Émancipation

Bruno FRERE, Jean-Louis LAVILLE, La fab­rique de l’émancipation. Repenser la cri­tique du cap­i­tal­isme à par­tir des expéri­ences démoc­ra­tiques, écologiques et sol­idaires, Seuil, 2022, 447 p., 20 € / ePub : 17,99 €, ISBN : 978–2‑02–148487‑8

frere laville la fabrique de l emancipationVoici un livre à la fois ardu, son écri­t­ure porte les traces des cours et des travaux uni­ver­si­taires dont il est issu, et surtout pré­cieux, son ampleur nous donne un bilan argu­men­té des théories et des pra­tiques éco­nom­i­co-sociales con­tem­po­raines.

Le titre, La fab­rique de l’émancipation, con­joint de façon qui peut sem­bler étrange deux mots diver­gents : la matéri­al­ité du pre­mier ne s’oppose-t-elle pas à l’idéalité du sec­ond ? Et l’action, au sens poli­tique arend­tien de la capac­ité d’initiative, de com­mence­ment, de « faire naître » une réforme, une insti­tu­tion, une libéra­tion, n’est-elle pas plus ajustée : si l’émancipation est pos­si­ble n’est-ce pas dans l’action, plurielle et respon­s­able ?

Cette appar­ente oppo­si­tion nég­lig­erait ce que Arendt comme Bruno Frère et Jean-Louis Lav­ille cherchent à éclair­er : l’ouverture de l’espace et du temps de la poli­tique dans le lan­gage qui ouvre l’action. Laque­lle est façon­née entre autres dans la « fab­ri­ca­tion » des théories poli­tiques, mais de façon insuff­isante parce que coupée des inven­tions effec­tives. Tel appa­raît le dou­ble but des auteurs, Bruno Frère et Jean-Louis Lav­ille : d’abord, don­ner la syn­thèse des « fab­ri­ca­tions » fic­tion­nelles (façon­nées en lan­gages des sci­ences et des philoso­phies sociales, non fic­tives pour autant), toutes néga­tives, pro­posées depuis deux siè­cles par les théories de l’émancipation ; mais, ensuite, les met­tre face aux pra­tiques aux­quelles elles devraient faire droit, à leurs « fab­riques » actives d’émancipation, large­ment pos­i­tives, dans les mou­ve­ments de révoltes et d’organisations sociales, por­teuses de ré-insti­tu­tions démoc­ra­tiques.

Du paradigme négatif au paradigme associatif

Les pre­miers chapitres mènent à bien la cri­tique (saisie des lim­ites) de la cri­tique (dénon­ci­a­tion) des obsta­cles à l’émancipation sociale. Sont tour à tour con­vo­qués les grands noms de la cri­tique sociale : Adorno, Horkheimer, Haber­mas, Hon­neth, Bour­dieu, Latour, Boltan­s­ki, prin­ci­pale­ment. Et dans la foulée, avec justesse et pré­ci­sion, non sans nuances, est décelé l’enfermement de cette tra­di­tion dans la cri­tique néga­tive du cap­i­tal­isme. Le para­doxe de cette posi­tion vient de ce que, du fait de sa néga­tiv­ité sans issue, elle ne cesse de dénon­cer ce qu’elle con­stitue en indé­pass­able, le marché cap­i­tal­iste. Et cela, faut-il le pré­cis­er, d’autant plus que les ten­ta­tives de révo­lu­tion de type com­mu­niste ou même de réformes de type social-démoc­ra­tique (liées à l’État-Providence) ont mon­tré leur échec total ou leur réus­site trop par­tielle pour résis­ter aux crises économiques et écologiques.

Or ce que cette posi­tion nég­lige, c’est une alter­na­tive à la dom­i­na­tion qui prend racine dans l’associationisme du 19e siè­cle, celle des coopéra­tives, des mutuelles ou des crèch­es, car cette tra­di­tion est aujourd’hui ravivée dans de mul­ti­ples inno­va­tions sociales por­teuses de nou­velles insti­tu­tions. Sans remet­tre en cause la per­ti­nence des cri­tiques néga­tives, la pos­si­bil­ité d’une cri­tique con­struc­tive est mise en valeur dans l’autre moitié du livre. Les « épisté­molo­gies du Sud » (Boaven­tu­ra de Sousa San­tos, Ani­bal Qui­jano…) mon­trent ain­si que les révoltes pop­u­laires sous la ban­nière du « bien vivre » ou du « care » expéri­mentent des « expéri­ences de socia­bil­ité non cap­i­tal­iste ».

De l’association à l’Économie Sociale Solidaire

Ce qui se fait jour dans ces expéri­ences, des con­seils com­mu­naux zap­atistes du Chi­a­pas à la ZAD de Notre-Dame-des Lan­des par­mi tant d’autres, ce sont autant d’émergences de nou­velles insti­tu­tions démoc­ra­tiques, hybrides et divers­es parce qu’impures. Exem­ple priv­ilégié, l’expérience de l’ONG fémin­iste brésili­enne, Sem­pre­vi­va Orga­ni­za­çao Fem­i­nista, « a implan­té la poli­tique d’assistance tech­nique à l’agro-écologie du gou­verne­ment fédéral de 2015 à 2017 ain­si que des pro­grammes de coopéra­tion inter­na­tionale » en s’appuyant sur l’auto-organisation des femmes se dégageant du patri­ar­cat.

En défini­tive, via Karl Polanyi qui pré­conise le « désen­cas­trement » de l’économique et du social et Cor­nelius Cas­to­ri­adis qui mar­que la néces­sité de la « prax­is » insti­tu­ante (non sans diver­gence avec la pen­sée démoc­ra­tique de Claude Lefort), Frère et Lav­ille en appel­lent à un « uni­versel con­cret » où la macrop­oli­tique se nour­rit de la microp­oli­tique. En dépit d’une dis­tance notée avec légèreté par rap­port à Han­nah Arendt et d’un priv­ilège affiché à la « descrip­tion », c’est bien l’action poli­tique qui se voit remise à l’avant-plan, mais débar­rassée des incan­ta­tions, morales et autres, con­tre le « sys­tème ». Il est d’autant plus éton­nant que, au-delà de l’enquête et de l’analyse, rien n’est indiqué au plan poli­tique sur « l’approfondissement de la démoc­ra­tie » par la « tran­si­tion » qu’impose la crise sociale-écologique à l’émancipation.

Don­ner droit aux mul­ti­ples ini­tia­tives des luttes, des assem­blées et des asso­ci­a­tions, à l’économie sol­idaire que pra­tiquent ces dernières, n’ouvre-t-il pas la voie d’une ré-insti­tu­tion de la démoc­ra­tie élec­torale représen­ta­tive où la démoc­ra­tie hor­i­zon­tale, bien plus que par une par­tic­i­pa­tion con­sul­ta­tive, recevra un pou­voir lég­is­latif effec­tif en alter­nance avec la démoc­ra­tie ver­ti­cale en crise[1] ? Il n’empêche : ce livre foi­son­nant est bel et bien indis­pens­able à la com­préhen­sion des trans­for­ma­tions de notre monde.

Éric Clé­mens


[1] En dia­logue avec les auteurs, je me per­me­ts de ren­voy­er à mon essai, Pour un pacte démoc­ra­tique. L’enjeu d’une dou­ble Assem­blée, paru aux Press­es Uni­ver­si­taires de Lou­vain, qui pro­pose l’insertion de délégués des « con­seils » auprès des représen­tants des « par­tis »…