Dans l’atelier du petit prince…

Françoise LISON-LEROY, Sauvageon, Bleu d’encre, 2021, 37 p., 10 €, ISBN : 978–2‑930725–38‑3

lison leroy sauvageonIl aurait pu être un petit prince à qui l’on donne « l’azur, cent peluches ou la mer, s’il en avait voulu », mais c’est un sauvageon ! Tout nu, « tout né », il atter­rit, comme par mégarde, « sur une sphère ban­cale, hos­tile », toupie folle qu’il gou­vern­era, « entre sol et ciel », à sa façon, « avec un bruit de menu moteur ». Spon­tané­ment per­plexe face au monde qui l’accueille, il hurlera d’instinct, pour crier sa présence, pour dire sa con­science.

Bon pour le ser­vice, la vie cousue main sur une planète fauve. On va bien voir si le jour se lève, si les vib­riss­es des alen­tours hap­pent l’attention du nou­veau venu. Il est sur ses gardes, dans son fief, au cœur d’un ate­lier géant. 

Le nou­veau recueil de Françoise Lison-Leroy, lau­réate de nom­breux prix  et non des moin­dres (prix tri­en­nal de la poésie de la FWB en 2017, prix François Cop­pée de l’Académie française en 2020…), qui paraît aux édi­tions Bleu d’encre, est un texte court, une sonate en 4 mou­ve­ments, 4 chapitres (« Tout né », « Mutique », « Petit Pierre », « Bravade »). Un crescen­do maîtrisé qui va de la nais­sance d’une volon­té brute aux désen­chante­ments inévita­bles d’une con­science assumée. Le voy­age qu’entreprend le sauvageon, jeté mal­gré lui dans la mêlée, s’annonce, dès le début, une entre­prise de longue haleine. Une mécanique inhérente au monde qui s’anime autour de lui et qu’il va appren­dre petit à petit à décrypter. La fab­rique d’un monde en devenir, vaste mécano que le « Petit Pierre » s’ingéniera à assem­bler suiv­ant le proces­sus immuable de démo­li­tion-recon­struc­tion. Autant de gestes pro­pres à l’enfant jouant et mod­e­lant son univers dans l’innocence de ces années qui s’effacent et réap­pa­rais­sent par­fois comme « sauvée[s] des enc­los mal­faisants. »

Le recueil tire sa force sans doute de la con­ci­sion et du con­den­sé de l’écriture qui hap­pent le lecteur dès l’entame. En un peu plus de trente pages, l’auteure réus­sit à sur­v­ol­er l’histoire de l’humanité pro­jetée par le regard d’une vie, la nais­sance du sauvageon, fruit princi­er du vivant. Telle la vis sans fin d’un engrenage ances­tral, la langue poé­tique aspire et déplie les arts de faire que cha­cun déploie pour trou­ver sa place dans la Bravade.

Sa lignée le suiv­ra. On les ver­ra, lui et les siens, inven­ter la Bravade. On se mêlera à leurs campe­ments durables, légers comme autant de radeaux sus­pendus. La Bravade, un pays large comme une île, creusé d’un fleuve et de lacs. La terre et l’eau, un soleil ajouré. 

Que devien­dra ce sauvageon ? Nul ne le sait. Mais il restera l’héritier de cette chaîne sans fin, de cet élan vital qui le fera voy­ager dans la grande roue de la fête foraine à laque­lle il est con­vié.

La mécanique s’accorde à la char­p­ente, des rythmes s’emballent au nœud d’une chaîne artic­ulée, fron­deuse. Seras-tu l’inventeur d’un chantier à maniv­elle, bien plus fort qu’un jou­et, mille jou­ets, toi qui pré­pares une récréa­tion pour un peu­ple à venir ? 

Ce que l’on sait à son pro­pos ? Rien et presque tout. Il y aura sans doute le silence des cer­ti­tudes, les cabanes oubliées et recon­stru­ites, le rythme endi­a­blé des jours, le clan pro­tecteur, les cen­taines d’accords muets qu’il sign­era, les engage­ments et les désen­chante­ments. Il y aura, c’est sûr, « la vie [qui] va ».

Rony Demae­se­neer