Ces parents-là

Un coup de cœur du Car­net

Vir­ginie JORTAY, Ces enfants-là, Impres­sions nou­velles, 2021, 256 p., 20 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782874498855

jortay ces enfants-làElle se sou­vient, tout lui revient en détail, sa rage monte et, avec elle, le besoin d’écrire. Les mots se pré­cip­i­tent car tout est devenu clair à présent que l’étau de leur emprise s’est relâché. Dans cet élan, elle nous dit d’une traite son enfance dans une famille en vue, de celles qui attirent le regard et la con­voitise et à qui tout sem­ble réus­sir. Le père est ani­ma­teur-vedette, il enchaîne les suc­cès. La mère accom­pa­gne cette réus­site et en organ­ise la mise en scène. Elle saisit toutes les occa­sions d’affirmer l’ascension sociale de leur cou­ple au tra­vers de récep­tions au cours desquelles il se donne en spec­ta­cle, toute pudeur mise de côté. Une mai­son neuve est con­stru­ite pour affirmer ce statut, avec une piscine dans laque­lle il est de bon ton de se baign­er nu. Ces fes­tiv­ités large­ment arrosées rassem­blent des adultes libérés qui recherchent un plaisir sans lim­ite, et les hôtes sem­blent s’en réjouir tout y en prenant part.

S’il est aisé d’ordonner les choses en com­pag­nie d’un mari com­plaisant, il en est autrement des enfants, dont la nar­ra­trice, que sa mère croit pou­voir instru­men­talis­er mieux encore.  Elle pré­tend la con­stru­ire à son image, tant dans son apparence physique que dans son com­porte­ment, recourant à toutes les formes de manip­u­la­tions et aux ser­vices de médecins sans scrupules. L’enfant croit pou­voir résis­ter à cette entre­prise de réi­fi­ca­tion, mais elle mesure que cette emprise est ter­ri­fi­ante et prend des allures total­i­taires. À vouloir s’en dégager, elle ne fait que chang­er de bour­reau, elle n’éprouve plus de sen­ti­ments, à l’image des adultes qui l’ont façon­née et aux­quels elle est livrée. Des décen­nies plus tard, son trou­ble est intact : elle dénonce les abus dont elle a été vic­time en tant qu’enfant et surtout que fille, réduite au rôle de faire-val­oir des hommes. Elle souligne sans détour les petits jeux de ceux qui s’imposent aux autres en bran­dis­sant la ban­nière de la lib­erté. De cet univers mal­sain qui malmène les per­son­nes les plus vul­nérables, on ne sort vivant qu’en fuyant pour oubli­er, jusqu’à ce que les sou­venirs refassent sur­face et que l’on décide de met­tre des mots dessus.

Vir­ginie Jor­tay lit un extrait de son roman pour Son­aLit­té

Vir­ginie Jor­tay ne donne pas dans le sor­dide. Elle campe ce monde sin­istre avec une lib­erté de ton peu com­mune et en adop­tant un prisme qui tran­scende les faits. Il y a un rien de Perec et Les choses dans le ton qu’elle adopte pour nous décrire le monde des par­venus, le soin qu’ils met­tent à se dis­tinguer de leurs sem­blables, le plaisir qu’ils ont à affich­er leur réus­site, l’énergie qu’ils déploient pour la con­serv­er, l’importance accordée aux apparences, au ciné­ma qui les entre­tient. L’autrice prend un malin plaisir à soulign­er en italique les  traits de lan­gage qui entourent ces mécan­ismes de mise en scène et la rhé­torique de l’asservissement. D’une plume féroce,  elle dénonce  sans détour que cette mise en scène exige des femmes une mise en retrait. Elles sont réduites à un rôle de faire-val­oir can­ton­né à l’organisation de l’espace domes­tique, elles sont un attrib­ut indis­pens­able du bon­heur affiché. Ceux et surtout celles qui n’acceptent pas les règles de ce jeu de société sont voués à la dis­grâce, leur sin­gu­lar­ité est assim­ilée au trou­ble men­tal.

Issue du monde du spec­ta­cle, direc­trice d’une école de cirque, l’autrice nous a don­né avec Ces enfants-là un pre­mier roman à l’écriture aboutie qui ne saurait pass­er inaperçu. Il affirme une per­son­nal­ité forte qui nous fait oubli­er la fadeur d’autres lec­tures et impose une voix nou­velle dans notre paysage lit­téraire avec laque­lle il fau­dra désor­mais cer­taine­ment compter.

Thier­ry Deti­enne

Vir­ginie Jor­tay par­le de son pre­mier roman. Une vidéo pro­posée par Les Impres­sions nou­velles.
Extrait lu par l’autrice et pro­posé par Son­aLit­té