Les prix littéraires de l’Académie

le palais des académies

Le palais des Académies © Arllfb

L’A­cadémie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique (Arllfb) a décerné ses prix lit­téraires 2022. Huit prix ont été décernés, cou­vrant dif­férents gen­res lit­téraires.

Grand prix des Arts du spectacle

paque sisyphes

Ce prix annuel doté de 1.500 € récom­pense une oeu­vre théâ­trale, mais aus­si éventuelle­ment un scé­nario de ciné­ma ou de télévi­sion, un seul en scène, etc.

Le prix est décerné à Flo­ri­an Pâque pour Sisyphes (Lans­man).

L’avis du jury (par Paul Emond)

Né en 1992, Flo­ri­an Pâque est égale­ment met­teur en scène et acteur. Après une pre­mière for­ma­tion théâ­trale à l’Académie César Franck de Visé et des études de philolo­gie romane à l’ULG., il suit à Paris le cours Flo­rent, dans le cadre duquel il monte ses pre­miers spec­ta­cles. Il ani­me aujourd’hui la com­pag­nie Le Théâtre de l’Eclat.

Déjà dis­tin­gué par l’Académie qui lui a décerné, en 2021, son Prix Décou­verte pour ses deux pre­mières pièces pub­liées, il vient de con­firmer bril­lam­ment le développe­ment de son tal­ent avec Sisyphes (Lans­man Edi­teur), auquel lui est attribué le Grand Prix des Arts du spec­ta­cle.

« Cette his­toire est un mythe et tous les mythes s’écrivent au présent », déclare un acteur dans le pro­logue de la pièce. Par­ti­c­ulière­ment cru­el dans sa vision de la con­di­tion humaine, le mythe de Sisyphe per­met à Flo­ri­an Pâque d’évoquer la sit­u­a­tion des plus pré­caires con­damnés à ne jamais s’élever dans une société en panne d’ascenseur social. Ce dont se fait l’écho l’absurdité d’une pre­mière scène qui revien­dra tel un refrain : on a beau pouss­er sur le bou­ton d’un étage, à chaque fois qu’on sent mon­ter l’ascenseur, puis que la porte s’ouvre, c’est le rez-de-chaussée qui appa­raît.

Tel est le des­tin d’Hélène et Benoît qui espèrent dés­espéré­ment percer le pla­fond de verre les main­tenant dans l’adversité. L’auteur fait s’entrecroiser les épo­ques et mul­ti­plie les anachro­nismes pour racon­ter l’histoire de ce cou­ple intem­porel, paysans criblés de dettes au Moyen Age, ouvri­ers privés d’emploi par l’arrivée du machin­isme au XIX°, tra­vailleurs con­tem­po­rains sur­ex­ploités par l’ubérisation, tou­jours main­tenus au même niveau zéro, mal­gré leurs efforts inces­sants pour échap­per à un tel sort.

On ne peut qu’apprécier la façon dont Flo­ri­an Pâque s’empare d’un tel sujet qui n’est pas sans risque. Rien de lourd ou de pathé­tique dans sa façon de faire. Toute de vivac­ité, l’écriture de Sisypes varie sans cesse les reg­istres nar­rat­ifs et les modes d’énonciation. Elle manie la féroc­ité et le bur­lesque dès qu’elle met en scène les relais du pou­voir, fonc­tion­naires, religieux, indus­triels, voire aujourd’hui les algo­rithmes, et s’amuse bien sou­vent à grossir le trait jusqu’à la farce. Elle passe sans tran­si­tion à des dia­logues où l’intimité du cou­ple est ren­due avec ten­dresse et poésie. Elle ne craint ni l’arrêt réflexif, ni l’adresse au pub­lic, comme dans le finale qui ques­tionne une dernière fois l’infernale répéti­tion imposée par le mythe : « Sisyphe est-il vrai­ment con­damné à ne jamais s’élever ? » Et si cela ne dépendait que de nous ? sug­gère l’auteur.

