« Alors, la poésie »

Fidé­line DUJEU, Larmes de croc­o­dile, suivi de Siamois, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2021, 144 p., 14 €, ISBN : 9782874896118

dujeu larmes de crocodileFidé­line Dujeu est poète, nou­vel­liste, roman­cière, ani­ma­trice d’ateliers d’écriture, écrivaine publique, co-fon­da­trice d’une mai­son d’édition arti­sanale. Elle est égale­ment thérapeute, « con­stel­la­trice ». Elle a été une petite fille naguère, et est aujourd’hui femme et mère. Et elle est encore bien d’autres con­tours et détours, mais ce sont ces dimen­sions appar­entes qui nour­ris­sent les deux textes pub­liés dans la col­lec­tion « Plumes du Coq » chez Weyrich, rassem­blés sous le titre Larmes de croc­o­dile. « Deux livres en un. Deux tra­ver­sées. Une méta­mor­phose. »

« Des mots con­tre des san­glots. / C’est un risque à pren­dre. / Les mots sont tran­chants, peut-être rien ne sera plus comme avant. C’est ce que je veux, je crois ». Dujeu entame ain­si sa tra­ver­sée per­son­nelle par-delà les pleurs fon­da­teurs gémis, mélopés, enfouis, explosés, répété. Car « ça com­mence avec des larmes ». Il était une fois, donc, dans un berceau, une enfant fille qui pleu­rait jusqu’à épuise­ment d’elle-même et de sa mère érein­tée. Il est une fois aus­si une nar­ra­trice adulte, posant des mots sur ces flots lacry­maux translu­cides et rougeâtres, racon­tant leur his­toire fil­iale, la croisant de fig­ures ressur­gies des con­tes. La Lou­ve, les Fées, Cen­drillon, Blanche-Neige, Péné­lope, la Petite Sirène, le Petit Poucet, autant de per­son­nages-phares en écho, d’emblèmes-nœuds à déli­er. Ils habitent l’enfant, l’aident à appréhen­der l’altérité et à sig­ni­fi­er son entourage ; ils devi­en­nent objets d’analyse, décon­struc­tions de sché­mas (famil­i­aux et socié­taux) et clefs de lec­ture pour la femme qui (s’)interroge et (re)construit. Dans ce dia­logue croisé, elle avance, lucide : « Il faudrait écrire de nou­veaux con­tes dans lesquels les femmes cessent de crain­dre les mor­sures de leur mère et de leurs sœurs, se débar­rassent de leurs hail­lons, envoient valser les pots de graines et de cen­dres mêlées, dansent à pieds nus dans la rue, et vont leur vie ». Cela évit­erait peut-être bien des larmes de croc­o­dile

Siamois pal­pite d’un autre cri, ter­ri­ble. Non plus celui de la fil­lette qui s’arrache à sa mère (et à l’enfance), mais celui de l’épouse qui se tranche de l’homme qu’elle a aimé si jeune, si longtemps, si pro­fondé­ment. Son amour d’adolescence, son mari de tou­jours, le père de ses qua­tre enfants ; cet incon­nu chevil­lé au corps, arrimé au cœur. Les insé­ca­bles, qui se sont per­dus en cours de vie, font l’expérience de la sépa­ra­tion, inéluctable, douloureuse. Les man­que­ments, les souf­frances, les trahisons, les absences ont eu rai­son de ces entités autre­fois indis­so­cia­bles et à présent irré­c­on­cil­i­ables. Ici, Dujeu scan­de l’essoufflement et l’extinction avec un style mus­clé, syn­copé, nerveux. Pour­tant, elle n’occulte pas l’espoir et la renais­sance, par l’écriture et la recon­nex­ion à soi : « Il y a une nou­velle vie devant moi. J’ai encore du mal à en dis­tinguer les con­tours, mais elle est là. […] Il y a encore des lam­beaux de ta peau qui s’accrochent à la mienne, je les arrache un à un. Je nous libère. » Dujeu décou­vre une exis­tence où les pri­or­ités se con­fig­urent d’elles-mêmes, comme celles de (s’)aimer et de (s’)écrire.

Samia Ham­ma­mi