Apprivoiser son Dibbouk

Irène KAUFER, Dib­bouks, Anti­lope, 2021, 224 p., 18 €, ISBN : 978–2379510502
Mise à jour du 18/11/2024 : le livre a été repub­lié en livre de poche en 2024 : Irène KAUFER, Dib­bouks, Anti­lope, coll. “Antilopoche”, 2024, 224 p., 9,95 €, ISBN : 9782379511479

kaufer dibboukskaufer dibbouks pocheLes édi­tions de l’Antilope, dont la ligne édi­to­ri­ale se con­cen­tre autour de « textes lit­téraires ren­dant compte de la richesse et des para­dox­es de l’existence juive sur les cinq con­ti­nents », accueil­lent dans leur cat­a­logue le nou­veau roman d’Irène Kaufer. Dib­bouks, un texte sin­guli­er autour des iden­tités.

« “Il ne faut jamais en par­ler à ton père, c’est trop douloureux”, dis­ait ma mère. “Ne dis rien à maman”, dis­ait mon père, sou­vent, pour des broutilles. Ils avaient bâti l’un autour de l’autre un filet de pro­tec­tion qui, avec le temps et l’âge, s’était dur­ci en un mur infran­chiss­able, sur­mon­té de tes­sons de bouteilles et entouré de plusieurs rangées de bar­belés. » Le silence der­rière lequel peu­vent se mur­er ceux qui ont con­nu l’horreur, dernier rem­part pour la survie, a des revers par­fois dévas­ta­teurs : « Ils voulaient se pro­téger de la souf­france et ils se sont privés de vie. » Le père de la nar­ra­trice, Shmuel, sur­vivant de la Shoa, a réchap­pé à onze camps. À l’époque de sa dépor­ta­tion en 1942, ce jeune Polon­ais était papa depuis peu ; la dernière image qu’il a gardée de sa famille, celle qu’il fait revivre douloureuse­ment dans un geste de berce­ment quand il l’évoque, est celle de son enfant, Mari­ette, dans les bras de sa mère.

Après la tragédie indi­ci­ble, le retour et la ren­con­tre avec Erna : « Quand on lui demandait ce qui lui avait per­mis de sur­vivre, il répondait sim­ple­ment : Un hasard. J’ai eu de la chance. À Cra­covie, il a retrou­vé une cou­sine […]. Elle avait per­du son mari, son père, sa sœur, tous assas­s­inés, elle aus­si avait “eu de la chance”. Et voilà, le résul­tat de tant de chance, c’est moi. » Ces mots de la nar­ra­trice révè­lent l’esprit par­ti­c­uli­er de l’entreprise textuelle de Kaufer, à savoir retrac­er, avec une dis­tan­ci­a­tion presque légère – typ­ique de l’humour juif dont l’autrice se réclame –, une his­toire famil­iale peu­plée de vides et de fan­tômes. Cer­tains d’entre eux s’incrustent même dans le corps de vivants et devi­en­nent alors des « dib­bouks ». Selon la psy­chorab­bine Solange W., la nar­ra­trice serait d’ailleurs elle-même habitée par sa demi-sœur Mari­ette, ce qui expli­querait pourquoi depuis tou­jours elle doute de sa pro­pre incar­na­tion et lutte con­tre la sen­sa­tion d’être sur le point de dis­paraître.

Suite à cette révéla­tion psy­cho-ésotérique, la nar­ra­trice entre­prend une quête des orig­ines, au cours de laque­lle elle chem­inera dans des univers par­al­lèles, à la fois plau­si­bles et improb­a­bles, où d’autres ver­sions de cha­cun auront mené leur pro­pre exis­tence, à l’intersection d’un passé réparé et d’un présent réin­ven­té : « Et si vous existiez toutes les deux ? […] Est-ce que vous pou­vez envis­ager cette pos­si­bil­ité ? » Elle explor­era le champ des pos­si­bles et, en route, ren­con­tr­era (in prae­sen­tia ou in absen­tia) de nom­breuses per­son­nes (par­ents, amis, incon­nus).

Dans son roman aux accents biographiques et au souf­fle per­son­nel, Irène Kaufer embar­que le lecteur dans un ver­tig­ineux voy­age, où il est inutile de vouloir démêler le vrai du faux, même si la parole, le témoignage, l’échange et le réc­it demeurent essen­tiels, au cœur de l’intention. Mais, au fond, l’enjeu est ailleurs : avec déri­sion et con­vic­tion, il s’agit pour l’autrice de « met­tre les maux en mots »…

Samia Ham­ma­mi