Ombres et doubles-fonds

Un coup de cœur du Car­net

Giuseppe SANTOLIQUIDO, L’été sans retour, Gal­li­mard, 2021, 265 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑07–291575‑8

L’été sans retour est d’abord l’histoire d’un homme, Pasquale Serrai, de sa famille, de la relation proche et riche de silence qu’il a avec Sandro, le fils d’un des ses amis décédé. C’est aussi l’histoire d’un drame dans le beau village de Ravina qui se blottit dans les collines du sud de l’Italie, la disparition d’une adolescente. C’est encore et surtout l’histoire du rapport des hommes avec leur terre, « les hommes sont indissociables de la nature qui les a vus naître et dont ils sont le portrait le plus fidèle, effrayante de beauté et d’âge ». Giuseppe Santoliquido rend bien ce lien fort, quasi irrationnel, à la terre natale qui est pour plusieurs personnages le fondement de leur rapport au monde, leur raison de vivre, avant les relations sociales ou amoureuses. Ainsi, Pasquale Serrai a connu la misère de l’après-guerre et un bref exil pour raisons économiques en Belgique, mais il est revenu très vite chez lui préférant le travail de forçat d’arracher à la terre sa subsistance à la relative aisance d’un travail dans la sidérurgie. Sandro Lucano a vécu longtemps à Ravina, auquel il reste lui aussi viscéralement attaché. Des années plus tard, il raconte le drame qui a secoué le village et ses propres souffrances. Le roman offre de la vie villageoise un portrait complexe et nuancé. Bien sûr, il y a les rancœurs et les tensions entre personnes et familles, l’insatisfaction des jeunes qui pour la plupart n’aspirent qu’à partir, fascinés par la vie dans les villes que leur révèle la télévision. Et il y a ceux qui, victimes des anciennes fractures sociales les condamnant à la misère, ont lutté toute leur vie pour l’amélioration de leur sort et voient leurs efforts presque anéantis. Mais le village, c’est aussi une vie sociale riche et souvent heureuse, rythmée par les moments de fête. Et puis surtout il y a cette terre, difficile à cultiver, mais pas si ingrate puisqu’elle offre sa beauté particulière.  G. Santoliquido situe le roman en 2005, à une époque charnière. Celle où les rêves de mieux-être par un travail agricole acharné laissent place aux mirages que proposent la télévision et les moyens modernes de communication. Le drame que vit le village va d’ailleurs être profondément influencé par la couverture télévisuelle tout sauf anodine, les présentateurs de téléréalité dictant les attitudes et les propos des protagonistes décervelés par les mirages de réussite et de visibilité sociales. Fort de sa connaissance des médias italiens, l’auteur décrit à plusieurs reprises pour les dénoncer les procédés du « mécanisme du spectacle » qui n’illustre plus la réalité, mais s’est substitué à elle.  Les valeurs auxquelles s’accroche Pasquale peuvent ainsi paraître périmées. Dans le passé, elles ont été nécessaires à la survie des hommes et du village. Elles sont partagées par Sandro. Si le roman est construit autour de la disparition de l’adolescente, il s’agit d’abord de la mise en avant de l’importance des liens : les liens familiaux, ceux fondés sur la complicité et la proximité que donne la vie dans un même petit village, ceux qui fondent la solidarité lorsque frappe le deuil. Mais tous ne sont finalement que des variations de ce lien fondamental à la terre. Cette problématique apparaissait déjà dans les autres romans de l’auteur, mais elle est ici traitée dans toutes ses implications.  Entre autre, est abordée la difficulté pour la communauté villageoise de s’ouvrir à d’autres réalités. Comment est-il possible d’être vraiment soi-même là où tout le monde se fait une certaine image de l’autre ? Cela pousse Sandro dans une voie en miroir de celle de Serrai : tout le pousse à partir, mais il choisit de rester, jusqu’au jour où le départ devient inéluctable, suspendant ce lien vital. Et le paradoxe veut que ce soit la ville qui devienne la garante de sa liberté. Giuseppe Santoliquido revient souvent sur la notion de destin, surtout vers la fin du roman, quand Sandro, le narrateur, tire des enseignements de ce à quoi il a été confronté. Il a le sentiment que « le destin est une bête sournoise, il procède par touches légères, infinitésimales, vous laissant accumuler mauvais choix et petites erreurs… ». D’autant plus quand s’y mêle le sentiment d’une faute commise, faute peut-être non définie mais qui pollue le vécu d’un drame ; à l’image du garçon se reprochant la mort accidentelle de sa mère parce qu’il ne s’est pas levé assez tôt. Dans cette loterie du destin, Santoliquido montre sa sympathie pour deux de ses personnages, chez qui se marque le sentiment d’infériorité des laissés-pour-compte acceptant l’injustice « sans jamais se révolter ». Le roman est émaillé de l’adaptation de délicieuses expressions locales, comme « Vouloir discuter avec le gros Dino, cela revenait à creuser un puits avec un doigt ». Ou d’heureuses  formules, parfois graves : « Le danger avec les souvenirs, c’est qu’ils sont souvent l’antichambre des remords », parfois drôles : « Les confidences sont la propriété du vent, il vous suffit de tendre l’oreille où que vous soyez pour les entendre roucouler à la cantonade ». Perplexe devant la complexité des situations, Sandro a cette phrase qui peut résumer son récit : « Aucune pensée n’est jamais totalement juste. Totalement pure. Aucun sentiment ». C’est la conclusion que l’on peut tirer à la fin de L’été sans retour, qui laisse ouvertes les interprétations.  Joseph DuhamelL’été sans retour est d’abord l’histoire d’un homme, Pasquale Ser­rai, de sa famille, de la rela­tion proche et riche de silence qu’il a avec San­dro, le fils d’un des ses amis décédé. C’est aus­si l’histoire d’un drame dans le beau vil­lage de Rav­ina qui se blot­tit dans les collines du sud de l’Italie, la dis­pari­tion d’une ado­les­cente. C’est encore et surtout l’histoire du rap­port des hommes avec leur terre, « les hommes sont indis­so­cia­bles de la nature qui les a vus naître et dont ils sont le por­trait le plus fidèle, effrayante de beauté et d’âge ».