Grand prix de Poésie

vandenschrick tant suivre les fuyard

Prix annuel doté de 1500 €, le prix de Poésie est attribué pour l’ensemble d’une œuvre ou un recueil remar­quable d’un.e poète.sse belge.

Le prix est décerné à Jacques Van­den­schrick pour Tant suiv­re les fuyards (Cheyne).

L’avis du jury (par Éric Brogniet)

Dans son dernier recueil de poèmes, Tant suiv­re les fuyards (Cheyne, 2022), Jacques Van­den­schrick, né en 1943, pour­suit une œuvre poé­tique exigeante, menée avec dis­cré­tion depuis Vers l’élégie obscure, paru chez le même et unique édi­teur en 1986. Qua­si tous les titres de son œuvre font explicite­ment référence à une spa­tial­ité et à une tem­po­ral­ité mar­quées par la notion d’écart : Livrés aux géo­graphes, Tra­ver­sant les assom­bries, Avec l’écarté, En qui n’oublie, Demeure en la demande et jusqu’à ce tout récent Tant suiv­re les fuyards en sont des exem­ples. Qu’est-ce que cela dit sur le sens pro­fond de ce tra­vail d’écriture ? Le poète con­sid­ère-t-il comme Mar­cel Proust que tout grand livre est écrit en une langue étrangère ?  Comme ce fut le cas pour André Du Bouchet, l’acte de pren­dre la parole ne se fit-il  aus­si pour Van­den­schrick qu’à la suite d’une forme orig­inelle de sidéra­tion ou de perte ? Il s’en explique dans Etats pro­vi­soires du poème II :

Je me demande par­fois ce que la con­fu­sion d’un moment de cet ordre peut bien m’avoir appris sur la poésie, sur son sens, sur le goût de dire, sur le devoir de se forcer à tra­vailler le dire, sur le sec­ours de la parole quand elle arrive à revenir du silence… [1]

Comme Zacharie frap­pé de mutité par l’annonce divine de sa future pater­nité, le poète ne recou­vre la parole qu’à par­tir d’un choc ini­tial. C’est dans un obscur noy­au de silence que réside ce qui donne nais­sance au poème. Jean-Bap­tiste Pon­tal­is a écrit à pro­pos de la ques­tion de l’énigme de l’image une con­clu­sion qui rejoint celle des travaux d’Henri Maldiney. Elle con­stitue pour  le poète d’aujourd’hui un fonde­ment pour la réflex­ion sur la nature de son art  :

Pour enten­dre, pour dire, il faut tout à la fois que l’image, dans sa présence obnu­bi­lante, s’efface et qu’elle demeure dans son absence. L’invisible n’est pas la néga­tion du vis­i­ble : il est en lui, il le hante, il est son hori­zon et son com­mence­ment. Quand la perte est dans la vue, elle cesse d’être un deuil sans fin [2].

La con­science de l’écart  est donc fon­da­men­tale :

« Nous pou­vons admet­tre qu’il n’a jamais existé pour de bon, cet avant. […]  Nous voulons bien con­céder que nous n’avons pas con­nu de terre natale et qu’aucune mémoire ne saurait donc nous la faire rejoin­dre ; que nous ne toucherons pas non plus de terre promise et qu’aucune allégeance ne peut nous y faire abor­der. Pour­tant la cer­ti­tude d’une chose sans nom nous accom­pa­gne ».[3]

Le poème n’est donc pas un moyen de réin­ve­stir, comme cer­tains l’ont cru, un par­adis per­du : au con­traire il nous engage à l’incon­nu. Le poème est le lieu non pas d’une fix­a­tion, mais d’un per­pétuel nomadisme. D’une répa­ra­tion peut-être. Les fig­ures récur­rentes dans l’oeuvre du poète que sont le fuyard, l’exilé, l’étranger, le réfugié, l’errant, le dis­paru ou le mort décli­nent toutes les nuances d’une con­di­tion exis­ten­tielle et spir­ituelle de l’Homme :

