Pleinement corps

Un coup de cœur du Car­net

Maud JOIRET, JERK, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2022, 12 €, ISBN : 978–2‑930822–21‑1

maud joiret jerkD’une ténac­ité com­pa­ra­ble à celle d’une plante de bitume, l’écriture de Maud Joiret brise le socle des représen­ta­tions, le roc des habi­tus dans lesquels nos corps sont empêtrés. Le pre­mier opus de la poétesse, Cobalt (récom­pen­sé par le Prix de la Pre­mière Œuvre de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles) en traçait déjà le sil­lon. Cobalt explo­rait la (dé)construction du « moi », col­orant de bleu les par­tic­ules qui s’échangent entre le dehors et le dedans par le prisme du 27e élé­ment du tableau péri­odique de Mendeleïev.

Le nou­v­el opus de la poétesse, JERK, joue avec les lim­ites formelles, hybride de manière organique la poésie, le théâtre, le réc­it et la chan­son, comme le laisse pressen­tir le sous-titre du recueil, « Un chœur et une his­toire en dix chapitres ». Maud Joiret explore tous les pos­si­bles offerts par la page, sat­ure chaque atome de l’espace pag­i­nal, fait du lan­gage une folle aven­ture formelle, visuelle et ryth­mique. De ce livre-expéri­ence se sax­ifra­gent des forces puis­santes, une langue dans la langue.

D’entrée de jeu, un « Là », qui revien­dra à cinq repris­es, fig­ure l’ambivalence du lieu, thé­ma­tique éminem­ment joire­ti­enne : dedans OU dehors, dedans ET dehors, dedans DANS dehors,… appelant toutes les com­bi­naisons pos­si­bles de l’(in)adéquation. Au sein de ce « là » se déploient qua­tre déf­i­ni­tions du « jerk » que donne le Chœur. Le « jerk » opère comme pré­texte détourné ou comme motif à la « mis­sion » du Chœur de « ren­dre vis­i­ble l’invisible ».

Led­it Chœur, for­mé par une horde de Jean (Jean-Chaîne, Jean-Poigne, Jean-Broche, Jean-Veux,…) – comme autant d’anonymes intérieurs per­son­nal­isant les affects qui nous meu­vent – « racon­te, chante, danse et bal­ance » : « Je suis le chœur et je me demande à quel point j’ai provo­qué ces his­toires dans le seul but de pou­voir un jour les racon­ter ».

Quelles his­toires ? Et plus encore, « provo­quer » quelles his­toires ? Le verbe n’est pas anodin. C’est le terme auquel est con­fron­tée toute femme dans l’espace pub­lic, dans la sphère amoureuse ou pro­fes­sion­nelle. C’est le verbe qui lui est tou­jours insi­dieuse­ment attribué : elle aurait provo­qué les mau­vais­es ren­con­tres, les juge­ments, les abus, l’exploitation de sa per­son­ne. Sa parole et son désir cherchent encore droit de cité. La portée poli­tique de ce recueil se fait patente ; annon­cée par la sub­lime cou­ver­ture signée par la pho­tographe Alice Khol, elle trou­ve visuelle­ment son point d’apogée vers la fin du recueil…

Ain­si le Chœur racon­te-t-il les his­toires d’une même fille à deux âges dif­férents, scindées en deux per­son­nages, « Six­tine » et « Thir­ty ». Du choc de ces deux épo­ques résulte une mise à mal du principe de causal­ité, une mise à dis­tance d’une pré­ten­due unic­ité du moi. Il ouvre à la mul­ti­plic­ité des évène­ments qui s’inscrivent dans le corps.

Puisque ce dernier est la matière pre­mière de ce recueil choral, JERK a égale­ment fait l’objet d’une adap­ta­tion scénique aus­si hybride que le texte. L’espace pag­i­nal se pro­longe sur la scène : Maud Joiret, en com­pag­nie de Majo Cázares (danseuse et cir­cassi­enne) et de Marthe Lagae (musi­ci­enne), en aura livré une pre­mière lec­ture-per­for­mance en août 2022 aux Ren­con­tres Inat­ten­dues de Tour­nai. D’autres dates sont atten­dues.

Les yeux ouverts
à présent
un peu flous
tra­vail­lés par la mue
elle respire […]

Une cer­taine urgence mât­inée de nos­tal­gie, qui col­orait déjà le recueil Cobalt, se voit pro­longée dans JERK par un brin d’humour, par un déploiement du tis­su textuel autant que du mus­cle de la langue. JERK est une sacrée expéri­ence poé­tique, révélant une poétesse hors du com­mun.

Char­line Lam­bert

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Un extrait de Jerk lu par Maud Joiret pour Son­aLit­té