Défense et illustration de la poésie pour enfants

Carl NORAC, La poésie pour adultes et pour enfants : le grand écart?, Midis de la poésie, 2020, 64 p. , 10 €, ISBN : 978–2‑931054–03‑1

norac poesie pour adultes et pour enfants le grand écartQu’est-ce qu’un poème pour enfants ? Existe-t-il deux formes de poésie, l’une pour la jeunesse et l’autre, la vraie ? Carl Norac réfute les clichés et affirme que « dans sa mul­ti­plic­ité absolue, la poésie est une et indi­vis­i­ble ».

Carl Norac sait de quoi il par­le, lui qui vit dans les deux mon­des et écrit pour les deux publics, mais ne se sent pas être « deux poètes dif­férents ». Grand voyageur, comme en témoignent, par­mi tant d’autres titres, Le sourire de Kiawak ou les Poèmes de roches et de brumes, Carl Norac n’aime pas les fron­tières et son œuvre est, à la fois, diverse et habitée d’une pro­fonde unité. Elle noue des liens féconds avec les arts pic­turaux, dans des rela­tions de com­plic­ité avec les illus­tra­teurs, et avec la musique, qui ani­me les Sonates pour un homme seul et a inspiré à l’auteur des prom­e­nades buis­son­nières entre les notes de com­pos­i­teurs (Mon­sieur Satie, Mon­sieur Mozart).

Il souligne, dans La poésie pour adultes et enfants : le grand écart ?, que les poèmes, qu’ils s’adressent aux enfants ou aux adultes, nais­sent de la même étin­celle, d’un regard posé dif­férem­ment, d’une ren­con­tre qui se pro­duit dans les mots.

La poésie pour enfants souf­fre pour­tant de la fausse image qui lui est col­lée, de son enfer­me­ment dans les exer­ci­ces sco­laires, de sa lim­i­ta­tion à une fab­ri­ca­tion, sou­vent mièvre, entre comp­tine et fins éduca­tives. Dans son essai, issu d’une con­férence faite aux Midis de la Poésie, le Poète nation­al explique qu’il importe, au con­traire, qu’un poème « pour enfants » soit tra­ver­sé par un souf­fle par­ti­c­uli­er qui fait qu’une « enfance authen­tique par­le à une autre enfance, la nôtre, enfant ou adulte ».

La vision con­de­scen­dante, voire méprisante, de la poésie pour la jeunesse est, comme le relève Carl Norac, un trait car­ac­téris­tique de la France, mais aus­si de la Bel­gique, même si notre pays a pu compter sur la fig­ure pio­nnière de Pierre Coran. Carl Norac rap­pelle, avec justesse, que son père est « le poète vivant non seule­ment belge, mais fran­coph­o­ne le plus lu » et que la renom­mée de recueils comme Jaf­fab­ulles s’étend bien au-delà de la fran­coph­o­nie, jusqu’aux États-Unis. Cela est pour­tant peu con­nu en Bel­gique. Car Norac y voit le symp­tôme d’une ten­dance à con­sid­ér­er la poésie pour enfants comme le par­ent pau­vre de la poésie et à réduire l’écrivain qui veut saisir la magie de l’enfance à un sous-écrivain, un écrivain non accom­pli. Les œuvres de Pierre Coran et de Carl Norac mon­trent que l’enfant et le poète sont appelés naturelle­ment à entr­er en dia­logue. Elles sont une défense du droit à rêver, dont témoignent, pour ne citer qu’un exem­ple pour cha­cun, les albums Ugo, tu rêves ? de Pierre Coran et Rêvons ensem­ble de Carl Norac.

À rebours de tous les préjugés, Carl Norac fait part de ses ren­con­tres avec des enfants, de ses échanges avec des ado­les­cents, des attentes de ces publics par rap­port à la poésie, de la vision, par­fois sur­prenante, qu’ils ont de ce qu’est un poète. Il relève aus­si que de nom­breux adultes achè­tent des livres de poèmes dits « pour enfants », comme ce fut le cas de son album sur la tem­po­ral­ité illus­tré par Kit­ty Crowther, Petits poèmes pour pass­er le temps.

Ces expéri­ences de ter­rain se mêlent à des réflex­ions sur ce qu’est la poésie et sur son rôle. Elles s’entrelacent avec de nom­breux poèmes, récents ou anciens, qui par­lent aux enfants, mais ne sauraient être réduits à des poèmes pour enfants. Ils sont de la plume de Jacques Roubeau, Valérie Rouzeau, Norge, Pierre Coran, Aygues­parse, Jacques Izoard, Tardieu, Wern­er Lam­ber­sy, Yves Namur, Jean-Pierre Ver­heggen, Francesco Pit­tau. Carl Norac cite aus­si quelques-uns de ses pro­pres poèmes, dont cer­tains inédits. Ils font de cet essai, à la fois, une défense et illus­tra­tion de la poésie de jeunesse et une antholo­gie qui invite le lecteur à la curiosité.

Carl Norac affirme la dig­nité de la poésie pour la jeunesse, cette poésie qui relève le défi dif­fi­cile, « filde­fériste », de faire tourn­er, par le pou­voir des mots, la lanterne mag­ique de l’imaginaire pour s’adresser au plus pro­fond de l’être, l’enfant.

François-Xavier Lavenne