 Si mon rap­port au lan­gage est aujourd’hui – et pas­sion­né­ment – un rap­port à la langue française, je ne puis m’empêcher de repenser très sou­vent au fait que ma langue mater­nelle, celle que ma mère m’a apprise, l’inflexible syn­taxe à laque­lle je con­tin­ue de devoir pli­er mes poèmes, n’était pas la langue mater­nelle « d’origine » de ma mère ; et l’anecdote pour­tant banale – puisqu’elle est le lot de tant de vrais dérac­inés – m’a tou­jours paru lourde d’un sens obscur sur le rap­port que le fait d’écrire entre­tient avec le réel. Le poète serait-il, lorsqu’il par­le, un muet qui s’est réveil­lé « d’avoir per­du sa langue », sa « vraie pre­mière langue » ?[4]

Tout le pro­pos de l’oeuvre poé­tique de Van­den­schrick se situe là : une appréhen­sion de la réal­ité et du monde — son écri­t­ure et ses images sont  sen­si­bles et sen­suelles, nulle­ment dés­in­car­nées — et un élan vers un réel supérieur. Le poème y est le véhicule d’une approche de l’Être.  Les fig­ures de la femme, de la jeune fille et de l’errant, du frère et de l’outrage, de la blessure et du par­don y occu­pent une place cen­trale.

Comme nous, pèlerins de ce qui ne veut rien dire, qui rêvons de ce qui n’existe pas, qui jetons du sel sur les pages, le maître injuste savait-il ce que les larmes acceptent d’avouer ? […]


[1]  États pro­vi­soires du poème II, Ouvrage col­lec­tif, Cham­bon-sur-Lignon et Reims, Cheyne édi­teur et La Comédie de Reims, 2000.
[2] Jean-Bap­tiste PONTALIS, Per­dre de vue, Paris, Gal­li­mard, coll. “Folio-Essais”, 2002.
[3] Ibi­dem, op. cit.
[4] États pro­vi­soires du poème II, op. cit..


Grand prix du Roman

mabardi sauve est celui qui se sauve

Récom­pense annuelle dotée de 1.500 €, le prix du Roman couronne un auteur ou une autrice belge, pour un ouvrage (roman, nou­velles, fic­tions en prose, etc.) pub­lié durant l’année.

Le prix est décerné à Veroni­ka Mabar­di pour Sauvage est celui qui se sauve (Esper­luète).

L’avis du jury (par François Emmanuel)

Sauvage est celui qui se sauve a touché et con­va­in­cu les jurés du Prix du Roman, par l’intensité de la démarche d’écriture en direc­tion du frère absent, trop tôt dis­paru.

Il est rare de ressen­tir à ce point com­bi­en les réc­its, sol­lic­i­tant la mémoire, cherchent à cern­er, cir­con­venir, ten­ter de don­ner sens, au silence qui fut le sien au temps où il vivait.

A l’assaut de ce silence le livre avance par sac­cades, par détours, par saignées de sens, et c’est cette avancée tâton­nante, ce corps à corps de l’autrice avec l’énigme de son frère mort, qui donne à l’écriture du livre sa puis­sante dimen­sion per­for­ma­tive.

Comme si le présent de la recherche ten­tait de rejoin­dre dans un décou­vre­ment pro­gres­sif, le mou­ve­ment, la quête, la ligne brouil­lée et pour une grande part insai­siss­able de ce que fut la vie de Shin Do.

Dans ce mou­ve­ment vers l’absent, toute une famille se décou­vre : accueil­lante et métis­sée, riche de ses idéaux, pénétrée de fêlures et de lignes de force. La démarche d’écriture fait aus­si retour sur celle qui écrit com­posant un émou­vant roman mosaïque, un « tombeau » grand ouvert pour celui qui tra­ver­sa la vie trop vite, ne lais­sant que quelques traces muettes, graphiques, des paroles furtives, et la très forte envie de com­pren­dre chez celle qui est restée.

Prix Découverte 2022

Vincent Poth

Vin­cent Poth

Annuel, le prix Décou­verte couronne une œuvre lit­téraire (prin­ci­pale­ment la poésie, mais égale­ment le roman, le théâtre…) d’un auteur, pri­or­i­taire­ment âgé de moins de 40 ans. Ce prix peut être attribué sur man­u­scrit.

