L’étrangeté et le surgissement

Aliénor DEBROCQ, Philippe MAILLEUX, Lisières, ONLIT, 2021, 12 €, ISBN : 978–2‑87560–137‑7

debrocq mailleux lisiereQue dire des pho­togra­phies de Philippe Mailleux ? Ou plutôt, que provo­quent-elles en nous ? C’est l’exercice au départ douloureux auquel Aliénor Debrocq, final­iste du prix Rossel 2020, se livre dans Lisières, ouvrage co-signé par le pho­tographe et l’autrice.

Sur les pho­togra­phies (à la fin de l’ouvrage), des lisières, juste­ment : sou­vent des lisières de cimetières ou de forêts, et l’horizon, échap­pé der­rière un mur ou zébré de la sil­hou­ette des arbres. Aucune trace de vie, en revanche, et c’est là tout le drame que ren­con­tre Aliénor Debrocq. Essayant d’en dire quelque chose, l’autrice tâtonne au point de plac­er le pre­mier chapitre de l’opuscule sous le sceau de l’étrangeté (à l’autre et à la démarche de Philippe Mailleux en par­ti­c­uli­er) :

Je fix­ais les images sans les voir, sans pou­voir m’y pro­jeter, je pen­sais à ce qu’elles ne mon­traient pas. L’absence de sil­hou­ette, l’absence de vie […] Philippe par­courait les cimetières mais se défendait bien d’y voir la mort, tan­dis que je ne déce­lais que ça.

C’est ain­si que l’incompréhension prend le pas sur l’inspiration et que le texte de Lisières inspecte les couliss­es de l’activité d’écriture, en même temps qu’il apporte des solu­tions :  

Voilà ce que j’avais oublié : Réalis­er que ce qu’on a à écrire réside peut-être juste­ment dans la fail­lite de nos attentes. Ce qu’on ne nous a pas dit. Ce qu’on nous a fait croire. Les doc­u­ments qu’on n’a pas trou­vés. Les images qui man­quent. Bref, ce qu’on a pas obtenu et pourquoi. Accepter qu’il ne s’agisse pas de trou­ver, en fin de compte, mais de regarder. Accepter qu’il soit seule­ment ques­tion de trouées du réel, pas de décors.

En accueil­lant « l’impuissance, l’étrangeté, le sai­sisse­ment et le sur­gisse­ment », Aliénor Debrocq s’adonne donc à l’observation de trouées du réel et de son expéri­ence pro­pre. C’est alors que jail­lis­sent les idées, nées de la con­fronta­tion de l’autrice au tra­vail du pho­tographe. S’ensuit un glisse­ment de la mémoire, une réac­tion en chaine, des asso­ci­a­tions d’idées : à par­tir du cliché d’un cimetière fer­rovi­aire, Aliénor Debrocq se remé­more des voy­ages en train. Ce sou­venir en amène d’autres. La machine est lancée. La suite du livre, qui tourne autour du thème de l’absence prise sous toutes ses cou­tures (« ce qu’on ne nous a pas dit », « ce qu’on nous a fait croire », « ce qu’on a tra­ver­sé et qui nous attend », « demain ») est la con­séquence immé­di­ate et la démon­stra­tion vive de cette stratégie d’écriture où tout s’imbrique et se lie.

Le résul­tat en est un opus­cule habile et habité par une force d’évocation. Des phras­es cour­tes s’entrechoquent et provo­quent la nais­sance des images et du sens :

L’image me hante depuis des années.
Celle de la mouche sur le vis­age de ma grand-mère.
La mouche qui va de son nez à ses lèvres, fait tran­quille­ment le tour des paupières.
La mouche qu’elle ne peut plus chas­s­er.
Cette chose-là.
Cette ultime immo­bil­ité

Le rythme du texte oscille, quant à lui, entre accéléra­tions et décéléra­tions pour abor­der, de front et en plein cœur, des sujets tels que la mort, le phénomène migra­toire, la rup­ture (ami­cale), le silence, les orig­ines et les jeux de pou­voirs, en dépas­sant, la plu­part du temps, le traite­ment thé­ma­tique con­sen­suel. Ne jouant pas le jeu de la log­or­rhée et des épanche­ments, le texte d’Aliénor Debrocq con­serve une part de mys­tère aux yeux de son lecteur de même que le tra­vail de Philippe Mailleux lui a résisté à elle. Par ailleurs, le choix édi­to­r­i­al de pub­li­er, après le texte d’Aliénor Debrocq, les pho­togra­phies de Philippe Mailleux sans les accom­pa­g­n­er d’aucune légende, per­met au lecteur de se prêter au même exer­ci­ce que l’autrice. Le voilà embusqué aux lisières des deux sig­nataires de l’ouvrage, cher­chant lui aus­si à percer ce qui lui demeure insai­siss­able.

D’un point de vue matériel, se trou­ve encore entre les mains du lecteur un objet-livre bicéphale : au départ, le texte ; à l’arrivée, les pho­togra­phies. Sur les tranch­es du livre, deux types de papi­er se côtoient, mais ne se mélan­gent pas, comme pour nous sig­ni­fi­er l’irrémédiable étrangeté qui sépare les êtres et qui, peut-être, est l’enjeu cen­tral de Lisières.

Camille Tonel­li