Fragment d’Éden… à croquer !

Un coup de cœur du Car­net

Jacques DE DECKER, Suzanne à la pomme, mis en images par Maja POLACKOVA, Mael­ström, 2020, 71 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87505–364‑0

de decker suzanne a la pommeLe plus chou­ette dans ce tra­vail, c’est l’horaire. (…) c’est cool (…) Le quarti­er du Sablon est sym­pa aus­si, il y a plein de bou­tiques dans les envi­rons (…). 

Dès la pre­mière page, Jacques De Deck­er adopte un lan­gage sim­ple, fam­i­li­er, et nous pro­jette dans un mono­logue intérieur, qui s’étendra jusqu’au terme du micro-roman : une jeune femme nous racon­te une tranche de vie, elle sem­ble se con­stru­ire, se recon­stru­ire, autour de son nou­veau tra­vail, la sur­veil­lance d’une galerie d’art.

Sur­gis­sent d’emblée une série d’invariants dedeck­e­riens. La capac­ité à faire vivre des femmes (évi­dente dans ses six pièces de théâtre). Le désir de fuir l’intellectualisme (lui qui fut un grand intel­lectuel) ou l’académisme (lui qui fut Secré­taire per­pétuel de l’Académie royale). L’inscription du réc­it dans sa ville natale et de cœur, Brux­elles, dans ses quartiers ani­més.


Lire aus­si : Jacques De Deck­er (1945–2020)


Le texte sonne jeune, mod­erne. Ce qui se pro­longe par l’absence de tirets, de guillemets lors de dia­logues fon­dus dans la nar­ra­tion. Mais, der­rière la façade de la flu­id­ité, se dessi­nent des impres­sions très con­trastées.  Suzanne nous intro­duit dans un univers élevé, où il sera ques­tion d’art et d’artistes, de cri­tique, de livres, etc. Elle-même se trans­fig­ure : ses pen­sées, ses com­porte­ments dévoilent une jeune femme com­plexe, fau­filée entre un idéal roman­tique et une volon­té de lucid­ité, de recul clin­ique. L’auteur mul­ti­plie les niveaux de per­cep­tion, semant entre deux sourires des tré­sors d’expression, des pépites d’observation soci­ologique ou philosophique, des signes ten­dant le sous-texte vers de mys­térieuses con­nex­ions :

On ne réag­it qu’à ce que l’on sait déjà au fond de soi. C’est à ça que nous ser­vons, nous, les artistes, on aide les autres à plonger en eux-mêmes. Et à décou­vrir ce qui y est enfoui. 

Un univers s’agite et vit, extérieure­ment et intérieure­ment (Bernadette, la patronne de la galerie, dans sa chas­se aux artistes, ses rap­ports avec le cri­tique, le col­lec­tion­neur ; Octave, son pro­tégé et son emblème ; Véronique, la con­fi­dente de Suzanne, qui gère un mag­a­sin de lin­gerie a pri­ori aux antipodes du micro­cosme phare).

Notre nar­ra­trice ne se con­tente pas des tableaux de ses trois murs, elle se pro­jette dans le qua­trième, cette ouver­ture sur la rue et son spec­ta­cle, elle zoome sur les mag­a­sins voisins (trains élec­triques et lin­gerie). La mise en abyme se démul­ti­plie. Ou l’effet miroir. Suzanne est appréhendée par Véronique, depuis son mag­a­sin, comme émergeant d’une pein­ture der­rière sa table, un por­trait qui la calme et ren­voie à l’impression pro­duite par les toiles sur leur gar­di­enne.