Giuseppe San­toliq­ui­do rend bien ce lien fort, qua­si irra­tionnel, à la terre natale qui est pour plusieurs per­son­nages le fonde­ment de leur rap­port au monde, leur rai­son de vivre, avant les rela­tions sociales ou amoureuses. Ain­si, Pasquale Ser­rai a con­nu la mis­ère de l’après-guerre et un bref exil pour raisons économiques en Bel­gique, mais il est revenu très vite chez lui préférant le tra­vail de forçat d’arracher à la terre sa sub­sis­tance à la rel­a­tive aisance d’un tra­vail dans la sidérurgie. San­dro Lucano a vécu longtemps à Rav­ina, auquel il reste lui aus­si vis­cérale­ment attaché. Des années plus tard, il racon­te le drame qui a sec­oué le vil­lage et ses pro­pres souf­frances.

Le roman offre de la vie vil­la­geoise un por­trait com­plexe et nuancé. Bien sûr, il y a les rancœurs et les ten­sions entre per­son­nes et familles, l’insatisfaction des jeunes qui pour la plu­part n’aspirent qu’à par­tir, fascinés par la vie dans les villes que leur révèle la télévi­sion. Et il y a ceux qui, vic­times des anci­ennes frac­tures sociales les con­damnant à la mis­ère, ont lut­té toute leur vie pour l’amélioration de leur sort et voient leurs efforts presque anéan­tis.

Mais le vil­lage, c’est aus­si une vie sociale riche et sou­vent heureuse, ryth­mée par les moments de fête. Et puis surtout il y a cette terre, dif­fi­cile à cul­tiv­er, mais pas si ingrate puisqu’elle offre sa beauté par­ti­c­ulière.

