Muriel Claude : tailler la langue dans l’oblique

Muriel CLAUDE, Arrange­ment flo­ral, Flam­mar­i­on, 2022, 110 p., 17 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9–782080-273192

claude arrangement floralAprès l’ouvrage À la proue (avec Pierre Mertens, paru chez CFC Édi­tions), où elle évoque son méti­er de libraire, Muriel Claude nous livre un pre­mier recueil poé­tique, Arrange­ment flo­ral. L’ikebana com­pose à la fois la toile de fond d’un recueil qui en épouse l’esthétique (le jeu entre le vide et le plein, la con­ci­sion de la forme) et un motif poé­tique qui autorise l’exhumation de sen­sa­tions, d’événements de l’enfance. L’art flo­ral japon­ais n’agit pas comme un fil­tre qui délivr­erait une valeur métaphorique mais s’élève au rang d’un anal­o­gon d’une démarche de l’esprit, au rang d’une cod­i­fi­ca­tion végé­tale afin d’explorer les traces de l’intime.

Sobriété de l’économie textuelle, art des pro­por­tions et de l’infra-liminal, lumière de l’indirect… Muriel Claude ikébanise la langue en déplaçant la focale de l’œil poé­tique et en le repoéti­sant dans un espace évolu­ant entre abstrac­tion épurée et recon­fig­u­ra­tion ténue du jadis. Exer­ci­ce men­tal et sen­soriel, l’ikebana n’est pas appliqué à un champ qui lui est étranger, celui de l’écriture, mais sert de guide, de lyre d’Orphée. Le tact passe par le mélange de styles qui emprun­tent à la prose, au vers, au réflexif.

S’ouvrant sur Kawa­ba­ta, le recueil s’enracine dans la pas­sion que l’autrice éprou­ve depuis la fin de l’adolescence pour l’art flo­ral japon­ais. De l’âme des fleurs à la musique de l’enfance, un même souf­fle cir­cule. Des échos sen­soriels se pro­lon­gent dans des creuse­ments vers le monde des odeurs, du tac­tile, des matières.

mon pouce
ma bouche
à l’intérieur calé
mon palais
les dents ser­rées ne pas le per­dre
ma salive
tiède salée
elle coule entre mes dents
sur mon men­ton
les yeux fer­més

Une deux­ième pas­sion, celle de la pho­togra­phie, se noue à la pre­mière. Pho­tographe, Muriel Claude inter­roge les réso­nances entre les deux arts qu’elle a élus, leurs manières respec­tives de rejouer les rap­ports au temps et à l’éternité. Tout est chez elle une ques­tion de pesée, de respect de ce qui s’ouvre, d’angle d’approche, d’arpentage de l’espace con­stru­it et du temps enfui. Son dia­logue avec la pho­togra­phie s’emporte dans les zones imper­cep­ti­bles, lacu­naires du sou­venir, du deuil, de l’abandon. Son écri­t­ure se tient au plus près de ce qui fuit, de ce qui se dérobe. Son verbe délivre des frag­ments de réal­ité de biais, se coule dans un agence­ment en sus­pen­sion où la sug­ges­tion tient lieu de gou­ver­nail. La veine médi­ta­tive se vit comme sai­sisse­ment par l’étonnement envers ce qui est, envers ce qui a eu lieu. Muriel Claude taille la langue comme on spa­tialise un paysage qui fait fi des dif­férences entre présent et passé, entre per­cep­tion et rêver­ie. Elle épouse un dire-sans-dire, con­tem­ple les dépôts de sou­venir lais­sés sur un sable fou­et­té par le vent. La haute et la basse enfances flu­ent et reflu­ent au rythme des marées mnésiques, de la marée haute et de la marée basse.

je suis un œil
toute petite
la larme
ma mai­son

À côté d’un texte sur le tokono­ma (alcôve, « cen­tre esthé­tique » de la mai­son japon­aise), le ques­tion­nement sur l’attribution du prénom « Muriel » nous mène dans le cône d’ombre du film d’Alain Resnais, sur un scé­nario de Jean Cay­rol, Muriel ou le temps d’un retour. Ce mou­ve­ment de retour vers des îlots de sou­venirs, vers des plaines men­tales est pré­cisé­ment la sève qui ani­me le recueil.

Une petite fille écoute sa mère : « ce film qui t’a don­né ton nom ».
Elle aime les his­toires, elle se dit que son prénom est comme un titre de livre, un livre qu’elle n’a pas lu et dont per­son­ne ne lui a jamais révélé le con­tenu. 

L’ikebana ouvre sur l’art d’effeuiller l’intime sans le dévoil­er, de laiss­er per­ler l’imaginaire tout en veil­lant à ne pas débus­quer le non-dit, à ne pas trahir la den­sité du silence et ce que l’écriture se doit de cel­er dans le secret. L’architecture des mots se con­stru­it à par­tir d’un équili­bre entre l’ordre, l’harmonie d’une prose min­i­mal­iste et les ten­sions sous-jacentes qui affleurent. Adepte de l’oblique, ce recueil puis­sant par sa fragilité inscrit l’image et le mot dans un geste de con­ju­ra­tion de la perte. Muriel Claude écrit par touch­es, par flo­cons, sans entailler, sans vio­len­ter l’épiderme de l’espace, sans les grandes orgues d’une embrasée mémorielle. Dans une déser­tion loin du bruit du monde offi­ciel, loin du star sys­tème d’une lit­téra­ture noyée dans les eaux mortes du mar­ket­ing et du diver­tisse­ment insignifi­ant.

Véronique Bergen