Le prix est décerné à Vin­cent Poth, pour Aléas sans amarre- Ou livre de pen­sées (apho­rismes, inédit).

L’avis du jury (par Philippe Lekeuche)

Le « Prix Décou­verte » de l’Académie est des­tiné à une jeune autrice ou à un jeune auteur de moins de 40 ans et il est décerné à un ouvrage rel­e­vant soit de la poésie, du roman, du théâtre, ou d’un autre domaine de la créa­tion lit­téraire. Il est attribué à un livre déjà édité ou encore inédit.

Cette année, le Jury a décidé — avec une large majorité — d’honorer un livre inédit d’aphorismes, inti­t­ulé : « Aléas sans amarre – Ou livre de pen­sées » dont l’auteur est Vin­cent Poth. C’est, par ailleurs, la pre­mière fois que l’Académie décerne un de ses Prix à un livre d’aphorismes.

Vin­cent Poth est né en 1989 et il est essen­tielle­ment poète. Il a com­mencé à écrire de la poésie il y a une dizaine d’années dès l’âge de 23 ans et avait pub­lié en 2018 un pre­mier recueil inti­t­ulé « À l’abri de l’abîme » dans lequel il fai­sait déjà preuve d’une grande maîtrise tant de la poésie métrique que du vers libre ou du poème en prose.

Le livre qui se voit hon­oré aujourd’hui est, comme nous l’avons dit, un ensem­ble d’aphorismes, le tout for­mant un vol­ume d’une cen­taine de pages. Vin­cent Poth y évoque les thèmes de l’amour, de la des­tinée, de la créa­tion poé­tique, ses apho­rismes cir­cu­lant à tra­vers les dif­férentes dimen­sions de la con­di­tion humaine. Le Jury a été très sen­si­ble au style, à l’écriture élé­gante voire clas­sique, à la pro­fondeur et à la finesse des pen­sées qui se trou­vent for­mulées avec une grande exi­gence et une rigueur d’écriture remar­quable. L’auteur y fait appa­raître divers états d’humeur et d’ambiance allant de l’humour par­fois féroce et sar­cas­tique à une tonal­ité mélan­col­ique démon­trant une grande lucid­ité sur ce qui nous con­stitue en tant qu’humains, dans un monde rem­pli d’aléas, de tour­ments et des soubre­sauts de la vie quo­ti­di­enne la plus con­crète.

Vin­cent Poth y fait preuve sans osten­ta­tion d’une belle maîtrise de la langue française et d’une sagac­ité philosophique et psy­chologique péné­trant les tré­fonds de nos âmes humaines. Il ne cède jamais à la facil­ité, ni à la légèreté ou aux para­dox­es gra­tu­its mais témoigne d’une pro­fondeur de pen­sée qui peut cepen­dant par­fois pirou­et­ter à la sur­face des expéri­ences vécues au fil des jours.

Ce kaléi­do­scope de la vie humaine appa­raît tel un miroir dif­frac­tant toutes les facettes de notre humaine con­di­tion. Ce sont là les raisons qui ont motivé l’Académie à hon­or­er ces « Aléas sans amarre – Ou livre de pen­sées ». C’est pourquoi nous adres­sons toutes nos félic­i­ta­tions à Vin­cent Poth que nous accueil­lons aujourd’hui.

Grand prix de l’Essai

baetens illustrer proust histoire d'un défi

Le grand prix de l’Essai récom­pense l’auteur belge d’un essai. Les domaines con­cernés sont : la philoso­phie, l’histoire, la soci­olo­gie, la spir­i­tu­al­ité, la reli­gion… à l’exclusion de la cri­tique lit­téraire, l’histoire de la lit­téra­ture, la lin­guis­tique et la philolo­gie qui font l’objet de prix dis­tincts.

Le prix est décerné à Jan Baetens pour Illus­tr­er Proust. His­toire d’un défi (Les impres­sions nou­velles).

