Sans demi-mesure

Marie COLOT et Nan­cy GUILBERT, Point de fuite, Gulf stream, 2020, 423 p., 18 €, ISBN : 9782354887919

colot guilbert point de fuitePoint de fuite est un réc­it pour la jeunesse poly­phonique qui nous fait décou­vrir à tra­vers les yeux de plusieurs per­son­nages leur quo­ti­di­en a pri­ori sans his­toire. On décou­vre d’un côté une Mona gen­tille et souri­ante qui pré­pare le con­cours d’entrée à l’École Nationale des Beaux-Arts, tou­jours four­rée avec son meilleur ami Marin, alias Cur­ry, qui pro­jette de suiv­re un Mas­ter en Développe­ment durable et s’engage sans réserve dans la lutte con­tre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.

Par­al­lèle­ment, on suit le par­cours d’Esther, com­plète­ment vouée à sa pas­sion pour la nata­tion syn­chro­nisée. Son hos­til­ité envers son frère Joshua est pal­pa­ble et com­préhen­si­ble : ses par­ents ont tou­jours fait pass­er celui-ci avant elle, le met­tant sur un piédestal, et ne sem­blent pas voir la méchanceté dont il peut faire preuve.

Ces dif­férents per­son­nages vont entr­er en lien lorsque Mona tombe éper­du­ment amoureuse de Joshua. À la base entière­ment absorbée par le dessin et sa pré­pa­ra­tion au con­cours, elle n’est pas intéressée par les garçons, même si nom­bre d’entre eux se retour­nent sur son pas­sage. Mais elle ne pour­ra pas rester indif­férente à Joshua, ce doc­tor­ant en His­toire de l’art à la Sor­bonne si séduisant et pas­sion­né. Elle se jette alors à corps per­du dans cette idylle qui va pren­dre une tour­nure insoupçon­née…

Au début, Mona est sim­ple­ment moins disponible pour Marin, puis elle s’isole de plus en plus pour fon­dre sa vie dans celle de Joshua, qui lui prend tout son temps et prend toute la place. Le jeune homme est très épris de Mona, mais der­rière cet amour, on sent peu à peu se dessin­er une folie des grandeurs, une peur vis­cérale de la cas­tra­tion et une inca­pac­ité à entr­er en con­tact avec sa pro­pre vacuité.

Avec Mona, ce sera dif­férent. Elle comblera ce vide abyssal que je me suis tou­jours effor­cé de cacher à ma famille, à mes pro­fesseurs et à mes amis. Ce sen­ti­ment con­fus et angois­sant que per­son­ne ne peut me con­sol­er. Cette impres­sion qu’à part moi, aucun habi­tant de cette planète ne peut com­pren­dre le monde et ses rouages, qu’aucun être humain n’a assez d’intelligence pour voir la vie telle que je la ressens. Que je suis seul, défini­tive­ment seul.

Très égo­cen­trique, il ago­nit toutes les nuits sa bien-aimée de plaintes et de reproches : tout devrait tourn­er autour de lui, pourquoi Mona ne le com­prend-elle pas, lui qui l’aime tant ? Il y a ensuite des paroles et des gestes blessants, des coups de poings dans le mur et sur le corps de Mona, mais aus­si des crises de larmes pour se faire par­don­ner. Après quelques mois dans cet engrenage, Mona est à bout de nerfs, sa per­son­nal­ité est écrasée, elle est même per­suadée d’être respon­s­able du com­porte­ment de Joshua.

756. Je compte en silence jusqu’à 756 et, enfin, la colère de Joshua s’arrête. D’habitude, elle se calme aux alen­tours de 500. J’en ai déjà passé quelques soirs à compter, compter, compter. C’est ma tech­nique pour penser à autre chose, pour tenir bon et me con­va­in­cre que ça s’arrêtera bien­tôt. Et ça s’arrête tou­jours, comme un tour de mon­tagnes russ­es se ter­mine à l’arrivée. Pen­dant ses crises, Joshua m’embarque de force dans son wag­on, sans cein­ture de sécu­rité. Il roule à vive allure, il hurle dans les descentes et je reçois tous les chocs. Ceux des mots, igno­bles, coupants, rageurs. Ceux des gestes de trop. Les pre­miers étaient presque doux, à peine vis­i­bles. Autour du poignet ou dans le bas du dos. Des acci­dents, pas grand-chose. Une bous­cu­lade qui tourne mal. Joshua ne sent pas sa force.

- Mon amour, je ne voulais pas. C’est toi qui me mets dans cet état. Je t’aime telle­ment que je ne suis par­fois plus moi-même.

Dans Point de fuite, Marie Colot et Nan­cy Guil­bert abor­dent avec un style très tra­vail­lé et un grand réal­isme l’enfer d’une rela­tion sous emprise et l’ambivalence de l’amour qui la car­ac­térise. Le prisme poly­phonique per­met de palper l’impuissance des proches qui voient Mona s’éteindre peu à peu et l’importance de la prise de déci­sion de la vic­time de se sauver elle-même.

On regret­tera toute­fois quelques longueurs et la fragilité de Joshua à peine esquis­sée. Il est indé­ni­able­ment un dan­gereux manip­u­la­teur avec un nar­cis­sisme défail­lant, mais sa part d’humanité est mise de côté pour met­tre en exer­gue une vision quelque peu manichéenne du jeune homme. Les autres per­son­nages qui gravi­tent autour de Mona (Marin, Esther, mais aus­si Antonin, Lya et Cassien) essayent tous d’aider la jeune femme à ouvrir les yeux et sor­tir des griffes de Joshua, encore une fois avec un cer­tain manque de nuances : par manque de temps, de dis­cerne­ment ou de courage, ils pour­raient très bien pass­er à côté du drame vécu par Mona. C’est là toute la com­plex­ité des drames con­ju­gaux : ils sont intimes et cachés…

Séver­ine Radoux