Sommes-nous bêtes ?

Pierre SCHOENTJES, Nos regards se sont croisés. La scène de la ren­con­tre avec un ani­mal, Mot et le reste, 2022, 192 p., 17 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 9782384310029

schoentjes nos regards se sont croisésPar­mi les prix qu’elle a décernés en 2021, notre Académie royale de langue et de lit­téra­tures français­es avait dis­tin­gué un ouvrage de Pierre Schoen­t­jes, Lit­téra­ture et écolo­gie. Le mur des abeilles (Cor­ti 2020). Salu­ant le lau­réat, pro­fesseur de lit­téra­ture française à l’Université de Gand, Yves Namur présen­tait cet essai comme enten­dant répon­dre à la ques­tion suiv­ante : « Com­ment la lit­téra­ture s’empare-t-elle des ques­tions envi­ron­nemen­tales pour penser notre avenir et notre futur ? ». Il soulig­nait que l’auteur fondait sa démarche sur une relec­ture de notre pat­ri­moine lit­téraire à la lumière de cette ques­tion.

Pierre Schoen­t­jes nous revient aujourd’hui avec un nou­v­el essai, Nos regards se sont croisés. La scène de la ren­con­tre avec un ani­mal, se fon­dant sur la même approche, cen­trée cette fois sur une thé­ma­tique plus pré­cise. Pour ce faire, l’auteur revis­ite des œuvres con­nues, d’autres plus dis­crètes, con­vo­quant pas moins d’une sep­tan­taine d’auteurs aux­quels il mêle d’autres artistes. Par­courant plus de deux siè­cles, il s’intéresse à la façon dont les écrivains met­tent en scène la ren­con­tre entre humains et ani­maux et plus par­ti­c­ulière­ment à la descrip­tion des échanges du regard inter­venant entre eux. Elle s’affirme comme par­ti­c­ulière­ment révéla­trice.

Un échange les yeux dans les yeux avec un ani­mal est tou­jours l’occasion d’une inter­ro­ga­tion. La scène con­stitue un moment priv­ilégié qui amène le pro­tag­o­niste à inter­préter avec une atten­tion par­ti­c­ulière ce qui se joue entre l’animal et lui. Une com­mu­ni­ca­tion est-elle pos­si­ble ? 

Dans les nom­breux extraits présen­tés et com­men­tés dans la tra­di­tion de l’analyse textuelle, le croise­ment de regards est tou­jours intense et il agit sur la vision de la rela­tion avec le règne ani­mal. Ceci vaut pour l’animal domes­tique, mais aus­si pour ceux que l’on élève et abat ou chas­se pour se nour­rir, pour des espèces proches des humains comme pour d’autres a pri­ori moins atten­dues comme les insectes ou pois­sons. Les deux siè­cles lit­téraires par­cou­rus et riche­ment illus­trés d’extraits com­men­tés per­me­t­tent aus­si de mesur­er l’évolution du regard, mar­quée par celle, con­tin­ue, des men­tal­ités. Longtemps dom­iné par la vision de Descartes qui déclarait dans le dis­cours de la méth­ode (1637) qu’il faut se « ren­dre maître et pos­sesseur de la nature », le sens com­mun actuel est désor­mais habité par des notions telles que le bien-être ani­mal ou la défense de l’environnement. Et comme le souligne Pierre Schoen­t­jes, notre rap­port aux ani­maux passe aus­si par les livres dans une forme de va-et-vient à pro­pos duquel il nous éclaire.

Décli­nant la réflex­ion déjà riche de l’auteur, dont les ouvrages antérieurs s’inscrivent dans le courant plus large de l’écopoétique, voici donc un ouvrage qui en décrit les con­tours tout à la fois dans l’analyse lit­téraire et dans les let­tres elles-mêmes. Il lui fait une place de choix aux côtés des approches his­toriques, sociales, psy­ch­an­a­ly­tiques ou anthro­pologiques. Décidé­ment, la belle aven­ture de l’écriture lit­téraire est bien loin d’être ter­minée.

Thier­ry Deti­enne