Et je n’ai plus su ce qu’on sait des choses

Patrick DEVAUX, Le trou de ver, pré­face de Jean-Michel Aubev­ert, ill. Cather­ine Berael, Coudri­er, 2023,  59 p., 16 €, ISBN : 978–2‑39052–046‑7

devaux le trou de verLa dis­po­si­tion typographique de la page par­ticipe-t-elle à la poésie ? Depuis Apol­li­naire, la ques­tion a trou­vé réponse. Le trou de ver, dernier recueil de Patrick Devaux, se décline dans l’alignement ver­ti­cal de vers courts (un mot, une pré­po­si­tion de deux let­tres par­fois). Il entraîne la lec­ture dans une ver­ti­cal­ité ver­tig­ineuse. On ne peut éviter de s’interroger à nou­veau ici, au gré des pages dont plusieurs s’ouvrent sur ce qu’on sait des choses.

Les rit­uels poé­tiques de Devaux, mêlent le banal d’un voy­age en voiture à tra­vers la nuit (la buée sur les vit­res (…) les deux phares de la voiture (…) un rétro­viseur) au sur­gisse­ment de l’étrange (soudain / une lou­ve / aux yeux jaunes). Le poète fait alors de l’entrelacement du réel et du mag­ique, du quo­ti­di­en et du rêve, une source à laque­lle il vient puis­er le ques­tion­nement du poème (je n’entendais rien d’autre qu’un poème réc­ité sans dan­ger pré­cis), la langueur allè­gre de sa gra­phie (un cray­on / doux / gri­bouil­lait un poème) et la néces­sité d’écrire (de pro­fil / l’écorce / d’un grand saule / tradui­sait / la puis­sance / des sec­on­des / en/ lan­gage). Un insecte brisé survient que rien ne ressus­cit­era, même pas le poème. La mort s’immisce alors dans la vibra­tion poé­tique : mort de l’insecte, d’une feuille de saule ; mais aus­si l’écriture qui survient, comme une impro­vi­sa­tion de jazz, écri­t­ure rapi­de, presque instan­ta­née, insti­tu­ant une anar­chie que seule con­tient la rareté des mots et leur dis­po­si­tion dans le poème ver­ti­cal, au bord d’un précipice.

Dans son éclairante pré­face, Jean-Michel Aubev­ert pro­pose une lec­ture sen­si­ble, ce mot util­isé  au temps de l’argentique pour qual­i­fi­er le papi­er où nais­sent les images cap­tées du réel. Il nous dit sa per­cep­tion de la ver­ti­cal­ité de la dis­po­si­tion des mots, du rythme hachuré de celui qui fait l’aveu : J’ai tant écrit / après / avoir / si peu / su/ dire. Est-ce dans ce qui est absent de la page qu’il faudrait alors chercher ce qui est la quête poé­tique ? « Ce qui fut éphémère dans l’instant s’avère durable au cœur. Le poème en recueille le bat­te­ment », écrit Aubev­ert qui sem­ble avoir fait sienne cette vision du poème de Devaux : « L’écrit pour parole ultime au rebond de l’intime ».

Ce sont ain­si deux scin­tille­ments poé­tiques qui nous sont don­nés, celui du pré­faci­er, celui du poète. Cather­ine Berael, qui accom­pa­gna déjà l’un et l’autre à plusieurs repris­es, ajoute en cou­ver­ture et à la fin de l’ouvrage deux dessins : un vis­age au regard anx­ieux ou effrayé ; un cou­ple dont une femme vêtue de rouge se pré­cip­ite dans les bras d’un homme dont le mou­ve­ment et la sil­hou­ette se con­fondent avec le tronc noir de l’arbre dont il sem­ble issu. La ver­ti­cal­ité de l’arbre con­trastant avec le mou­ve­ment des per­son­nages répond-t-elle à l’interrogation ini­tiale de cette recen­sion con­cer­nant la poésie du dis­posi­tif typographique ?

Le blanc oppres­sant de la page ne serait pas absence de mots mais effet du temps : Avec le temps / le trou / de / ver / n’a pas / pris / une ride. / Il a broyé / les mots non-dits / jusqu’au vide/ et / je n’ai plus su / ce qu’on sait / des choses.

Jean Jau­ni­aux

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