Or du temps et poupées russes !

Jean-Michel AUBEVERT, Les entrelus de Jean-Michel Aubevert. De la rose au calame, Coudrier, coll. « À cœur d’écrits », 2020, 156 p., 20 €, ISBN : 978-2-39052-017-7

aubevert les entrelus de jean michel aubevertLe coudrier est ce bois dont on fait les baguettes de sourcier ! Et ne voilà-t-il pas que cette maison de poésie fait sourdre une idée qui émeut et comble un vide ! Comme par magie.

Joëlle Billy, la directrice du Coudrier, a initié une collection, À cœur d’écrits, autour d’un concept original : chaque ouvrage regroupera des textes d’un auteur « consacrés à des livres d’autres auteurs » tout en présentant ces derniers. Il s’agit donc d’un double hommage : aux Lettres, en général ; à la critique ensuite ou, plus spécifiquement, aux écrivains médiateurs, qui échappent (ou font mine d’échapper) au narcissisme ou à l’égocentrisme du créateur pour s’ouvrir aux talents et réalisations de leurs collègues.

Réflexion sociologique : cette initiative me semble remarquablement pertinente, productrice de sens, en cette période de pandémie où la nécessité d’un penser collectif, d’engagements citoyens devrait renvoyer cynisme, rentabilité, pragmatisme au statut de has been.

Le premier ouvrage de la collection À cœur d’écrits, Les entrelus de Jean-Michel Aubevert (sous-titrés De la rose au calame), nous offre vingt-cinq textes de ce poète, vingt-cinq regards portés sur dix-huit de nos écrivains (la Roumaine Sonia Elvireanu, de par ses traductions et interventions récentes dans notre microcosme, ne constitue pas une exception mais une ouverture bienvenue).

Promenons-nous à travers les déambulations de Jean-Michel Aubevert, ses mises en appétit pour des plumes ou des personnalités.

Anne-Marie Derèse : « Peigne fin des mots où la sensualité se mêle à Dieu en une commune ferveur des sens et de l’Âme, (elle) porte le soufre au livret des prières ».

Patrick Devaux : « Sensible, pudique, mais criant de vérité contenue, est ce bref récit d’une enfance brutalisée sans autre motif ni excuse que l’ivrognerie d’un beau-père violent ».

Claude Donnay : « Recueil de deuil que celui-ci, d’entrée automnal. Les images ciselées disent la tristesse qui vient aux nervures des feuilles défuntes, lignes de vie dont la paume atteint son échéance ».

Dominique Massaut : « L’auteur, guilleret, laisse filer les corps au bassin des jours, comme flottent sur l’étang, éclatants de soleil, les nymphéas de Monet (…) ».

Emmanuelle Ménard : « Longs poèmes verticaux, érigés en étages de vers autour d’un mot répété où s’agglutinent de haut en bas les images, poèmes gratte-ciels, à cette différence qu’on les lit et, sans doute, les rédige, de haut en bas, faisant en quelque sort procéder leur édification du ciel dont ils seraient appelés à descendre ».

Dix-huit auteurs ou autrices sont ainsi revisités et comme auréolés dans un ouvrage qui oscille entre essai et anthologie, tout en étant avant tout poésie, inventivité et intensité d’écriture (et de la perception), en amont et en aval, que l’on s’attarde devant l’art de l’orpailleur ou les pépites ramenées dans ses filets :

« l’oiseau, d’un coup d’aile
Efface le ciel ?
 » (Claude Donnay) ;

« Laissons chuchoter l’intime » (Martine Rouhart) ;

« Je suis de celles qui pieusement
Serrent la volupté de demain
 » (Anne-Marie Derèse) ;

« Mon ciel rencontrait la mer dans tes bras au lever du soleil » (Sonia Elvireanu).

Les entrelus de Jean-Michel Aubevert déroulent l’empathie et l’émerveillement mais la sincérité laisse affleurer, au détour d’une page, des saveurs contrastées. L’humilité, le doute, la décantation du lu, parfois, sur le moyen ou long terme :

« Je ne sais si j’ai pu rendre justice à la puissance d’évocation du poète, à la vibration qu’il insuffle au recueil. La poésie est son franc-parler, la main-courante de l’écriture dans la caisse de résonnance des émois. » ;

« J’ai peiné à tenir le fil de cette lecture mais c’est l’intention de l’auteure, le prix d’une âme que son dédale, le prix de l’étoile que le feu du couchant. »

Au moment de conclure ce texte, j’imagine un jeu de miroirs décliné à l’infini, ou un enchâssement de matriochkas : auteur, j’évoque un auteur qui évoque des auteurs. Mais si ceux-ci, à l’occasion, parlaient eux-mêmes d’auteurs ? Si un auteur ou une autrice s’avisait de commenter mes commentaires ? Vertige !

Philippe Remy-Wilkin