Pour un bouquet de violettes

Un coup de cœur du Car­net

Pas­cale FONTENEAU, Com­ment (et pourquoi) j’ai mangé mon amant, Onlit, 2023, 18 €, ISBN : 9782875601643

fonteneau comment et pourquoi j ai mange mon amantHélène a tout pour être heureuse. Un mari, des enfants, un boulot sta­ble et peu de soucis matériels. Elle mène une vie sans his­toires avec un petit goût de trop peu, un rien d’amertume sans doute lié au manque de ten­dresse que lui témoignent ses proches. Un mari cadre dans une banque, qui aime tout anticiper et prévoir, fort de ses cer­ti­tudes, une fille juriste qui s’inscrit dans le sil­lage du père, un fils bril­lant qui s’apprête à par­tir au Japon.

Dans la com­pag­nie d’assurances où elle assure la direc­tion des con­tentieux com­mer­ci­aux, elle reçoit les con­fi­dences d’Isabelle, dont le fils sem­ble fil­er un mau­vais coton. Une petite voix en elle lui mur­mure la petitesse de ce monde où tout est prévis­i­ble, mal­gré les risques qui, même assurés, peu­vent tout faire bas­culer sans crier gare. À son médecin, elle con­fie, faute d’écoute de son mari : « (…) ce qui m’inquiétait le plus, surtout depuis mon dernier anniver­saire, c’était de voir ma vie se dérouler désor­mais sans change­ment, sans un pli jusqu’à la fin. Une vie comme un tapis roulant qui, inex­orable­ment, me con­duirait là où finit l’existence. » En guise de remède, il lui pre­scrit quelques change­ments, un brin de fan­taisie et des vit­a­mines.

La fan­taisie prend la forme d’un bou­quet de vio­lettes trou­vé sur son bureau, puis d’un sec­ond, accom­pa­g­né d’un mes­sage énig­ma­tique. Elle se laisse emporter, enivr­er, ren­con­tre un homme plus jeune qu’elle qui déploie le grand jeu. Celui de la con­nivence, de la déli­catesse, des mots justes, du bon goût, de l’imprévu, qui la poussent chaque fois plus avant jusqu’à la con­va­in­cre de se livr­er à lui. Et c’est alors que l’improbable se pro­duit, la trans­portant dans un état dont elle igno­rait tout, faisant d’elle une autre femme …

Pas­cale Fonte­neau nous est rev­enue en pleine forme avec Com­ment (et pourquoi) j’ai mangé mon amant. Ce nou­veau roman, le vingtième d’une entrée en aven­ture lit­téraire démar­rée il y a plus de 25 ans et qui lui a valu de fréquenter des col­lec­tions pres­tigieuses, nous rap­pelle de bons sou­venirs de lec­tures et, surtout, un univers nar­ratif attachant qui lui est très per­son­nel. Un art de dénon­cer avec une élé­gante et croustil­lante effi­cac­ité la banal­ité con­fort­able, les cer­ti­tudes toutes faites, les rela­tions insipi­des et le dégoût que cette fadeur éveille chez ceux qui ne s’en accom­mod­ent pas et qui pren­nent le lecteur à témoin. Rongés par une colère qui ne trou­ve pas ses mots, à deux doigts de la rup­ture, des des­tins bas­cu­lent soudain, la ligne rouge est franchie qui fait pass­er instan­ta­né­ment sur l’autre rive, celle qui mue le spec­ta­teur mau­gréant en sus­pect agile et résolu, don­nant nais­sance à un être qui lui est tout à la fois proche et étranger. Désor­mais seul avec ses secrets, qui sont devenus nôtres, et ces remords qui ne le lâchent plus. Du grand art qui ne peut que forcer le respect. Et don­ner l’envie d’en lire plus, inlass­able­ment.

Thier­ry Deti­enne

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