Ceejay, le Poète-Monde

Un coup de cœur du Car­net

CEEJAY, Matière noire. Poèmes d’au-delà de la fin, Arbre à paroles, 2022, 314 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87406–719‑8

ceejay matiere noire poemes d au dela de la finMatière noire est un livre posthume, un livre mag­nifique que nous a lais­sé Jean-Claude Crom­me­lynck alias Cee­jay et que les édi­tions L’arbre à paroles ont pub­lié presque deux ans après le décès (1946–2020) du poète et de l’artiste. Pein­tre, sculp­teur, graveur, styl­iste, …ses activ­ités ont été innom­brables sur plusieurs con­ti­nents…

Sa gouaille était à l’égal de sa faconde mais aus­si de sa déli­catesse. Il savait que tout devait être intense en regard de la brièveté de nos péré­gri­na­tions sur terre.

En allant rejoin­dre cet univers infi­ni des la « matière noire », nous avons soudain con­science que ce titre aurait égale­ment pu s’écrire « manière noire », pra­tique qu’il con­nais­sait comme sculp­teur et poète. Cette façon de dégager les fig­ures de l’ombre rejoint bien cette manière noire toute en sub­til­ités et dévoile­ments.

Sur la moire de l’étang
vogue un fétus de paille
vite hap­pé
par les lèvres gour­man­des
d’un pois­son argen­té
vite rejeté
dédaigneuse­ment
avec dans l’œil
l’éclat fugue fugace mais perçant
dés­abusé par la fausse joie. 

Cee­jay a été très act­if : livres, recueils, revues, lec­tures publiques, ouvrages col­lec­tifs… Sa poésie est tel­lurique, immergée dans la com­pul­sion de la vie qui ne cesse de se jeter con­tre les murailles de l’ineptie, de la bêtise meur­trière et des funestes actions humaines.

Con­sumer les brumes som­bres des pen­sées
pour vain­cre l’amère écume
et sourire au jour nais­sant. 

Ce livre, comme toute son œuvre se fonde dans une poésie de l’enchantement, de la révolte con­tre la vio­lence du monde et, dans le même temps, d’une com­pas­sion infinie pour le vivant. Cee­jay n’a cessé de croire en l’Homme, en  ce qu’il recèle de con­tra­dic­tions et de sub­tiles vari­antes et con­tra­dic­tions, en ce sens il est un Poète-Monde.

Hap­pé par le large
qui m’emporte
me traîne et m’entraîne
loin des hori­zons
qui sans cesse s’éloignent. 

Cee­jay a pour notre human­ité errante, souf­frante et désar­tic­ulée une pro­fonde fra­ter­nité, un  sens du col­lec­tif, du Tout-Monde, comme l’a énon­cé si  forte­ment le poète et écrivain Edouard Glis­sant. La matéri­al­ité des choses, des hommes est reliée dans des « archipels » de visions, d’expériences et de spir­i­tu­al­ités. Sa poésie chante ce monde apparem­ment morcelé et chao­tique dans lequel il voit une même soif d’admiration du vivant.

Cee­jay n’a pas écrit des « ci-gît » mais des tombeaux à la lumière de l’espoir intense de ren­dre le monde hab­it­able par cha­cune et cha­cun. Sa lucid­ité ne l’empêche pas de con­stater les effroy­ables atteintes à ce lieu que nous ten­tons d’arpenter debout.

Cette artic­u­la­tion entre la joie d’être et le deuil des espérances vaines fait la matière même, dialec­tique et dynamique de son œuvre.
En ce sens, Matière noire se révèle le cen­tre de grav­ité de tous ses textes. Ce bal­ance­ment accep­té se recen­tre sur l’Éros et le verbe se fait peau, lieu des douleurs et des plaisirs, vaste nef des incer­ti­tudes con­tagieuses qui nous relient.

Gavés comme on emboque les oies
gorgés du lithi­um des regrets.
Le tor­rent du temps s’est accéléré
rel­a­tiv­ité dev­enue réal­ité. 

De plus en plus rapi­des avides de notre chute
celle où le monde a per­du son par­adis
voilà que l’homme paraît
et que vie entière il la rêvera. 

La volon­té de la vie est écri­t­ure chez Cee­jay et nous le salu­ons encore ici.

Daniel Simon

Plus d’informations

  • Mate­ria pri­ma, un « Book­leg » com­posé d’extraits de Matière noire, a été réal­isé par David Gian­noni et l’auteur juste avant son décès. Il a paru aux édi­tions Mael­ström (ISBN:978–2‑87505–383‑1)
  • La fiche de Cee­jay