Les his­toires sont omniprésentes, leur quête essen­tielle, elles sour­dent des qua­tre coins du cadre de notre texte. Dis­til­lées par Bernadette ou Octave, par Véronique, mais cueil­lies aus­si lors des descentes de Suzanne chez les bouquin­istes, telle dédi­cace la faisant longue­ment rêver, de ces rêver­ies actives qui pré­par­ent l’acte créa­teur :

À la belle attristée au cré­pus­cule, ces pages qui lui ren­dront le sourire… 

Ful­gu­rance ! Suzanne, qui entame une tra­jec­toire de créa­trice sans s’en douter (Octave a débuté par une sur­veil­lance de musée), ingérant l’art d’autrui et mille his­toires, pho­tographi­ant le réel et l’analysant, n’est-elle pas, au-delà du por­trait de jeune femme esquis­sé, un dou­ble de l’auteur ? Elle en partage bien des goûts (pour les vieux livres, la bonne humeur, les ren­con­tres, les flâner­ies, les impres­sions au cas par cas loin du binaire et de l’amalgame), jusqu’à libér­er ce qui pour­rait s’assimiler à un cre­do :

Je préférais mes vieux livres. Oh ! Que j’aime la soli­tude ! me dis­ait l’un, que ces lieux sacrés à la nuit, éloignés du monde et du bruit, plaisent à mon inquié­tude ! Je m’y glis­sais, je m’y lovais, je m’y recro­quevil­lais, dans ces mots. Ils per­me­t­taient d’être ailleurs, très loin, de me faire sou­venir de choses anci­ennes, ou jamais vues, ou inouïes. Je suis au cœur de la ville, et c’est au bord de la mer que je m’enfuis, et je vois le soleil s’y couch­er. 

L’évocation d’une utopie, d’un frag­ment d’Éden où se réfugi­er est encore un thème récur­rent (ô téméraire en ces décen­nies cyniques !) de l’œuvre dedeck­e­ri­enne.

Au-delà de son intrin­sèque, Suzanne à la pomme est un cas édi­fi­ant : de nom­breuses œuvres de Jacques De Deck­er ont accu­mulé vies et méta­mor­phoses. Sa pièce Tranch­es de dimanche a aus­si été mon­tée ou pub­liée comme Épiphanie ou Épiphanie 80. Une autre, Petit matin, est dev­enue un jour le pre­mier acte d’une entité élargie, Petit matin, Grand soir. Etc. Comme si les créa­tions de l’auteur ne s’étaient pas figées une fois imprimées.

Suzanne à la pomme nous appa­raît ici dans sa troisième exis­tence, et toutes ont fait événe­ment, sens. Une pre­mière paru­tion (chez CFC) asso­ci­ait deux auteurs et deux textes, Paul Emond et Jacques De Deck­er, autour des thèmes de Brux­elles et de la pein­ture. La deux­ième par­tic­i­pait d’un essai d’anthologie, Mod­èles réduits (chez La Muette), qui déploie un art de la nou­velle en vingt-trois leçons/variations. Quant à cette troisième sor­tie…

L’éditeur et l’artiste, Mael­ström et Maja Polack­o­va, ont réal­isé un tra­vail soigné et, osons le mot, ent­hou­si­as­mant. Éclate une évi­dence : l’importance de l’écrin ! La cou­ver­ture est mag­nifique, de son design à son illus­tra­tion, la mise en page est aérée et comme gouleyante. Et il y a ce sup­plé­ment d’âme des illus­tra­tions de la plas­ti­ci­enne, con­nue pour ses col­lages à base de papi­er jour­nal mais qui, ici, réalise la gageure de faire sub­tile­ment écho aux mis­es en abyme du texte, gref­fant sur ses per­son­nages des têtes issues des tableaux de Bot­ti­cel­li. Qui col­lent avec l’univers pré­cieux, suran­né qui s’immisce en fil­igrane du mono­logue facétieux de Suzanne. Qui expo­nen­tiel­lent, par un faux para­doxe, la légèreté et la grav­ité, le pétille­ment bul­lesque et la con­sis­tance poly­sémique qui fondent l’art dedeck­e­rien.

Tof !

Philippe Remy-Wilkin