Là où tout le réel est poésie…

Marie GEVERS, La comtesse des digues, Post­face de Vin­cent Van­cop­penolle, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace nord », 2021, 220 p., 8,50 €, ISBN : 9–782875-6854–14

gevers la comtesse des diguesLà où tout le réel est poésie, écrivait Jacques Sojch­er dans sa pré­face à une précé­dente édi­tion de La comtesse des digues, pre­mier roman de Marie Gev­ers (1883–1975). En effet, l’œuvre de celle qui reçut une édu­ca­tion mi-fla­mande mi-fran­coph­o­ne et vécut de manière qua­si exclu­sive dans le domaine famil­ial de Mis­sem­bourg où une sco­lar­ité orig­i­nale lui fut dis­pen­sée notam­ment via la lec­ture du Télé­maque de Fénelon et une con­nais­sance appro­fondie de la Nature, repose sur un ensem­ble de dynamiques struc­turantes qui sont générale­ment celles du dis­cours poé­tique. La lit­téra­ture clas­sique et le grand livre du jardin doma­nial rem­placèrent donc avan­tageuse­ment l’école, faisant de la petite fille un être mi-rus­tique mi-intel­lectuel et un écrivain fran­coph­o­ne élevé au con­tact des patois fla­mands de son milieu natal.

Éloignée du roman région­al­iste tout comme des expéri­men­ta­tions mod­ernistes, Marie Gev­ers, qui fut la pre­mière femme belge à être élue au sein de l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, offre à ses lecteurs, à tra­vers des romans, des réc­its ou des con­tes comme La comtesse des digues (1931), Madame Orpha ou la séré­nade de mai (1933), Gulden­top : his­toire d’un fan­tôme (1935), Le voy­age de Frère Jean (1935), La ligne de vie (1937), Plaisir des météores ou le livre des douze mois (1938), Paix sur les champs (1941), La grande marée (1943), Vie et mort d’un étang (1950) un univers lit­téraire riche, autonome et sin­guli­er. La dimen­sion auto­bi­ographique y est incon­testable­ment présente. Durant la Sec­onde guerre mon­di­ale, Marie Gev­ers, comme d’autres écrivains con­nus, eut des rela­tions impru­dentes, peut-on lire dans un compte-ren­du de séance de l’Académie. Elle adhéra en effet à l’Association européenne des écrivains, fondée en octo­bre 1941 à Weimar, placée sous la tutelle du Min­istère de la Pro­pa­gande du Dr Goebbels.  Les sec­tions nationales belges de cette asso­ci­a­tion ouverte­ment anti­com­mu­niste étaient partagées en sec­tions fla­mande et fran­coph­o­ne : Pierre Huber­mont, respon­s­able de la Com­mis­sion cul­turelle wal­lonne, Con­stant Mal­va, écrivain-mineur de fond, le jour­nal­iste rex­iste Pierre Daye et l’écrivain région­al­iste lié­geois Joseph Migno­let, séna­teur rex­iste, en firent par­tie.

