La vie quotidienne au temps lointain des objets

Gil BARTOLEYNS et Manuel CHARPY, L’étrange et folle aven­ture du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s’en ser­vent, Pre­mier par­al­lèle, série « La vie des choses », 2021, 224 p., 40 ill., 9,50 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 978–2‑85061–108‑7

bartholeyns charpy l'étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s'en serventOn peut n’avoir jamais con­nu l’odeur d’une tranche de pain brûlé noir de chez noir (parce que sur l’antique grille-pain de vos arrière-grands-par­ents encore util­isé, les tranch­es ne saut­ent pas, il faut les retir­er à temps), et ignor­er le nom de Lautréa­mont (« Beau comme la ren­con­tre for­tu­ite sur une table de dis­sec­tion d’une machine à coudre et d’un para­pluie », cita­tion iconique chérie des sur­réal­istes), et néan­moins, se plonger avec curiosité dans ce livre qui évoque l’archéologie, l’usage et les normes qui régis­sent une grande par­tie des objets – et notre vie quo­ti­di­enne.

C’est ce à quoi s’attellent deux his­to­riens et uni­ver­si­taires, Gil Bart­ho­leyns (égale­ment romanci­er, auteur de Deux kilos deux, une enquête sur l’élevage inten­sif de volailles dans les Hautes-Fagnes, Lat­tès, 2019) et Manuel Charpy (auteur de Ma vie dans la sape, 2020), dans cet ouvrage qui évoque presque, par ses illus­tra­tions de toutes épo­ques et tous gen­res, un cat­a­logue de la Man­u­fac­ture des armes et cycles de Saint-Eti­enne, et par son éru­di­tion, un pré­cis de soci­olo­gie à tra­vers les siè­cles et les cul­tures. (On regrette l’impression sur un papi­er de qual­ité médiocre, mais soit.)

Au départ, donc, il y a un objet. Sa nais­sance et son pourquoi, son évo­lu­tion tech­nique, sa dif­fu­sion sociale, son acces­si­bil­ité, les dis­cours qui l’entourent, sa propen­sion à grig­not­er de plus en plus de parts de marché (même au 19e siè­cle), et sa capac­ité incroy­able à être trans­for­mé au fil du temps (car il en fera gag­n­er telle­ment…) en out­il indis­pens­able à l’existence de tout être humain digne de ce nom… et en fig­ure lex­i­cale basique de tout étu­di­ant en études com­mer­ciales. Objet = bin­go.

Si à 50 ans la vie est foutue quand on n’a pas sa Rolex au poignet, c’est une chose – ridicule on en con­vient –, mais qui sous-tend une con­cep­tion du monde social dont Bour­dieu a fait son pain. Si en Afrique, « au temps des colonies », un « indigène » por­tant une mon­tre cassée mon­trait par là qu’il refu­sait « le temps colo­nial » tout en sachant qu’il y était inté­gré de force, c’est une autre chose, et pas moins sig­nifi­ante que la pre­mière. Bart­ho­leyns et Charpy, munis d’un bagage ency­clopédique (par­fois trop) sur une foule d’objets qui ont envahi nos vies et celles de nos ascen­dants, sont d’une effi­cac­ité red­outable, et d’une pré­ci­sion référen­tielle qu’on aurait du mal à met­tre en bal­ance, même si le sujet en lui-même n’est pas neuf.

Ain­si, prenons les out­ils de cui­sine et les robots ménagers. Quel domaine enchanteur ! Bien utiles à la mai­son, appelés sou­vent dès les années 1950 d’un prénom féminin (pour mieux les dis­tinguer bien sûr), ils vont non seule­ment per­me­t­tre d’apprendre à la gent fémi­nine à cuisin­er (encore) mieux, mais aus­si plus vite, moins cher, et avec moins d’effort, c’est évi­dent. La mère de famille pour­ra met­tre à prof­it ce temps pré­cieux à veiller davan­tage sur le bien-être domes­tique (ah ! l’aménagement déco­ratif du home !), sur elle-même et ses atouts beauté. Chance, il y a là aus­si des objets pour lui faciliter la vie, et lui per­me­t­tre de cumuler le rôle de mère exem­plaire, avec celui de déco­ra­trice d’intérieur, et d’épouse sexy quand il est temps (encore…) de le paraître. En 1975, la revue fémin­iste Les pétroleuses y répondait sans dis­cu­tailler : « Arts ménagers, art d’aménager, la dou­ble journée ! » Et si l’on se sou­vient, chez nous et à rai­son, des ouvrières de la FN en grève dans les années 1960, récla­mant « À tra­vail égal, salaire égal », on n’oubliera pas non plus la vari­ante sans illu­sion qu’en tira peu d’années après l’un de nos meilleurs auteurs d’aphorismes, André Stas : « À tra­vail égal, galère égale ».

L’aspirateur (mécanique et sans élec­tric­ité, oui, ça a existé), le télé­phone, le vélo d’appartement, le rameur, l’interrupteur, la TSF puis la radio, la télévi­sion, la cas­sette audio, l’ordinateur, l’agenda élec­tron­ique, l’hygiène (et le plaisir) intime, la cafetière élec­trique, la machine à café à dosettes, la poêle anti­ad­hé­sive et la ton­deuse à gazon autonome…  N’en jetez plus ? Si, juste­ment. L’obsolescence pro­gram­mée est là, et les acheteurs com­pul­sifs aus­si, que vien­nent talon­ner les rétifs de la con­som­ma­tion à out­rance. Oppos­er les Black Fri­day à la tiny house, voilà l’injonction para­doxale à laque­lle la société con­sumériste et mon­di­al­isée nous con­fronte.

Cet ouvrage rob­o­ratif et sans com­plai­sance devrait, non pas seule­ment inquiéter sur notre monde, comme le sug­gèrent sou­vent les auteurs, mais au con­traire, aider à con­va­in­cre qu’il est encore temps d’en chang­er un peu.

Alain Delaunois