L’avis du jury (par Luc Dellisse)

Dans le cadre du Grand Prix de l’essai, qu’elle décerne annuelle­ment, l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture a désigné comme lau­réat 2022 Jan Baetens pour son ouvrage : Illus­tr­er Proust. His­toire d’un défi (Les Impres­sions nou­velles). 

Cet ouvrage à l’iconographie abon­dante exam­ine les répons­es suc­ces­sives don­nées par les artistes et leurs édi­teurs au désir et à la dif­fi­culté d’illustrer Mar­cel Proust, depuis plus d’un siè­cle. Il en retrace l’histoire, du pre­mier livre de Proust, Les Plaisirs et les jours (1896), illus­tré par Madeleine Lemaire, un des mod­èles de Mme Ver­durin, à la nou­velle édi­tion d’Un amour de Swann, « ornée » par Pierre Alechin­sky en 2013.

Le jury a été par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble à l’importance de la recherche, à la qual­ité de la réflex­ion et surtout, à l’originalité du point de vue choisi pour abor­der l’œuvre de Mar­cel Proust dans sa rad­i­cal­ité poé­tique qui la rend « impos­si­ble » à illus­tr­er tout en provo­quant sans cesse le désir de le faire. En pleine année de célébra­tion prousti­enne, cet essai aux bril­lantes qual­ités d’écriture renou­velle l’approche d’une œuvre majeure, que son impor­tance même tend à sacralis­er, et qu’il importe de redé­cou­vrir avec la fraîcheur de la pre­mière fois. Jan Baetens, qui compte une œuvre impor­tante d’essayiste et de poète, réu­nit ici, dans un livre remar­quable, les deux faces de son tal­ent.

Grand prix de linguistique et de philologie

gosselin aspect et formes verbales en francais

Ce prix récom­pense l’au­teur belge, mais égale­ment l’au­teur étranger écrivant en langue française, d’un essai. Le prix est réservé à la lin­guis­tique en tant que théorie du lan­gage, et à la philolo­gie comme étude de la langue, analyse de textes lit­téraires, etc.

Le grand prix de lin­guis­tique et de philolo­gie est décerné à Lau­rent Gos­selin pour Aspect et formes ver­bales en français (Clas­siques Gar­nier).

L’avis du jury (par Anne Carlier)

Lau­rent Gos­selin est pro­fesseur à l’Université de Rouen et sa recherche con­siste à démêler la com­plex­ité séman­tique de ce qui est appelé par­fois rapi­de­ment « les temps ver­baux ». Les temps ver­baux occu­pent un rôle cen­tral dans la langue, non seule­ment parce qu’ils per­mettent d’an­crer, dans le monde qui nous envi­ronne, les situa­tions évo­quées au moyen des formes ver­bales, en les situ­ant par rap­port au hic et nunc du locu­teur, mais aus­si parce leur enchaîne­ment dans un texte résulte non pas en une suite décousue d’énoncés, mais per­met de con­stru­ire un réc­it cohérent doté d’une chronolo­gie.

Lau­rent Gos­selin est l’auteur de cinq livres en ce domaine, dont le pre­mier, inti­t­ulé Séman­tique de la tem­po­ral­ité en français, paru en 1996 chez Ducu­lot, a mar­qué sa notoriété inter­na­tionale et lui a valu un doc­tor­at hon­oris causa de l’Université d’Uppsala en 1998 et une médaille de bronze du CNRS en 1996.

Après ce pre­mier livre sur le temps suiv­ent deux ouvrages sur la modal­ité, à savoir Tem­po­ral­ité et modal­ité (Ducu­lot-De Boeck, 2005) et Les modal­ités en français (Brill-Rodopi, 2010), qui répon­dent à la ques­tion : com­ment exprimer ses doutes, ses rêves, ses craintes, son engage­ment, son appré­ci­a­tion ou son rejet, les ordres qu’on subit, en se ser­vant de ses out­ils poly­va­lents que sont les temps ver­baux. En guise d’illus­tration, l’emploi du futur dans Pierre me répon­dra, pou­vant sig­ni­fi­er soit un ordre ‘P. doit me répon­dre’ soit une incer­ti­tude ‘P. me répon­dra sans doute’ ou encore l’imparfait mar­quant une sit­u­a­tion qui a été évitée de justesse dans Une minute de plus, et le train dérail­lait.