G. San­toliq­ui­do situe le roman en 2005, à une époque charnière. Celle où les rêves de mieux-être par un tra­vail agri­cole acharné lais­sent place aux mirages que pro­posent la télévi­sion et les moyens mod­ernes de com­mu­ni­ca­tion. Le drame que vit le vil­lage va d’ailleurs être pro­fondé­ment influ­encé par la cou­ver­ture télévi­suelle tout sauf anodine, les présen­ta­teurs de téléréal­ité dic­tant les atti­tudes et les pro­pos des pro­tag­o­nistes décervelés par les mirages de réus­site et de vis­i­bil­ité sociales. Fort de sa con­nais­sance des médias ital­iens, l’auteur décrit à plusieurs repris­es pour les dénon­cer les procédés du « mécan­isme du spec­ta­cle » qui n’illustre plus la réal­ité, mais s’est sub­sti­tué à elle.

Les valeurs aux­quelles s’accroche Pasquale peu­vent ain­si paraître périmées. Dans le passé, elles ont été néces­saires à la survie des hommes et du vil­lage. Elles sont partagées par San­dro. Si le roman est con­stru­it autour de la dis­pari­tion de l’adolescente, il s’agit d’abord de la mise en avant de l’importance des liens : les liens famil­i­aux, ceux fondés sur la com­plic­ité et la prox­im­ité que donne la vie dans un même petit vil­lage, ceux qui fondent la sol­i­dar­ité lorsque frappe le deuil. Mais tous ne sont finale­ment que des vari­a­tions de ce lien fon­da­men­tal à la terre. Cette prob­lé­ma­tique appa­rais­sait déjà dans les autres romans de l’auteur, mais elle est ici traitée dans toutes ses impli­ca­tions.

Entre autre, est abor­dée la dif­fi­culté pour la com­mu­nauté vil­la­geoise de s’ouvrir à d’autres réal­ités. Com­ment est-il pos­si­ble d’être vrai­ment soi-même là où tout le monde se fait une cer­taine image de l’autre ? Cela pousse San­dro dans une voie en miroir de celle de Ser­rai : tout le pousse à par­tir, mais il choisit de rester, jusqu’au jour où le départ devient inéluctable, sus­pen­dant ce lien vital. Et le para­doxe veut que ce soit la ville qui devi­enne la garante de sa lib­erté.

Giuseppe San­toliq­ui­do revient sou­vent sur la notion de des­tin, surtout vers la fin du roman, quand San­dro, le nar­ra­teur, tire des enseigne­ments de ce à quoi il a été con­fron­té. Il a le sen­ti­ment que « le des­tin est une bête sournoise, il procède par touch­es légères, infinitési­males, vous lais­sant accu­muler mau­vais choix et petites erreurs… ». D’autant plus quand s’y mêle le sen­ti­ment d’une faute com­mise, faute peut-être non définie mais qui pol­lue le vécu d’un drame ; à l’image du garçon se reprochant la mort acci­den­telle de sa mère parce qu’il ne s’est pas levé assez tôt. Dans cette loterie du des­tin, San­toliq­ui­do mon­tre sa sym­pa­thie pour deux de ses per­son­nages, chez qui se mar­que le sen­ti­ment d’infériorité des lais­sés-pour-compte accep­tant l’injustice « sans jamais se révolter ».

Le roman est émail­lé de l’adaptation de déli­cieuses expres­sions locales, comme « Vouloir dis­cuter avec le gros Dino, cela reve­nait à creuser un puits avec un doigt ». Ou d’heureuses  for­mules, par­fois graves : « Le dan­ger avec les sou­venirs, c’est qu’ils sont sou­vent l’antichambre des remords », par­fois drôles : « Les con­fi­dences sont la pro­priété du vent, il vous suf­fit de ten­dre l’oreille où que vous soyez pour les enten­dre roucouler à la can­ton­ade ».

Per­plexe devant la com­plex­ité des sit­u­a­tions, San­dro a cette phrase qui peut résumer son réc­it : « Aucune pen­sée n’est jamais totale­ment juste. Totale­ment pure. Aucun sen­ti­ment ». C’est la con­clu­sion que l’on peut tir­er à la fin de L’été sans retour, qui laisse ouvertes les inter­pré­ta­tions.

Joseph Duhamel

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