Défense et illustration de l’humour politique

Char­line VANHOENACKER, Aux vannes, citoyens ! Petit essai d’humour poli­tique, Denoël, 2022, 151 p., 16 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 978–2‑207–16520‑1

vanhoenacker aux vannes citoyens petit essai d humour politiqueFig­ure (re)connue du paysage radio­phonique et télévi­suel pub­lic français, la jour­nal­iste-dev­enue-humoriste belge Char­line Van­hoe­nack­er pub­lie Aux vannes, citoyens !, aux édi­tions Denoël.

Le sous-titre, « Essai d’humour poli­tique », annonce le car­ac­tère hybride de l’entreprise. Il s’agit bien d’un essai sur l’humour poli­tique, mais aus­si d’une mise en pra­tique directe de cet humour. Jupitéri­enne, Char­line Van­hoe­nack­er ? Elle pra­tique en tout cas l’« en même temps » : son pro­pos est sérieux et en même temps la vanne sur­git à chaque ligne ou presque.

Par­tant du con­stat du manque d’études con­sacrées à l’humour poli­tique, l’essayiste com­mence par la déf­i­ni­tion de son objet : « l’essence » du rire poli­tique, affirme-t-elle, c’est « invers­er les rap­ports de dom­i­na­tion, ren­vers­er la hiérar­chie, faire tomber la stat­ue de son socle ». Logique­ment, elle rap­proche l’humour poli­tique d’un « moment de fête de car­naval », sans toute­fois creuser le par­al­lélisme. À l’aune de cette déf­i­ni­tion, tout humour est for­cé­ment poli­tique, même « l’humour de pur diver­tisse­ment », celui qui ne cherche pas le ren­verse­ment hiérar­chique et, dès lors, « ren­force [les dom­i­na­tions] qui sont à l’œuvre. […] ça aus­si, c’est poli­tique, tout en faisant mine de ne pas l’être ».

L’humour (poli­tique) sus­cite aujour­d’hui des débats divers, abor­dés tour à tour dans l’ou­vrage. Char­line Van­hoe­nack­er explique, argu­mente, et prend posi­tion. Con­cer­nant l’antienne « On ne peut plus rien dire », elle évoque un « abaisse­ment du seuil d’acceptabilité sociale du rire ». Lorsqu’elle rap­pelle que l’humour demeure un bas­tion mas­culin, elle con­clut qu’il est aus­si une « terre de con­quête » pour les humoristes femmes.

Si elle s’attache ici à théoris­er l’humour poli­tique, elle en est bien sûr avant tout une prati­ci­enne.  Inévitable­ment, son essai glisse par­fois vers le plaidoy­er pro domo. Aux vannes citoyens ! abor­de ain­si les cri­tiques sou­vent adressées aux humoristes en général, mais plus par­ti­c­ulière­ment à l’équipe aux com­man­des de Par Jupiter !. Les con­temp­teurs ont pour noms Alain Finkielkraut, Frédéric Beigbed­er, ou encore Marine Le Pen. Char­line Van­hoe­nack­er s’attarde sur l’é­ti­quette d’« humour de gauche », sou­vent accolée à son émis­sion. Revenant à sa déf­i­ni­tion de l’humour poli­tique, c’est-à-dire l’inversion des rap­ports de dom­i­na­tion, elle s’interroge sur les con­di­tions de pos­si­bil­ité d’un humour de droite. Et défend le choix de railler « les action­naires plutôt que les ouvri­ers, […] le raciste plutôt que le migrant, […] le mâle blanc de plus de soix­ante ans plutôt que la femme noire de plus de cinquante ans ».  

Aux humoristes, on reproche aus­si sou­vent de tout tourn­er en déri­sion. L’autrice voit dans ce grief une résur­gence de « la dia­boli­sa­tion du rire qui car­ac­térise l’ère chré­ti­enne ». Si elle plaide pour la dis­tinc­tion entre « rire joyeux » et « rire moqueur » – et se réclame du pre­mier –, elle reste éva­sive sur la manière de les dis­tinguer : sont cités tour à tour des penseurs qui situent la dif­férence dans l’intention de l’auteur et d’autres qui la pla­cent au con­traire dans l’interprétation de l’auditeur, mais cette con­tra­dic­tion n’est pas lev­ée, ni même relevée. Et la balle est ren­voyée dans le camp des politi­ciens. Bien plus prob­lé­ma­tique que la forte présence des humoristes dans les médias serait la dérive « clow­nesque » de certain·e·s poli­tiques : « quand le sage joue au clown, le débat de société devient un cirque ».  

Comme son titre le sug­gère, le livre de Char­line Van­hoe­nack­er traite de l’humour avec humour. Les bons mots et for­mules piquantes y foi­son­nent, comme lorsqu’elle syn­thé­tise les inten­tions prêtées par leurs détracteurs aux « humoristes de gauche » :

Tous ces qual­i­fi­cat­ifs sont des­tinés à nous faire croire que des humoristes nour­ris­sent l’ambition secrète de con­duire les chars sovié­tiques sur les Champs-Elysées et d’y dress­er une stat­ue de Lénine en quinoa.

Le pro­pos est agré­men­té par de nom­breux extraits de chroniques radio­phoniques et télévi­suelles de l’autrice. Ils irriguent le dou­ble courant qui tra­verse le vol­ume – l’explication et la jus­ti­fi­ca­tion – et lui don­nent les allures d’une plaisante (auto)anthologie.

Aux vannes, citoyens ! est un essai, dans le plein sens du terme.

Nau­si­caa Dewez