Portraits de l’écrivaine en personnages

Mar­i­anne ROSENSTIEHL, Phénomène. Por­traits d’Amélie Nothomb, Gründ, 2021, 188 p., 24,95 €, ISBN : 978–2‑324–02962‑2

rosenstiehl phenomene portraits d amelie nothombParu aux édi­tions Gründ sous le titre Phénomène, un beau-livre présente le tra­vail de Mar­i­anne Rosen­stiehl sur Amélie Nothomb. Qua­tre-vingts por­traits pho­tographiques sont ain­si rassem­blés, assor­tis d’interviews accordées par l’écrivaine à l’émission À voix nue de France Cul­ture.

Actes de col­lo­ques, livres d’entretiens, mono­gra­phies, abécé­daire, par­o­dies… les livres sur Amélie Nothomb sont désor­mais presque aus­si nom­breux que ceux écrits par la pour­tant pro­lifique roman­cière. Phénomène explore un pan impor­tant de la présence publique et médi­a­tique, voire de l’œuvre, de l’écrivaine : les pho­tos. Depuis 2003 et Antéchrista, la cou­ver­ture de cha­cun de ses romans est en effet invari­able­ment ornée d’un por­trait en pleine page, tan­dis que ses inter­views dans la presse sont tou­jours agré­men­tées d’images artis­tique­ment mis­es en scène. Au fil des années, Amélie Nothomb a col­laboré avec de grands noms de la pho­togra­phie. On pense par exem­ple à Jean-Bap­tiste Mondi­no, Sarah Moon ou encore Pierre et Gilles. Et, donc, Mar­i­anne Rosen­stiehl.

La por­traitiste française, qui affec­tionne le noir et blanc, a tra­vail­lé avec plusieurs icônes – Mylène Farmer, Isabelle Hup­pert et Juli­ette Binoche notam­ment. Avec Amélie Nothomb, la col­lab­o­ra­tion, qui a don­né lieu à une expo­si­tion à Paris à l’automne 2021, a été de longue durée. Les pho­tos repro­duites dans Phénomène s’étalent sur dix-huit années, de 1995 à 2013. Cer­taines sont très con­nues (Mar­i­anne Rosen­stiehl a notam­ment signé la pho­to, lèvres rouges façon geisha, choisie pour la cou­ver­ture de l’édition de poche de Stu­peur et trem­ble­ments), d’autres plus con­fi­den­tielles, ou même inédites.

Mal­gré la longévité du com­pagnon­nage entre l’écrivaine et l’artiste, et bien que toute pho­togra­phie fasse inévitable­ment resur­gir un instant passé et révolu, le vol­ume édité chez Gründ donne finale­ment assez peu l’impression du pas­sage du temps. Les pho­tos n’y sont d’ailleurs pas classées par ordre chronologique. Ce qui frappe surtout, c’est le goût de la pho­tographe et de son mod­èle pour des mis­es en scène éloignées de l’iconographie tra­di­tion­nelle de l’écrivain. Qu’elle installe la roman­cière dans un décor parisien ou japon­isant, qu’elle la coiffe d’un cha­peau, d’une voi­lette ou la laisse nu-tête, qu’elle pose son objec­tif dans un cimetière ou sai­sisse son mod­èle juché sur une échelle, Mar­i­anne Rosen­stiehl donne à voir non l’écrivaine Amélie Nothomb, mais des scènes, des embryons de fic­tion tan­tôt poé­tiques, tan­tôt incon­grus, tan­tôt drôles, dont la pro­tag­o­niste a pris les traits d’Amélie Nothomb. Les thé­ma­tiques des­dites scènes font écho, de manière plus ou moins directe, plus ou moins détournée, aux ques­tions qui inner­vent l’œuvre lit­téraire de l’écrivaine. La seule série de pho­tos qui fasse référence à l’écriture – un exem­plaire des Catili­naires ouvert, Amélie Nothomb un cray­on dans la main – est aus­si celle où la roman­cière appa­rait comme morte, allongée sur un grand bureau à côté de sa créa­tion.

Cette belle sélec­tion de clichés, lux­ueuse­ment repro­duits, est précédée de la tran­scrip­tion d’un entre­tien en cinq épisodes accordé à l’émission À voix nue de France Cul­ture en 2019. Séduisant par la qual­ité des inter­views menées par Marie-Lau­re Delorme, ce choix édi­to­r­i­al étonne par son arbi­traire appar­ent : à aucun moment Amélie Nothomb n’évoque les réal­i­sa­tions de Mar­i­anne Rosen­stiehl ni même, plus générale­ment, son rap­port à la pho­togra­phie ou à ses por­traits. Entre le texte et l’image, entre Nothomb telle qu’elle se dit et Nothomb telle qu’elle se mon­tre, les échos sont dis­crets. On les devine ain­si dans l’évocation du rap­port de l’écrivaine à son pro­pre corps et à son apparence. Mais aus­si, peut-être, dans son refus de dis­tinguer la fic­tion de l’autobiographie (« mes livres de fic­tion sont mon auto­bi­ogra­phie intérieure »). Dans les quelques mots qu’elle écrit à la fin de l’ouvrage, Mar­i­anne Rosen­stiehl évoque le tra­vail de la roman­cière sous sa direc­tion comme une recherche « non pas pour inter­préter des per­son­nages mais pour leur don­ner corps et les faire coïn­cider avec les mul­ti­ples facettes de son imag­i­naire ».

Si le « phénomène » choisi comme titre évoque bien sûr l’excentricité générale­ment attribuée à Amélie Nothomb, il situe aus­si les pho­togra­phies repro­duites dans le livre dans un espace entre apparence et réal­ité. Et l’on se sou­vient alors de ces mots que Nothomb prê­tait à l’un des per­son­nages de Péplum (1996) :

Entre ce qui a eu lieu et ce qui n’a pas eu lieu, il n’y a pas plus de dif­férence qu’en­tre plus zéro et moins zéro.

Nau­si­caa Dewez

En savoir plus

Les cinq épisodes de l’émission À voix nue dif­fusés en août 2019 sont tou­jours disponibles en ligne sur le site de France Cul­ture.