Les deux derniers livres en date por­tent sur une notion moins con­nue du grand pub­lic et plus dif­fi­cile d’accès, à savoir l’aspect. Qu’est-ce que l’aspect ? L’aspect con­cerne la struc­ture interne de la situa­tion évo­quée par le verbe. S’agit-il par exem­ple d’une sit­u­a­tion qui est perçue comme étant sta­ble et sans lim­ite ou d’un procès dynamique, évo­quant une évo­lu­tion. Ce procès est-il asso­cié ou non à une lim­ite intrin­sèque ? Pourquoi ne peut-on pas être en train d’aimer ou finir d’aimer alors qu’on peut être en train de dormir, et finir de dormir ? Parce qu’aimer évoque un état sta­ble, perçu comme sans lim­ites, alors que dor­mir est un procès ayant une struc­ture tem­porelle interne, sup­posant un début et une fin et un ensem­ble de mo­ments ordon­nés entre le début et la fin. La com­plex­ité de la caté­gorie de l’aspect en français provient de la var­iété de ses moyens d’expression : out­re le lex­ique ver­bal, l’aspect peut s’exprimer par des pré­fix­es et la construc­tion. Ain­si l’illustre l’opposition aspectuelle entre dormir et s’endormir : on peut dormir mais non pas s’endormir durant des heures et on peut s’endormir en cinq min­utes mais non pas dormir en cinq min­utes, parce qu’à l’opposé de dormir, s’endormir con­siste à franchir un seuil – séparant l’état d’é­veil et l’état de som­meil – au-delà duquel le procès ne peut se pro­longer. L’aspect peut égale­ment s’ex­primer via les temps ver­baux, comme l’opposition entre passé sim­ple et impar­fait. Celle-ci est lourde de consé­quences dans l’exemple L’enfant se noy­ait / se noya au moment où son père lui ten­dit une perche : issue heureuse avec l’impar­fait, cat­a­strophique avec le passé sim­ple. On n’oubliera pas non plus la pano­plie de péri­phrases ver­bales dont dis­pose le français pour mar­quer l’aspect (par exem­ple : il men­ace de pleu­voir), dont cer­taines ont dis­paru au fil du temps (par ex. soloir mar­quant l’habitude en français médié­val).

Il nous a sem­blé impor­tant de situer l’ouvrage couron­né dans le pro­jet de recherche glob­al que Lau­rent Gos­selin con­stru­it depuis trente ans, et qui con­siste à con­cep­tu­alis­er la manière dont la langue française exprime, sou­vent à tra­vers les mêmes formes, la local­i­sa­tion d’une sit­u­a­tion dans le temps, son statut cer­tain ou incer­tain (modal­ité) et la manière dont cette sit­u­a­tion se déroule (aspect).

L’œuvre de Lau­rent Gos­selin est car­ac­térisée par une grande éru­di­tion : il com­bine per­spec­tives philo­so­phiques (en fréquen­tant tant philosophes de l’antiquité que philosophes de la moder­nité, dont les phéno­mé­no­logues comme Husserl et Ricoeur et la philoso­phie ana­ly­tique anglosax­onne), approches lit­téraires, rhéto­riques et dis­cur­sives et analy­ses lin­guis­tiques. Une deux­ième qual­ité est la clarté de sa pen­sée et la rigueur presque mathé­matique, qui se matéri­alise par sa volon­té de mod­élis­er même visuelle­ment la struc­ture des temps, dans la lignée des travaux de notre regret­té con­frère Marc Wil­met sur les temps ver­baux. Il n’oublie pas pour autant d’intégrer le locu­teur comme met­teur en scène d’une per­cep­tion, offrant ain­si un éclairage sur la nature de l’activité du lan­gage, et sur les rap­ports entre langue et cog­ni­tion. Soulignons enfin que Lau­rent Gos­selin n’est pas seule­ment chercheur, mais a aus­si pour rôle de « pro­fes­ser » la sci­ence auprès de ses étu­di­ants, et ce dernier livre en a béné­fi­cié : son organ­i­sa­tion est conçue comme allant du plus acces­sible au plus com­plexe, avec la volon­té d’éviter toute tech­nic­ité super­flue. C’est égale­ment une qual­ité que le jury a particu­lière­ment appré­ciée : il est impor­tant que la recherche de haut niveau scienti­fique ne soit réservée aux pairs, mais ait une dif­fu­sion aus­si large que pos­si­ble.

