Ce que mystère cache

Brigitte MOREAU, La com­plainte d’Isabeau, F dev­ille, 2021, 270 p., 20 €, ISBN : 9782875990464

moreau la complainte d'isabeauAurore a entamé des études de let­tres à la Sor­bonne. Elle ambi­tionne de devenir roman­cière et elle est rev­enue dans sa famille pour pass­er les vacances d’été, lais­sant son com­pagnon à Paris. Dans la demeure famil­iale, elle retrou­ve sa mère, Made­line qui vit aux côté de sa grand-mère, Huguette. Ici, point d’homme, juste le sou­venir d’un grand-père par­ti trop tôt et d’un mari enfui. Ce retour mar­que une rup­ture avec la vie en ville, elle redé­cou­vre un univers sur lequel l’aïeule règne sans partage, imposant une organ­i­sa­tion intan­gi­ble et dirigeant la vie de la mai­son. Pour sa petite-fille, qui doit être épuisée, elle veut un séjour sans his­toire, du repos à l’ombre, de longues nuits, des repas réguliers.

À la faveur de ce retour aux sources, Aurore se met à l’écoute d’elle-même, de ses sou­venirs du passé. Le pre­mier indice est celui d’une ombre qui de longue date lui rend vis­ite la nuit et lui mur­mure une berceuse. Inter­rogée à ce pro­pos, sa mère ne lui apporte aucune réponse. Lorsqu’elle cherche à entr­er en con­tact avec son père, qui est phar­ma­cien dans la région et dont on lui a dit qu’il avait lâche­ment quit­té le foy­er avant sa nais­sance, elle se heurte à un refus sans appel. Et quand elle entend se promen­er sur la colline proche au lieu de rester sage­ment dans le jardin, elle s’en voit inter­dire l’accès au motif que des promeneurs ont dis­paru dans des failles dan­gereuses. Habituée désor­mais à l’indépendance, Aurore ne l’entend pas ain­si et elle enfreint dis­crète­ment mais sans hésiter les inter­dits posés. Sur la colline, elle ren­con­tre une vieille femme qui vit recluse et qui, la voy­ant, lâche le prénom d’Isabeau. Elle n’aura de cesse de revenir sur la colline pour en savoir plus car elle perçoit un frémisse­ment de mys­tère sans savoir encore qu’il la con­duira bien­tôt à recon­sid­ér­er com­plète­ment sa pro­pre his­toire.

Avec La com­plainte d’Isabeau, Brigitte More­au nous entraîne au cœur des secrets d’une famille, dans un univers réglé par le matri­ar­cat où le pou­voir d’une femme aveuglée par l’obsession des con­ve­nances régente le des­tin des autres jusqu’à provo­quer le pire. Dans sa quête de vérité, Aurore démasque les rouages de cette emprise et, rompant le huis clos,  elle con­quiert l’autonomie que Made­line n’a jamais acquise. Le réc­it fait la part belle aux dia­logues entre les femmes qui ani­ment l’intrigue et qui alter­nent avec les mono­logues qu’Huguette tient en fin de journée face au por­trait de son mari défunt pour mieux se con­forter dans sa pos­ture de pou­voir.

Le réc­it est con­duit avec soin et sen­si­bil­ité à telle enseigne que la quête d’Aurore devient la nôtre et que l’envie de savoir ne nous quitte pas avant le dénoue­ment, où nous prenons avec elle la pleine mesure du désas­tre en même temps que nous éprou­vons le soulage­ment face à la vérité con­quise.

Thier­ry Deti­enne