vio­lence, une réal­ité qui imprègne sans aucun doute l’existence entière de Léon Bour­doux­he dont ce dernier nous livre le réc­it dans l’ordre chronologique.

Présen­té sous la forme d’un entre­tien avec une dame (silen­cieuse) et répar­ti sur seize journées, le cours de ce mono­logue de 500 pages se déroule avec entrain car l’homme aime par­ler et sem­ble se livr­er sans détour avec un sens évi­dent de l’anecdote et du bon mot. Fils d’un père bouch­er qui tient bou­tique à Her­stal, dans la ban­lieue lié­geoise, et s’est lais­sé séduire par les dis­cours de Léon (!) Degrelle, il se retrou­ve orphe­lin après que l’on a réglé les comptes avec les col­lab­o­ra­teurs une fois la Sec­onde guerre mon­di­ale ter­minée. Lui reste sa mère, qui est ouvrière à la FN, Fab­rique nationale d’armes. Couteaux et fusils font par­tie de son envi­ron­nement fam­i­li­er et il ne manque pas une occa­sion de s’en approcher avec une jouis­sance non dis­simulée. Quand un rival s’empare d’Hanna, son amie de tou­jours, il n’hésite pas à lui flan­quer son poing dans la fig­ure, le lais­sant éten­du sur le sol. Pour se faire oubli­er, il quitte Her­stal et entame une vie de bâton de chaise. Il finit par s’engager dans la Légion étrangère dont la cul­ture le séduit d’emblée. La France se dépêtre alors dans le proces­sus de décoloni­sa­tion et les légion­naires assurent des mis­sions visant à bris­er l’ancrage du FLN par tous les moyens. Léon y ren­con­tre Lucien, lui aus­si orig­i­naire de la région de Liège, qui devient son ami. Avec lui, les nuits alcoolisées et les virées au bor­del devi­en­nent l’habitude que per­met l’argent facile. En sa com­pag­nie aus­si, la haine des com­mu­nistes et des révo­lu­tion­naires de tous poils, celle qui guidait le cré­do de son père et de son idole rex­iste, devient une cer­ti­tude inébran­lable ; elle sera un fil con­duc­teur dans les étapes suiv­antes de sa vie mou­ve­men­tée.

On le retrou­ve aux côtés des forces obscures qui met­tent en place l’assassinat de Patrice Lumum­ba, mais aus­si celui de Che Gue­vara, de Sal­vador Allende. Sans oubli­er l’épisode som­bre des tueurs du Bra­bant, qu’il organ­ise sur le tard, his­toire de prou­ver qu’il est tou­jours en vie. Son savoir-faire est recon­nu mon­di­ale­ment et il asso­cie à ses presta­tions payées rubis sur ongle d’autres activ­ités lucra­tives au ser­vice de la cause réac­tion­naire. Seul lui résis­tera le régime cubain dont il expéri­mente les geôles pour être entré sur le ter­ri­toire avec l’intention de s’en pren­dre à Fidel Cas­tro. Il a cru trou­ver la paix lorsqu’il se pose au Brésil pour créer une école de guerre des­tinée  à assur­er la relève et épouser Rena­ta, qui som­bre peu à peu dans la folie.

Pareille exis­tence pour­rait met­tre à mal l’adage selon lequel la réal­ité dépasse sou­vent la fic­tion si l’auteur n’assortissait pas son pro­pos des réflex­ions de Léon. Celui-ci porte un regard panoramique sur sa vie et nous offre la vision d’un homme sans tabous que ne ron­gent ni les remords ni les regrets. Sa sincérité désar­mante le rend attachant et elle aligne les ingré­di­ents qui peu­vent génér­er un tel des­tin. Et si l’homme con­naît de rares moments de ten­dresse, c’est à l’égard de sa mère et de son pre­mier amour, tourné qu’il est vers le passé idéal­isé.

Son sens de l’humour, son cynisme joyeux, son sub­til oppor­tunisme, son pou­voir de séduc­tion pour­raient dis­simuler sans peine une absence presque totale de sens moral qu’il assume pour­tant sans ver­gogne jusqu’à lui trou­ver une jus­ti­fi­ca­tion d’utilité publique :

Ma doc­trine tenait en peu de mots : attaquez-vous aux chefs, frappez à la tête; plutôt que d’entraîner un rég­i­ment, formez quelques hommes déter­minés, ils fer­ont du meilleur tra­vail et coûteront moins cher à l’État. En par­lant de tête, j’envisageais aus­si la clique des intel­lectuels au petit pied, jour­nal­istes, écrivains, pro­fesseurs qui s’entendent à far­cir les cervelles de leurs billevesées con­tes­tataires. 

Loin de faire l’apologie des adver­saires de la démoc­ra­tie et de l’état de droit, le roman, en se cen­trant sur la vision du nar­ra­teur, traite ces réal­ités graves sur un mode bur­lesque qui pose d’office une mise à dis­tance et ne peut qu’interpeller le lecteur qui sera par ailleurs séduit par l’élégance de l’écriture qui sert le pro­pos. Les références fig­u­rant en fin de vol­ume attes­tent par ailleurs de ce que l’auteur a pris soin d’inscrire sa fic­tion dans la réal­ité des faits his­toriques évo­qués.

Les sou­venirs de Léon Bour­doux­he, qui n’ont donc rien d’une con­fes­sion, laque­lle exprime au min­i­mum une réflex­iv­ité cri­tique, nous font revis­iter plus de 40 ans d’histoire, d’espoirs déçus, de luttes pour le pou­voir des grandes idéolo­gies dans le monde, jusqu’à la péri­ode actuelle. Avec  ce sep­tième roman, André-Joseph Dubois con­firme sa stature de con­teur hors pair et de fin obser­va­teur de son temps, qual­ités qui, asso­ciées à son humour caus­tique, en font un écrivain qui, depuis L’oeil de la mouche (1981, rééd. Espace Nord), ne cesse d’interroger notre monde avec tal­ent.

Thier­ry Deti­enne