Peau blanche et cœur noir

Fabi­enne ZUTTERMAN, L’Afrique pour se per­dre, Empaj, 2022, 300 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931011–28‑7

zutterman l'afrique pour se perdreMilou quitte la Bel­gique pen­dant l’été 1970 avec ses trois enfants pour s’assurer que son mari ne les emmèn­era pas aux USA avec lui, suite à leur sépa­ra­tion. D’un tem­péra­ment impul­sif et fougueux, elle choisit l’Afrique pour se per­dre, atter­rit à Kin­shasa dans le jeune Zaïre de Mobu­tu et se rend pour enseign­er deux ans à Lulu­abourg (aujourd’hui Kanan­ga), puis un an à Bukavu.

À la porte de l’avion, une gifle d’air brûlant. Coup de javelot dans les rétines. Je vois le jour, enfin. Cette lumière… mais quelles mon­tagnes avons-nous gravies pour être à ce point proches du soleil ?

Liz, la nar­ra­trice, décou­vre tout au présent et ses périls : elle a à peine 6 ans à l’atterrissage et en aura 9 ans à son retour en Bel­gique. Elle sait dès ce moment qu’elle rédi­g­era un jour son immense aven­ture. Trou­ver le jour­nal intime de sa mère des décen­nies plus tard lance la rédac­tion de ce réc­it déguisé en roman.

Je me sens mal dans cette école. J’ai peut-être la peau blanche, mais j’en suis cer­taine, mon cœur, lui, est devenu noir !

Avec Milou en mère exces­sive et libre, Alix grande sœur plus respon­s­able, la petite Liz est aus­si la cadette de John, un frère dan­gereux se prenant pour un ban­dit et aus­si l’homme de la mai­son, du haut de ses douze ans qui en parais­sent seize. De plus, la famille s’agrandit du voisi­nage, des cama­rades de class­es et des débor­de­ments du cœur du Con­go.

Liz, pénétrée du con­ti­nent, entre peu à peu en osmose avec le pays. Le spec­ta­cle de sa vie intérieure, en fusion tou­jours plus forte avec la terre, la grande nature, le cli­mat et le ciel, dépasse en le sub­li­mant, son enten­de­ment de petite fille absol­u­ment offerte à l’existence.

Je me fiche qu’on me regarde, je suis la petite Blanche qui entre en transe parce qu’elle brûle de vie et qu’il faut que ça sorte. Je ne vois plus per­son­ne, je suis ailleurs. Une dimen­sion par­al­lèle où seule la musique par­le, cogne, tape sur les tam­bours et impose ses lois. Elle m’a prise dans ses longs bras d’ébène et sculpte mon corps à sa guise. Des chanteurs scan­dent cha­cun de mes gestes et sub­li­ment ma danse. Des larmes soudain inon­dent mon cou.

Bru­tal­ité des con­trastes : la petite famille embar­quée dans la grande his­toire du pays va subir les frasques de l’idéologie mobutiste jusque dans le bureau de tel min­istre et l’impasse de la jun­gle débor­dante.

Nous auri­ons pu finir découpés à coups de machette. Mes frères zaïrois auraient pu me faire ça, à moi et à ma famille. Ça me pétri­fie. J’ai l’œil rivé à ma frêle main blanche sur le bras choco­lat du général. Je serai tou­jours une mzun­gu. Quels que soient mes sen­ti­ments, mes ten­ta­tives pour me rap­procher d’eux, je n’ai pas l’honneur d’être née zaïroise.

L’Afrique est toute Aven­ture. Ce roman le racon­te à foi­son et se lit avec plaisir, curiosité, envie, inquié­tude aus­si. Une fois dépassée la mise en place frag­ile d’une petite fille de moins de dix ans en nar­ra­trice com­prenant et s’exprimant comme une adulte, Fabi­enne Zut­ter­man sait emporter le lecteur dans son his­toire vraie en un pays qui lui est resté à la fois un manque et une impos­si­bil­ité.

Tito Dupret