Dans l’œuvre de Gev­ers, Mis­sem­bourg est un ombil­ic. Le pays entre l’Escaut et le vieil Escaut y appa­raît comme un topos îlien  et la matrice même du réc­it : la terre et l’eau s’y entremê­lent  à tra­vers leurs rap­ports con­flictuels et nourriciers ; toute une activ­ité locale, avec ses strat­i­fi­ca­tions économiques, sociales, psy­chologiques y prend source. Le monde extérieur – la ville, l’étranger – y est perçu comme une intru­sion : la Nature et le cours du temps ont leur pro­pre logique, qu’il ne faut pas per­turber par de l’innovation. Les rela­tions amoureuses y sont pareille­ment délim­itées. La con­fronta­tion de l’endogène et de l’exogène est une base essen­tielle de l’intrigue. Dans l’histoire de Suzanne, la « comtesse des digues » qui suc­cède à son père décédé, chargé de l’entretien du sys­tème de con­trôle des eaux et des pold­ers, il y a une réminis­cence loin­taine de l’histoire de la Calyp­so du Télé­maque. Entre Suzanne, son domes­tique Tryphon et Max Lar­ix, l’intrigue amoureuse se déroule sur fond de trans­gres­sion, de cli­vage social et d’intime rela­tion avec la nature envi­ron­nante, qua­trième pro­tag­o­niste de ce quatuor amoureux sinon éro­tique. Les per­son­nages sec­ondaires du roman offrent égale­ment une vision dichotomique des rap­ports soci­aux et amoureux. Une autre dimen­sion poé­tique, car­ac­téris­tique du style de Marie Gev­ers, est celle des failles lin­guis­tiques : la langue française et le patois fla­mand sont aus­si, comme la terre et l’eau, en rela­tion sémi­nale. Dans Madame Orpha, Marie Gev­ers con­fi­ait : « Par­mi les mots fla­mands dont une tra­duc­tion française erronée favori­sait mes rêves, se trou­vait le mot employé en patois pour automne. Le vrai mot fla­mand est Herf­st. Mais les paysans ne le dis­ent guère. (…) l’automne s’appelle Boomis. (…) Dans mon enfance, j’interprétais ce mot d’une manière bien plus poé­tique : je tradui­sais Boomis : Messe des arbres parce que boom veut dire arbre (…). »

Dans le roman, la langue française est régulière­ment parsemée d’expressions fla­man­des locales, qui ajoutent à la fois une vraisem­blance et une poé­tique col­orée au réc­it. Marie Gev­ers abor­de aus­si, par la descrip­tion des fig­ures féminines prin­ci­pales et sec­ondaires, la thé­ma­tique de la con­di­tion sociale et de la sex­u­al­ité des femmes. C’est le cas dans ce pre­mier roman ; ce le sera aus­si dans son chef‑d’œuvre, Madame Orpha

Dans sa post­face cri­tique, Vin­cent Van Cop­pen­nolle insiste sur un procédé qui relève du poé­tique et sin­gu­larise l’écriture de Marie Gev­ers : si, dans le roman tra­di­tion­nel, le réc­it itératif est, comme la descrip­tion, au ser­vice du réc­it pro­pre­ment dit – ou réc­it sin­gu­latif (Gérard Genette), « la pro­liféra­tion des scènes itéra­tives est telle que la sub­or­di­na­tion du répéti­tif au ponctuel (…) se trou­ve sérieuse­ment remise en cause. L’événement unique s’inscrit tou­jours dans un cycle, et le réc­it à ten­dance à se dévelop­per suiv­ant une boucle ». À tra­vers une ligne mélodique prin­ci­pale et l’ensemble des répéti­tions et des vari­a­tions, la vie des per­son­nages épouse l’éternel retour du temps. C’est le cas dans tous les livres de Gev­ers. Cette tem­po­ral­ité est déjà solide­ment présente dans La comtesse des digues : « On y con­state (…) la présence de trois lignes tem­porelles évolu­ant par­al­lèle­ment : les deux pre­mières, vec­torisées, con­cer­nent les amours de Suzanne et son des­tin pro­fes­sion­nel ; la troisième est cir­cu­laire : elle retrace la vie du fleuve et le cycle des métiers qui gravi­tent autour de lui. Et la force de la struc­ture cyclique est telle que le développe­ment de la dou­ble intrigue se trou­ve con­t­a­m­iné (…) par le rythme de la vie du fleuve : le chem­ine­ment du drame de Suzanne prend la forme d’une année. Ain­si les deux intrigues, celle du mariage et celle de la suc­ces­sion, sont nouées par le même événe­ment, à savoir la mort du père. Or c’est un an, très  pré­cisé­ment, après cet événe­ment inau­gur­al, qu’elles trou­veront l’une et l’autre leur con­clu­sion » (V. Van Cop­penolle).

Dans le por­tait de Suzanne, Marie Gev­ers plaide pour une inscrip­tion de l’être au monde et pour la lib­erté sub­stantielle qu’elle donne, con­traire­ment à, d’une part, la tra­di­tion étouf­fante et, par ailleurs, au mod­ernisme tapageur.

Éric Brog­ni­et