La déception inaugurale

Hubert CHATELION, Sous-Dos­toïevs­ki, pré­face de Frédéric Sae­nen, 2022, 282 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931048–49‑8

chatelion sous dostoievskiNous sommes à Brux­elles en 1932 et Hubert Chate­lion vient de ter­min­er son pre­mier roman Sous-Dos­toïevs­ki. Aus­sitôt il veut le pub­li­er… à Paris mais celui-ci ne trou­ve pas pre­neur. C’est à compte d’auteur qu’iI le pub­liera à Brux­elles. Et c’est dans l’anony­mat le plus com­plet que cette œuvre se noiera dans le silence de la presse à l’exception de l’un ou l’autre qui d’emblée ver­ront dans Hubert Chate­lion un écrivain à la belle stature : Robert Poulet et Franz Hel­lens.

Mais qui est donc cet écrivain belge que les Edi­tions Névrosée nous per­me­t­tent de redé­cou­vrir aujourd’hui? Sous-Dos­toïevs­ki résonne forte­ment en cette péri­ode de “Lisez-vous le belge?” car encore et tou­jours, le tro­pisme parisien est la ten­ta­tion la plus forte et sou­vent la plus évi­dente quand il s’agit d’établir une œuvre en Bel­gique fran­coph­o­ne. Recon­nais­sance de la presse, dif­fu­sion et dis­tri­b­u­tion, mémoire col­lec­tive en forme de pas­soire… : les dif­fi­cultés pour des édi­teurs et éditri­ces, des auteurs et autri­ces de con­stru­ire un réseau de lec­torat sont nom­breuses et anci­ennes. De nou­veaux out­ils de pro­mo­tion et de révéla­tion exis­tent et se mul­ti­plient mais le com­merce a sa loi…

Entre les années 20 et 60, les  écrivains belges ont ten­dance à dis­simuler leur orig­ine et c’est égale­ment le cas de Chate­lion qui s’embourbe dans cette sorte de déni de son exis­tence même. Né en 1901 et mort en 1941, d’origine mod­este (père cor­don­nier), il fera des études de médecine à l’ULB et c’est avec dis­tinc­tion qu’il boucle­ra ce cycle. Il devient le “médecin des pau­vres”, voy­age sur plusieurs con­ti­nents et s’allie à la gauche révo­lu­tion­naire de son temps. L’entre-deux guer­res est tra­ver­sée de mul­ti­ples ques­tions poli­tiques, éthiques, et com­mu­nisme, fas­cisme et nazisme y pren­dront racine. Chate­lion part en Espagne, en 1937 comme médecin, soutenir les Répub­li­cains; il se plain­dra d’être trop éloigné du front…

Dans Sous-Dos­toïevs­ki, Hubert Chate­lion mêle sa vie intime­ment à la ges­ta­tion et au développe­ment de l’œuvre… Alors qu’il rédi­geait Piquelouf, l’épouse de Chate­lion (Ger­maine Heir­man) lui demande si elle peut lui faire une remar­que à pro­pos de son man­u­scrit, et qui risque de le mécon­tenter.  Il accepte, méfi­ant, elle lui dit qu’en lisant un pas­sage du texte elle avait trou­vé que c’était du Sous-Dos­toïevs­ki, “On n’est pas empoigné”, dit-elle. Chate­lion ren­tre dans une crise pro­fonde, cesse d’écrire pen­dant plusieurs semaines et finale­ment se saisit de cet événe­ment dra­ma­tique pour entre­pren­dre l’écriture de Sous-Dos­toïevs­ki ou l’axe de la lit­téra­ture et celui de la poli­tique s’entrecroisent.

Loupoigne, un avo­cat sans enver­gure ni ambi­tion se retrou­ve à devoir défendre un jeune révo­lu­tion­naire qui a com­mis un atten­tat. Loupoigne hésite, se défausse, ter­gi­verse, com­bat… Et le roman tout entier explore ses incer­ti­tudes et les ten­dances les plus extrêmes de la gauche du temps. Mais Loupoigne est surtout saisi par la lit­téra­ture et un jour son épouse lui fait remar­quer qu’on dirait du… Sous-Dos­toïevs­ki alors que c’est l’écrivain qu’il admire par-dessus tout. C’est la crise inté­grale chez Loupoigne qui déclare ne plus jamais vouloir écrire et le roman nous entraîne alors dans les affres de Loupoigne / Chate­lion déchiré jusqu’à la folie par cette ambi­tion et ce dégoût qui le con­damnent à la neurasthénie.

Sous-Dos­toïevs­ki se révèle être un roman ter­ri­ble, comme un roman de for­ma­tion sur les tour­ments que vivent nom­bre d’écrivains dans la ges­ta­tion et l’écriture d’une œuvre qui se voudrait en dehors ou con­tre. Hubert Chate­lion avait dis­paru à peu près des radars de l’institution lit­téraire. La revue Textyles a pub­lié à son pro­pos un arti­cle remar­quable de Sophie Karl­shausen (n°15, 1999) et c’est à une (re)découverte d’importance que nous invi­tent les Édi­tions Névrosée en pro­posant à nou­veau à la lec­ture ce roman hors-normes et surtout d’une excep­tion­nelle inven­tion nar­ra­tive. Salu­ons égale­ment la fine et salu­taire pré­face de Frédéric Sae­nen.

Daniel Simon