La danse mène le monde ou une autre histoire de la Genèse

Un coup de cœur du Car­net

Antoine et Lau­rent DEMOULIN, Homo Saltans, Tétras Lyre, 2019, 24 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930685–38‑0

La danse mène le monde, une danse folle, insou­ciante, entêtée, une danse de vic­toire et de jouis­sance. Les hommes sont les écraseurs métronomiques du sol et c’est ain­si qu’ils ont imposé leur loi au monde. Tel est le principe de la Genèse selon Antoine et Lau­rent Demoulin.

Les let­tres sur la cou­ver­ture du livre sont trans­for­mées en totems où se mêlent le buste de Nefer­ti­ti, des stat­ues de déess­es de l’Afrique à l’Asie, des lam­pes, des tur­bines – idol­es mod­ernes. Le tout forme un H et un S au long duquel, petites sil­hou­ettes noires, les hommes mon­tent, obstinés. HS – Homo saltans –, ces let­tres éri­gent le saut en principe vital­iste qui guide l’évolution des sociétés humaines. Elles lais­sent peut-être enten­dre le terme de cette gigue fréné­tique – HS, Hors ser­vice.

Pour pro­pos­er cette anthro­pogo­nie, Lau­rent et Antoine Demoulin ont conçu un livre dédou­blé, dédou­blé entre le dessin et le texte, mais aus­si entre deux modes d’écriture. Suiv­ant un principe que l’on retrou­ve dans le recueil Poésie presque (in)complète de Lau­rent Demoulin, le poème est pro­posé d’abord en prose puis en vers. Entre ces deux ver­sions, le rap­port entre le texte et l’image s’inverse. Dans la pre­mière par­tie, les mots dansent sous la con­duite du dessin, se glis­sent en lui, devi­en­nent un élé­ment graphique dans la com­po­si­tion. Dans la sec­onde ver­sion, l’architecture des stro­phes rythme la page et le dessin s’insinue dans les let­tres pour les orne­menter.

Cette reprise ver­si­fiée et les répéti­tions autour desquelles se con­stru­it le texte ren­for­cent la sen­sa­tion d’une cadence, d’un mou­ve­ment qui se pro­longe, se développe et se mod­ule sans fin. Ce mou­ve­ment est celui qui a fait d’une espèce par­mi d’autres, la moins dotée par la nature, la moins des­tinée a pri­ori à sur­vivre, la dom­i­na­trice d’un monde auquel elle impose de plus en plus pro­fondé­ment son rythme, sans avoir besoin d’un Prométhée, mais seule­ment, et tou­jours plus, de danser.

Chaque page se con­stru­it sur le même mod­èle. Le point de départ est le con­stat d’une carence de l’Homme, placé dans un envi­ron­nement auquel il n’est pas adap­té. Les for­mules figées revi­en­nent à chaque nou­velle séquence pour don­ner au poème un ton incan­ta­toire qui rap­pelle les textes sacrés : « La Terre n’était pas faite pour nous », « Le ciel n’était pas fait pour nous », « Le sol n’était pas fait pour nous », « La nuit n’était pas faite pour nous », « Nos bras n’étaient pas faits pour nous »…

Ensuite vient l’invention qui per­met de combler le manque orig­inel, puis le refrain, l’invocation de la danse comme principe suprême. L’Homme sem­ble ain­si se créer lui-même au fil de son pro­pre mou­ve­ment et ne jamais cess­er de se célébr­er dans de nou­velles dans­es qui l’emmènent tou­jours plus loin.

L’Homme com­mence par soumet­tre les élé­ments les uns après les autres. Il vainc la puis­sance de la nuit en inven­tant le feu, dépasse ses faib­less­es physiques grâce aux vête­ments, au fer, à la roue. Cette danse de puis­sance qui fait que l’Homme se bat con­tre la nature et con­tre sa nature ne con­naît pas de lim­ites. Pour met­tre au pas une vie trop terne et répéti­tive à son goût, l’homme invente de nou­velles choré­gra­phies qui le diver­tis­sent : celle bru­tale de la guerre, celle spir­ituelle ou physique de l’amour. Il s’attaque ensuite à la mort. Pour l’en préserv­er, il crée des dieux qu’il pro­jette dans le ciel et instau­re des ordres de valeur et des arts qui per­me­t­tront de la dépass­er. Ain­si se con­tin­ue la danse de l’humanité dans la procla­ma­tion can­dide et tyran­nique de sa toute-puis­sance.

Nous sommes les Hommes & les Femmes, nous avons exploré chaque mètre car­ré de la Planète, don­né un nom à chaque chose, nous avons ren­du vis­ite au Passé & l’Avenir ne dépend que de Nous.

Mais la danse est aus­si le moyen d’oublier la réal­ité lorsqu’elle vient décevoir les rêves. L’homme se perd en elle, il se sent éter­nel tant que dure son mou­ve­ment, jusqu’à ce qu’il s’effondre à bout de forces et que d’autres pren­nent sa place dans la ronde.

Cette his­toire de l’humanité et de son évo­lu­tion se déploie dans les dessins d’Antoine Demoulin. Ils puisent dans toutes les cos­mogo­nies depuis les déess­es mères paléolithiques, les maîtress­es des ani­maux, la femme-voûte-céleste des Égyp­tiens enfan­tant chaque jour le soleil, les masques pré­colom­bi­ens, les stat­ues africaines, les minia­tures turques, l’iconographie chré­ti­enne… Le dessin ondu­lant et col­oré entraîne les siè­cles de l’histoire et de l’art dans un tour­bil­lon. L’ange du Bernin dirige la flèche de l’extase d’amour, mais les hommes lèvent les mains comme s’ils étaient pris en joue tan­dis qu’à l’arrière-plan se déploie une scène de guerre, avec des blind­és et de l’artillerie, dans le style des estam­pes chi­nois­es et japon­ais­es. L’ambition des hommes décrite dans le poème est soulignée par une évo­ca­tion de la tour de Babel de Brueghel. La con­quête de la mer est mise en scène par d’antiques por­tu­lans peu­plés de sirènes et des œuvres de peu­ples insu­laires – un masque de Papouasie se détache sur l’ombre d’un Moai de l’île de Pâques, toisant la mer. Le veau d’or côtoie, quant à lui, le dessin des morceaux de viande d’un bœuf, tel qu’on les représente aux murs des boucheries, sur la page qui évoque la vic­toire sur les ani­maux et l’invention de la cui­sine.

Des heures d’observation minu­tieuse sont néces­saires pour décrypter tous ces échos et les pas de deux du texte et de l’image. Cela fait d’Homo saltans un livre d’art fasci­nant.

François-Xavier Lavenne