Oblitérer l’instant

Liliane SCHRAÛWEN, Traces perdues, Bleu d’encre, 2022, 13,95 €, ISBN : 9782930725512

schrauwen traces perduesLe second recueil de poèmes de Liliane Schraûwen, confié aux bons soins de Claude Donnay chez Bleu d’Encre, engage le lecteur sur un chemin parsemé de souvenirs vivaces, semblant prendre le contrepied de son titre marqué par le passage et l’oubli.

Traces perdues, c’est en quelque sorte dire deux fois la disparition : celle de la chose dans la trace, celle de la trace dans son propre effacement. Déplacement de l’oubli que dément par essence toute pratique d’écriture, même ordinaire. L’écriture de Liliane Schraûwen n’est, du reste, pas ordinaire. Elle est d’abord littéraire. Elle est ici poétique. Elle est également, on le comprendra vite, ontologique.

Écrire pour ne pas mourir
et mourir de ne pas écrire

Ainsi le recueil s’ouvre-t-il sur un distique programmatique en forme de mantra. Il touchera encore à l’être à maints égards, ici au sujet du temps, de la mort, du souvenir, là-bas à propos du silence de Dieu et de l’immensité. Ces domaines sont explorés à la lumière d’un regard que l’on devine insatiable et d’un je qui, s’il ne se dissimule pas, préfèrera souvent se manifester au derrière des choses.

Il y a
sur le toit
un grand oiseau noir
un grand oiseau mort

Les nombreux instantanés de Traces perdues sont autant d’invitations à circuler dans un temps infini, fait de souvenirs et d’hypothèses. D’entre les souvenirs, ceux du confinement de 2020 voisinent avec les voyages d’une vie, les saisons passées, et une Afrique presque irréelle, tant on sait qu’elle a pour Liliane Schraûwen le nom d’Enfance. Parmi les hypothèses, celle possible de fixer les souvenirs, mais également de traverser les limites du temps et de l’espace, de confronter la mort et les éléments par ce qui s’apparente à de brèves expériences de pensée.

Partir à pas feutrés
sans laisser nulle trace
S’écarter du sentier
S’enfoncer dans la nuit
sans une empreinte sans un bruit
vers l’eau qui se referme

La disparition d’une trace, et même de toute trace, ne dit-elle pas en elle-même quelque chose propre à changer l’instant en passage ? Une réponse semble toute trouvée dans la démarche qui marque ici du sceau de la poésie de nombreux instants disparus ou fabriqués. Aussitôt inscrits, aussitôt tronqués et propulsés dans une persistance factice, celle de l’écriture qui doit disparaître à son tour. Oblitérés en quelque sorte, à la façon d’un timbre-poste se faisant à jamais hors service à l’instant même où l’on attestait de son existence. Plus que l’oubli ou la mémoire, la notion de passage semble être le véritable sujet — s’il en faut un — du recueil que nous tenons entre nos mains. L’avoir été, qui n’en reste pas moins une des modalités de l’être, et que nombre de ces poèmes anticipent.

Que reste-t-il de nous
quand il ne reste rien
Pas une tombe au cimetière
ni même un nom sur une pierre

« Elle a vécu, elle a écrit, elle a disparu. », ainsi Liliane Schraûwen imaginait-t-elle, pour le centième numéro du Carnet et les Instants, un morceau de l’hommage qui doit, en 2046, célébrer son propre centième anniversaire. Il y était question, déjà, de traces et de perte, de la place accordée à l’écriture. Perdre la trace de quelque chose ou de quelqu’un revenant encore, on le devine ici, à conserver une trace de cette trace et déjouer le désir obsédant de l’effacement définitif. Une perspective intéressante, face à l’illusion séduisante que la littérature soit faite pour durer tout à fait.

la nuit répand sur nous
l’eau noire de l’oubli
l’eau sombre de l’absence
l’eau grise de l’ennui

Convenons enfin que la poésie est un lieu fort convenable pour nous livrer à de tels courts-circuits, et que la générosité de Liliane Schraûwen consiste surtout, ici, à interroger en toute simplicité les thèmes qui lui sont chers, dans un livre riche et inspiré, où domine le plaisir de se laisser surprendre par une poésie pensante, comme il s’en fait de longue date en nos régions. On renverra par ailleurs à l’abondante bibliographie d’une écrivain (comme elle choisit de le dire) au rendez-vous avec son public depuis plus de trente ans, et dont le présent ouvrage annonce déjà la parution d’un nouveau roman en février 2023.

Antoine Labye

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