Le Texte comme antidote à l’enfermement

Lau­rent DEMOULIN, Slam femme & autres textes, Dessins d’Antoine Demoulin, Mael­ström reEvo­lu­tion, coll. “Book­leg”, 2022, 47 p., 3 €, ISBN : 978–2‑87505–419‑7

demoulin slam femme & autres textesLau­rent Demoulin (1966) a étudié à l’u­ni­ver­sité de Liège, où il a reçu les enseigne­ments de Jacques Dubois et de Jean-Marie Klinken­berg. Il y enseigne aujourd’hui. Son pre­mier roman, Robin­son, obtint le prix Vic­tor-Rossel 2017. Son frère, le pein­tre Antoine Demoulin, dit Demant, illus­tre le présent recueil. Il avait déjà pub­lié d’autres dessins en fron­tispice d’autres recueils : Fil­i­a­tion, Même mort, Palimpses­te insis­tant et l’édi­tion revue et large­ment aug­men­tée d’Ulysse Lumum­ba. Les deux frères avaient aus­si pub­lié une œuvre sin­gulière à qua­tre mains, Homo saltans, où le texte et l’image s’entrelacent en un pas de deux très réus­si.

« Rien de plus dép­ri­mant que d’imaginer le Texte comme un objet intel­lectuel (…). Le Texte est objet de plaisir » écrivait Roland Barthes. Ce Book­leg de Lau­rent Demoulin recèle, dans son appar­ente diver­sité, de nom­breux plaisirs styl­is­tiques. Le choix des textes ne retient que des pièces des­tinées à être lues à haute voix. Slam femme est donc la jux­ta­po­si­tion d’une forme et d’un thème : la nar­ra­tion scan­dée libre­ment, de manière ryth­mée, avec pour per­son­nage cen­tral Gre­ta Thun­berg, jeune autiste Asperg­er et mil­i­tante écologique. L’autisme, thème cen­tral de son remar­quable roman Robin­son, est donc une fois de plus présent chez l’auteur dans ces poèmes sous forme imprimée de textes des­tinés d’abord à l’oralité :

(…) Ta pure volon­té oui-autiste et sévère
Que tu deviens per­sona non gra­ta
Chez les gris grison­nants qui méprisent le vert,
Mais pour nous
Great Gre­ta, à jamais et bas­ta !
Tu es
per­sona Gre­ta (…)

Que ce soit dans le domaine thé­ma­tique ou styl­is­tique, Slam femme & autres textes n’est pour­tant ni dis­parate ni réduc­teur. Car la thé­ma­tique de l’autisme pose une série de ques­tions ayant trait à nos rap­ports au monde et aux autres.

Util­isant la rime et les formes de manière à la fois clas­sique et assez libre, avec des pas­tich­es  emprun­tés à l’histoire de la poésie française, de la Renais­sance à l’Oulipo et à la chan­son con­tem­po­raine, Demoulin joue avec la langue et les images, la syn­taxe et le vocab­u­laire, manie l’humour et le dou­ble sens, comme avant lui, celui qui, le pre­mier, fit du slam à Liège : Jacques Bern­i­molin (1923–1995), auquel Demoulin con­sacra une belle approche cri­tique. À pro­pos de ce poète atyp­ique, Izoard dis­ait : « Jeux de mots, calem­bours, cut-up, détourne­ment de sens, faux lyrisme, humour déca­pant, sen­ti­men­tal­isme à rebrousse-poil, voilà quelques-uns des procédés util­isés par ce poète à la fois ten­dre et doux-amer ». Mal­gré leurs dif­férences, les manières d’écrire, chez Bern­i­molin et Demoulin, font indu­bitable­ment par­tie de la même par­en­tèle. Mais der­rière le lud­isme des formes, on perçoit la grav­ité des inter­ro­ga­tions : Bern­i­molin abor­de des atmo­sphères oniriques et par­fois angois­santes, Demoulin traite de prob­lé­ma­tiques socié­tales qui boule­versent notre civil­i­sa­tion et n’ont rien d’apaisant : la vio­lence, envers la Nature, les femmes, l’être humain comme l’interrogation de nos iden­tités et modes de vie y sont présentes.

Un autre type de vio­lence est celui qui réside dans tout type d’incommunicabilité. Sur ce plan, l’autisme est exem­plaire. À pro­pos du roman Robin­son, J.P. Lebrun écrit : « La per­ti­nence clin­ique de ce véri­ta­ble tra­vail d’écriture auquel s’est tenu Lau­rent Demoulin tient pré­cisé­ment dans ce qu’il nous fait partager ce à quoi Robin­son n’accède pas, à savoir ce qu’implique ce que l’auteur appelle “la qua­trième dimen­sion — celle du lan­gage — dans laque­lle il est si douloureux d’entrer — car on y ren­con­tre le mot ‘mort’ et le mot ‘jamais’ — et dont il est impos­si­ble de sor­tir. Tout dans la descrip­tion par­ti­c­ulière­ment fine de cette co-vivance entre père et fils, tout vient nous rap­pel­er que n’a pas pu pren­dre place entre eux ce lien via le lan­gage artic­ulé qui définit notre espèce. » C’est pour­tant dans cette coex­is­tence entre le Livre et une autre écri­t­ure (l’écriture de l’Autre), pour le dire comme Barthes, que survient la pos­si­bil­ité d’une com­préhen­sion des frag­ments récipro­ques de nos quo­ti­di­en­netés et donc un désamorçage de la vio­lence. Cette prob­lé­ma­tique est par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble dans un poème comme « Min­i­mum min­i­mo­rum » et la série inti­t­ulée « Poèmes que je n’écrirai qu’une seule fois ».

Au-delà de l’éblouissante vir­tu­osité ver­bale de Demoulin, son inven­tiv­ité, ses traits ludiques, sa capac­ité de mise à dis­tance et son oral­ité, on sera atten­tif à la dra­maturgie de l’être humain, à ses silences, ses murs intérieurs, ses souf­frances et à la vio­lence innée qui l’habite, aux peurs qui déter­mi­nent ses rap­ports aux autres et au monde…                                                                     

Éric Brog­ni­et

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