Prix Nessim Habif

Négar Djavadi

Négar Djava­di

Bien­nal, ce prix récom­pense une per­son­nal­ité, issue de la fran­coph­o­nie hors de France, pour une œuvre impor­tante et de qual­ité écrite en langue française.

Le prix Nes­sim Habif est décerné à Négar Djava­di pour l’ensem­ble de son oeu­vre.

L’avis du jury (par Nathalie Skowronek)

Le prix Nes­sim Habif récom­pense une œuvre écrite en langue française par un écrivain qui n’est pas Français d’origine.

Je suis la petite-fille d’une femme née au harem. Non seule­ment j’étais une fille, mais je n’avais pas hérité des yeux bleus de la dynas­tie des Sadr. Ain­si par­le Kim­iâ, dou­ble romanesque de Négar Djava­di. Née en Iran en 1969, elle fuit la Révo­lu­tion islamique en tra­ver­sant à cheval les mon­tagnes du Kur­dis­tan. Négar a onze ans et s’installe avec sa famille à Paris. Pour s’intégrer il lui fau­dra « dés­ap­pren­dre » sa cul­ture d’origine et se fon­dre dans les codes occi­den­taux. Ne pas faire de vague, ne pas mon­tr­er que l’on n’est pas d’ici. Le français pour­tant est acquis. Négar suit sa sco­lar­ité au lycée français de Téhéran. Sans doute est-il pour quelque chose dans son amour pour notre langue et sa lit­téra­ture.

S’inspirant en par­tie du par­cours de son auteure, Désori­en­tale, paru en 2016, racon­te la saga d’une famille d’intellectuels iraniens sur trois généra­tions. Il ren­con­tre un grand suc­cès cri­tique et de librairie et sera traduit dans une dizaine de langues. Alors une ques­tion s’impose : pourquoi y revenir aujourd’hui, six ans plus tard ? Parce que Désori­en­tale nous four­nit un for­mi­da­ble et néces­saire témoignage sur la résis­tance irani­enne. D’abord au régime du Shah, ensuite à Khomeiny, par exten­sion à ce que tra­verse le pays depuis de nom­breux mois. Et qu’est-ce que la lit­téra­ture si elle passe à côté de son temps ? Négar Djava­di nous restitue un Iran des années 70 où l’on rêve de « corps SophiaLoren­ti » et de « cheveux coupés à la mode NathalieWoo­di », où l’on a peur, où l’on se cache. En d’autres mots, la lib­erté qui a été enlevée aux Iraniens et pour laque­lle ils se bat­tent encore aujourd’hui. Hommes et femmes côte à côte. À qui nous voulions aus­si, avec nos moyens, envoy­er un signe de sol­i­dar­ité et de fra­ter­nité.

Nul doute qu’avec un tel héritage, on ne se détourne pas de l’engagement poli­tique. Ce que révèle Arène, deux­ième roman paru en 2020, qui livre un por­trait de notre monde con­tem­po­rain depuis Paris, sa ban­lieue, ses réseaux soci­aux, sa jeunesse dés­abusée, ses tra­vailleurs. Une façon de con­tin­uer d’aller voir là où les aspi­ra­tions à un meilleur sont éter­nelle­ment repoussées.

