« Bleu comme une orange »

Nadine MONFILS (autrice) et Kikie CRÊVECŒUR (illus­tra­trice), Le bleu des rêves, La pierre d’alun, coll. « La Petite Pierre », 2021, 64 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87429–120‑3

monfils crevecoeur le bleu des revesPour son trente-cinquième ouvrage, la col­lec­tion « La petite pierre » des édi­tions La pierre d’alun pro­pose un cahi­er à spi­rale rem­pli de la prose de Nadine Mon­fils et des illus­tra­tions de Kikie Crêvecœur. Les deux artistes devaient se ren­con­tr­er car elles bril­lent d’une même lumière : celle du détourne­ment et de la légèreté cer­taine. L’univers déjan­té de l’autrice est con­nu de tous ; Mon­fils s’amuse à tri­t­ur­er un matéri­au sérieux et doc­u­men­té pour en façon­ner (notam­ment) des polars bour­rés d’humour et de vital­ité. Crêvecœur, elle, œuvre à capter avec sen­si­bil­ité des frag­ments de vie et du monde, et les grave minu­tieuse­ment… dans des gommes ! Toutes deux parta­gent une volon­té tenace de se dégager de la lour­deur imposée ain­si qu’un tracé sin­guli­er hors des sen­tiers bat­tus. Leur col­lab­o­ra­tion « évi­dente » se con­cré­tise dans Le bleu des rêves à la faveur de deux con­tes.

Dans le pre­mier, un vieil homme, bien qu’ayant tout pour être heureux – « un chat, du soleil en boîte, des nougats et des fleurs qui poussent dans sa télévi­sion » –, déprime. Son mal­heur provient d’une dis­pari­tion inquié­tante : un matin, sans crier gare, tous ses sou­venirs se sont fait la malle. Ils ne se sont pas cachés au fond d’un tiroir, sous un lit ou der­rière les rideaux ; Joseph les aurait retrou­vés vu qu’il a retourné toute sa mai­son à leur recherche. Non… Ils sont par­tis, sans laiss­er d’adresse, et leur absence crée un vide immense. Face à son inquié­tude, le fac­teur Tim­bré con­seille alors à Joseph de déclar­er offi­cielle­ment leur perte. De fil en aigu­ille, il croise un polici­er mangeur de cous­cous, une men­di­ante de cœur, une sor­cière tri­co­teuse, un vendeur de boîtes à sou­venirs et une coquette fée zozotante. Reste à décou­vrir lequel de ces attachants per­son­nages sen­si­bilis­era le bon Joseph à la beauté des bulles de savon.

La nar­ra­trice du sec­ond con­te, quant à elle, « n’[a] peur de rien » et « ne croi[t] pas au hasard ». Elle se plaît donc à arpen­ter les ruelles étroites, mal éclairées, un brin mys­térieuses dans lesquelles d’étranges bou­tiques lui font de l’œil. C’est ain­si qu’un soir, elle pousse la porte d’un intri­g­ant com­merce : le lieu ne se matéri­alise qu’une fois la nuit tombée et ses hôtes jouent par­fois les filles de l’air. À l’intérieur, ses yeux se posent d’abord sur un vendeur au cos­tume fatigué, et ensuite sur une mul­ti­tude de boîtes col­orées. « Il y en avait plein les murs. Rien d’autre. Que des boîtes partout ! » Et que recè­lent-elles ? Du temps. Du temps à gag­n­er ou à per­dre, c’est selon la per­spec­tive adop­tée. Mais se vendent-elles ? se méri­tent-elles ? s’offrent-elles ? s’ouvrent-elles, même ? Pour le savoir, il fau­dra se rap­pel­er que « la sagesse s’accroche tou­jours à la lumière et recou­vre le noir de pail­lettes »…

« Parce que la vie offre sou­vent des cadeaux qu’on ne prend plus le temps de voir… », savour­er les illus­tra­tions col­orées, vignettes et con­fet­tis, patch­works et enveloppes, com­po­si­tions agencées ou tour­bil­lons d’impressions se révèle un déli­cieux impératif. L’enfance teinte le regard de Crêvecœur et se pro­file dans un joyeux bric-à-brac où chaque élé­ment se fait sourire et évo­ca­tion. Elle pro­longe d’une façon poéti­co-amu­sante les his­toires fan­tai­sis­to-sages de Mon­fils. Une ren­con­tre qui devait avoir lieu, surtout quand on « n’[a] peur de rien » et « ne croi[t] pas au hasard »… !

Samia Ham­ma­mi