Contre vents et marées

Do LEVY DEWIND, Amar­res, Sablon, 2021, 15 €, ISBN : 9782931112199

dewind amarresIl est marin pêcheur, c’est ce qu’il voulait faire depuis tout petit. La vio­lence des flots, les tem­pêtes, la lutte pour maîtris­er l’immaîtrisable, il en a besoin.

Elle, douce, légère et solaire, passe son temps à l’attendre et se demande sou­vent s’il revien­dra lorsqu’il l’abandonne au petit matin.

Lui, c’est Hel­mut, un prénom alle­mand qui ne plai­sait pas à son insti­tutrice. Enfant, déjà, il avait dû se bat­tre. Le com­bat vain qu’il menait alors ne se jouait pas con­tre la mer. À l’époque, c’était con­tre le père alcoolique qu’il fal­lait lut­ter. Du haut de ses huit ans, Hel­mut ne savait jamais ni où ni quand le coup allait tomber, ni même s’il en réchap­perait.

Il l’a frap­pé sur la tête. Avec quoi ? Une planche ? Sa main ? Son pied ? Hel­mut n’avait pas fui, cette fois. Quand le père a franchi la porte en hurlant et en titubant, Hel­mut ne s’est pas caché, comme d’habitude, et comme les autres. Il n’en pou­vait plus de toute cette ter­reur qui leur mangeait les entrailles jour après jour, à lui et à ses frères et sœurs, cette ter­reur qui les tétani­sait, les glaçait de peur à chaque fois. Alors, c’est venu comme ça, sans qu’il y ait réfléchi. Il est resté droit comme un piquet, au milieu de la tour­mente, du haut de ses cent douze cen­timètres. Main­tenant, il se demande s’il va mourir.

L’affrontement est bien réel, ce n’est pas un spec­ta­cle, pas celui que donne l’Undertaker, cham­pi­on de catch qui gagne à chaque fois…

Le com­bat est seule­ment sur la scène. On voudrait y croire.

En mer aus­si la lutte est bien réelle, chaque jour, con­tre les forces de la nature, par tous les temps, il s’embarque sur son cha­lu­ti­er dure­ment acquis. Il faut pay­er les traites, rem­bours­er un crédit accordé après des années passées à économiser, faire face à la con­cur­rence et aux quo­tas européens de plus en plus stricts.

Dans les bras de la femme à la longue chevelure rousse, il tente de baiss­er la garde, mais la cara­pace obstiné­ment forgée est tou­jours là, néces­saire, indis­pens­able pour revenir à la mer.

Par­fois la musique apaise, per­met la fusion des corps et l’abandon.

C’est une his­toire comme un morceau de jazz, une phrase musi­cale, tou­jours la même, chaque fois dif­férente, un morceau d’Avishaï Cohen qui s’appelle Remem­ber­ing, comme la marée, le ressac de la mer qui revient et qui s’en va. Une his­toire d’amour.

Mais le passé revient sans cesse. Écho lanci­nant comme un riff de gui­tare.

Com­bi­en de coups faut-il encaiss­er pour devenir un homme ?

Dans ce va-et-vient con­stant entre passé et présent, douceur et bru­tal­ité, le style dépouil­lé et tran­chant de Do Levy Dewind, qui signe avec Amar­res son pre­mier roman, dit les sen­ti­ments que l’on ne parvient pas à exprimer et la dif­fi­culté à se pass­er de son passé. Lorsque la phrase se fait lyrique, c’est pour racon­ter la vio­lence en spec­ta­cle, celle du com­bat de catch qui vient, en miroir, inter­rompre le réc­it de la vie rude d’Helmut.

À quoi ressem­ble la vie lorsque le spec­ta­cle est ter­miné ?

Cette ques­tion, le lecteur se la posera encore longtemps, une fois le livre refer­mé.

Lau­ra Delaye