Ajou­tons enfin que Brux­elles n’est pas une des­ti­na­tion incon­nue pour l’auteure. Elle y suit des études de ciné­ma à l’INSAS (« J’avais dix-huit ans et des cheveux qui m’arrivaient à la poitrine »), célèbre le tram 71 et une ville qui « lui rap­pelle l’Orient, par sa sim­plic­ité et sa naïveté, par la non­cha­lance avec laque­lle le temps s’écoule ». Alors oui, pour toutes ces raisons, c’est avec beau­coup de fierté que nous vous remet­tons le prix Nes­sim Habif. Et de nous con­firmer que la lit­téra­ture, autrement qu’à tra­vers la ronde des actu­al­ités et les mirages de la Sil­i­con Val­ley, a encore toute sa place pour dire le monde, nous vous sommes recon­nais­sants.

Prix André Gascht

Pascale Tison

Pas­cale Tison

Bien­nal, le prix André Gax­cht récom­pense une per­son­nal­ité de la cri­tique (presse, radio, télévi­sion, inter­net, etc.) en activ­ité au cours de l’année durant laque­lle le prix est décerné ou pour son rôle émi­nent dans la cri­tique.

Le prix est décerné à Pas­cale Tison pour l’ensem­ble de son tra­vail cri­tique.

L’avis du jury (par Caroline Lamarche)

Après des études en Philoso­phie et Let­tres aux uni­ver­sités de Liège puis de Paris 7, Pas­cale Tison écrit ses pre­miers textes sur le théâtre, l’art et la danse, entre autres dans Bal­lett Inter­na­tion­al, Nou­velles de Danse ou le Mag­a­zine lit­téraire. Elle tra­vaille comme comé­di­enne avec Mar­i­on Hansel et Jacques Doil­lon, écrit deux pièces de théâtre, La rap­por­teuse et La chute des âmes, pub­liées chez Lans­man et qui ont reçu respec­tive­ment le prix Pro­mo­tion-théâtre et le prix Charles Plis­nier, avant La mélan­col­ie du libraire, chez Lans­man égale­ment. Son pre­mier roman Le velours de Prague est final­iste du Rossel 1996, puis elle pub­lie La joie des autres en 2002 à l’Esperluète.

Comme réal­isatrice en radio, elle a obtenu deux fois le Grand Prix Paul Gilson de la Com­mu­nauté des Radios Fran­coph­o­nes Publiques, pour L’ombre du son (1997) et Parole don­née aux ani­maux (2000). Pro­duc­trice à par­tir de 1995 de l’émission Parole don­née sur Musiq3, elle a enseigné à l’INSAS et à l’IAD. Depuis quelques années elle est respon­s­able de la créa­tion radio­phonique sur la Pre­mière et pro­duc­trice de l’émission quo­ti­di­enne Par Ouï Dire, ce qui lui a valu le Prix d’Honneur SCAM 2018. Par Ouï-Dire pro­pose des doc­u­men­taires et des créa­tions radio­phoniques ain­si que des entre­tiens.

Pas­cale Tison con­sacre une émis­sion heb­do­madaire à la lit­téra­ture et a recours, pour faire enten­dre la langue des auteurs, à nos meilleurs comé­di­ens, comme Jo Deseure ou Ange­lo Bison, quand elle ne lit pas elle-même de sa voix pré­cise et lumineuse. Elle y rend hom­mage, avec finesse et un méti­er très sûr, aux écrivains vivants ou dis­parus, de sorte que son émis­sion con­stitue un remar­quable tré­sor d’archives pour nom­bre d’auteurs, tels Mar­cel More­au, Jacques De Deck­er, Pierre Mertens, Carl Norac, Corinne Hoex, Vin­ciane Despret, Veroni­ka Mabar­di,  pour n’en citer que quelques-uns ou quelques-unes. Elle a tou­jours cher­ché, dans son tra­vail et ses engage­ments, à priv­ilégi­er la créa­tion belge fran­coph­o­ne, entre autres par un parte­nar­i­at avec la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord pour l’appel à pro­jet de créa­tion radio­phonique Gul­liv­er. Créa­trice tout-ter­rain, elle a fusion­né à mer­veille son amour de la radio et sa pas­sion pour la lit­téra­ture.

Plus d’information